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Full text of "L'Aryenne [par] Jean Lorrain"

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in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/laryenneparjeanlOOIorr 


^S' 


L'ARYENNE 


DU  MÊME  AUTEUR 


La  Petite  Classe i  vol. 

Histoires  de  Masques i  vol. 

Conzerlure  de  Henry  Bataille.) 

Monsieur  de  Phocas i  vol. 

{Couverture  de  Geo-Dupuis.) 

Poussières  de  Paris i  vol. 

Princesses  d  Ivoire  et  d'Ivresse i  vol. 

[Couverture  de  Manuel  Orazi.) 

Le  Vice  Errant i  vol. 

Couverture  de  Lorant-Heilbron.^ 

Monsieur  de  Bougrelon i  vol. 

Propos  d'âmes  simples. 

{Couverture  de  Sein.) 

Fards  et  Poisons i  vol. 

'Couverture  de  JMaignien.) 

Madame  Monpalou i  vol. 

{Couverture  de  yosé  Roy.) 

Maison  pour  Dames i  vol. 

Théâtre i  vol. 


Tous  droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés  pour  tous  les 
pays,  y  compris  la  Suède,  la  Nor\'ège.  la  Hollande  et  le  Danemark. 

S'adresser,  pour   traiter,    à  la    librairie   Paul  Ollexdokff,    50,    rue 
de  la  Chaussée-d'Antin,  Paris. 


JEAN  LORRAIN 


L'ARYENNE 


Septième  édition 


PARIS 

SOCIETE  D'EDITIONS  LITTERAIRES  ET  ARTISTIQUES 
Librairie  Paul  Ollendor^ 

50,     CHAUSSÉE     d'aNTIX,     50 

1907 

Tous  droits  réservés. 


IL    A    ETE    TIRE     A    PART 
DIX    EXEMPLAIRES     SUR.    PAPIER    DE     HOLLANDE 


NUMEROTES    A    LA    PRESSE 


L'ARYENNE 


L'ARYENNE 


I 


—  Entrez  ! 

La  comtesse  Ilhatieff,  étendue  sur  sa  chaise 
longue,  devant  un  feu  pétillant  de  grosses 
bûches,  avait  à  peine  levé  la  tète  ;  machinale- 
ment elle  prenait  sur  le  plateau  le  billet  apporté 
par  le  valet  de  pied  : 

Ma  chère  Martfie^ 

Est-ce  trop  vous  demander  que  de  vous  prier 
de  passer  chez  ?noi  avant  le  dùier,  et  fi  êtes- vous 
pas  trop  fatiguée  des  courses?  Il  devait  y  faire 
un  froid  de  canard,  et  peut-être  jj  ave z-vous  pris 
tuai  ? 

Je  sais  bien  que  vous  navez  qu'à  traverser  le 
jardin,   mais  J'ai  peur  que  vous   ne   soyez  déjà 


L'ARYENNE 

déshabillée.  J'aurais  pourtant  bien  besoin  de  vos 
conseils.  Je  récite,  ce  soir,  chez  la  duchesse  de 
Langlade  ma  poésie  de  Nausicaa  : 

Parmi  les  grands  roseaux,  dont  les  tiges  bruissent 
Au-dessus  des  yeux  d'or  dédoublés  des  lotus. 

Et  vous  seule,  ma  chère  Marthe.^  pouvez-  juger 
des  gestes  et  des  intonations  vraies.  Vous  possé- 
dez un  sens  si  délicat  et  si  sûr.  Avec  vous  pas 
de  gaffes  possibles  !  Et  je  me  méfie  un  peu  de 
mes  élans,  je  ne  suis  pas  toujours  maîtresse  de 
mes  effets,  je  suis  une  impulsive  et  j'ai  besoin 
de  votre  eau  de  source  dans  l'écume  bouillante 

de  mon  geyser Vos  lumières  me  sont  aussi 

nécessaires  p)our  le  choix  de  ma  robe.  Que  diriez- 
cous,  pjour  ce  soir,  de  ma  tunique  de  crêpe  de 
Chine  safran  avec,  dans  les  cheveux,  mon  petit 
diadème  de  perles,  celui  qui  me  donne  Vair 
d'une  Muse  de  la  Malmaison?  Simon  me  con- 
seille, lui,  ma  robe  de  voile  rouge  po?7ipéien 
avec  ma  parure  d'émaux  translucides,  ma  der- 
nière de  chez  Lalique,  celle  aux  dauphins  d'opale 
sur  fond  vert  de  mer  ;  mais  je  trouve  cet  attirail 
un  peu  modem-style.  Enfin  venez.  J'ai  aussi 
à  vous  consulter  sur  un  nouveau  kohl pour  les 


LARYENNE  o 

ijeux^  un  kohl  violet  que  le  prince  de  Tyr  ma 
rapporté  cC Alexandrie  et  qui  donne  aux  regarda 
une  profondeur  admirable.  Je  n  abuse  pas  irop^ 
n'est-ce  pas,  ma  chérie  ?  Je  tiens  à  être  absolu- 
ment belle  ce  soir  et  vous  n  avez  qu'à  traverser  le 
jardin. 

Je  vous  embrasse, 

Mélisande. 

La  jeune  femme  lisait  distraitement  la  lettre 
et  répondait  au  valet  de  pied  : 

—  C'est  bon.  Dites  à  la  princesse  que  je 
viens... 

Elle  se  levait  de  sa  chaise  longue  el,  avec 
un  geste  de  résignation  excédée,  passait  dans 
la  pièce  voisine,  qui  était  un  cabinet  de  toi- 
lette. 

La  comtesse  Ilhatieff  rentrait  de  Longchamp 
et  sa  lassitude  était  extrême.  Elle  y  avait  gre- 
lotté, trois  heures  durant,  sur  le  mail  de  John 
Stevenson;  le  prince  de  Ragon  d'Helyeuse  y 
avait  exigé  sa  présence.  Souple,  de  tournure 
affinée  et  la  taille  la  plus  mince  malgré  ses 
trente-deux  ans  et  déjà  un  fils  de  dix  ans  au  col- 
lège, la  comtesse  Marthe  Ilhaliefî  était  une  des 


6  LARYENNE 

femmes  les  plus  décoratives  de  Paris,  et  les 
Ragon  d'Helyeuse,  qui  Thébergeaient  dans  leur 
hôtel  de  la  rue  Barbet-de-Jouy,  l'exhibaient 
tant  et  plus  dans  toutes  les  réunions  sportives 
et  mondaines. 

Après  le  désastre,  qui  avait  détruit  sa  fortune, 
en  la  laissant  quasi  veuve  avec  trois  enfants,  la 
comtesse  IlhatiefF  avait  été  recueillie  par  les 
Ragon  d'Helyeuse.  Les  deux  femmes  étaient 
amies  d'enfance.  Les  Helyeuse  lui  donnaient  la 
table  et  le  logement.  Ce  logement  était,  il  est 
vrai,  un  pavillon  situé  auprès  des  communs, 
mais  aménagé  avec  un  certain  confort.  La  veuve 
y  avait  installé  des  épaves  de  sa  fastueuse  ins- 
tallation de  Nice,  le  peu  de  mobilier  qu'elle 
avait  pu  arracher  à  la  rapacité  des  créanciers  ; 
et  la  princesse  payait  en  plus  la  pension  des 
enfants.  La  jeune  femme  ruinée  vivait  donc 
aux  frais  de  ses  amis.  Les  d'Helyeuse,  d'ailleurs, 
se  montraient  parfaits  pour  elle:  ils  mettaient 
leurs  chevaux  et  leurs  attelages  à  sa  dispo- 
sition, mais  ils  n'oubliaient  pas  non  plus  de  la 
promener  à  toutes  les  premières.  La  princesse 
de  Ragon  d'Helyeuse,  juive  convertie,  dont 
le  seul  regret  était  de  ne  pas  avoir  été  élevée 


L'ARYENNE  7 

aux  ((  Oiseaux  »,  était  trop  heureuse  d'entre- 
tenir publiquement  une  comtesse  Ilhatieff,  née 
de  Malhouëtt,  une  des  plus  vieilles  familles  de  la 
Basse-Bretagne. 

Quoique  très  souffrante  et  alanguie  d'une 
incurable  neurasthénie,  résultat  des  affreuses 
émotions  qui  venaient  de  briser  sa  vie,  la  com- 
tesse Ilhatieff  n'avait  pu  refuser  de  suivre  aux 
courses  le  prince  d'Helyeuse. 

Elle  était  rentrée  à  l'hôtel,  morte  de  froid,  les 
joues  bleuies  par  la  bise  aigre  ;  et  une  halte  au 
Pavillon  chinois  où  les  avait  cantonnés,  pen- 
dant une  heure,  une  giboulée  de  neige  fondue, 
n'avait  fait  qu'aggraver  son  malaise.  Aussi,  à 
peine  arrivée  rue  Barbet-de-Jouy,  avait-elle  tra- 
versé à  pas  fiévreux  le  vieux  jardin  et,  désha- 
billée en  un  clin  d'oeil  sans  le  secours  d'une 
femme  de  chambre,  s'était-elle  jetée  sur  sa 
chaise  longue,  trop  heureuse  des  deux  heures 
de  répit  qu'elle  avait  avant  le  dîner  (les  Ragon 
d'Helyeuse  ne  se  mettaient  à  table  qu'à  huit 
heures),  et,  là,  dans  la  tiédeur  de  la  chambre 
close,  sans  corset,  les  coudes  enfoncés  dans 
la  batiste  de  soie  des  coussins  d'eiders,  la  com- 
tesse  Ilhatieff    s'abandonnait,    les    yeux    clos, 


8  LARYENNi: 

aux  douceurs  d'un  repos  bien  gagné.  Un  va- 
porisateur à  portée  de  sa  main  venait  rafraî- 
chir l'atmosphère  et,  pendant  que  le  feu  ronflait 
dans  la  cheminée,  la  jeune  femme  avait  pu  se 
croire  pendant  vingt  minutes  maîtresse  absolue 
de  ses  actions.  La  lettre  de  la  princesse  de  Ragon 
d'Helyeuse,  —  en  poésie  :  Mélisande,  —  était 
venue  lui  rappeler  quel  dur  servage  elle  avait 
accepté  en  acceptant  les  bienfaits  de  la  mai- 
son. 

La  comtesse  llhatiefT  n'avait  rien  à  refuser  à 
son  amie  ;  elle  regardait  par  la  fenêtre  la  maigre 
verdure  des  marronniers  d'avril  frissonner  sous 
le  ciel  plâtreux  et  gris  de  cette  fin  de  journée, 
mesurait  d'un  regard  les  allées  au  sol  détrempé 
sous  les  arbustes  frileux  et,  avec  un  lent 
soupir,  atteignait  dans  la  penderie  une  robe  de 
drap  bleuâtre  et  un  long  manteau  de  velours 
brun. 

Elle  n'avait  qu'à  traverser  le  jardin,  la  prin- 
cesse le  lui  avait  écrit,  et  la  comtesse  llhatiefT 
était  aux  ordres  de  la  princesse. 

Cette  protection,  mieux,  celte  aumône  prin- 
cière  étendue  sur  l'infortune  des  llhatiefï  lui 
valait  l'admiration  de  tout  Paris  et  la  sympathie 


LARYENNE  0 

du  Faubourg"  ;  les  salons  les  plus  fermés  lui 
avaient  été  immédiatement  ouverts  et  il  nV  avait 
plus,  de  la  rue  de  Lille  à  la  rue  de  Yarennes, 
une  douairière  chez  laquelle  on  ne  trouvât  les 
œuvres  de  la  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse; 
car  si  celte  chère  Rebecca  Riesmer,  —  en  litté- 
rature :  Mélisande,  —  était  une  des  muses  de 
l'heure,  elle  était  aussi  une  de  celles  qui  avaient 
eu  le  plus  de  mal  à  percer  :  le  monde  est  plutôt 
hostile  aux  carrières  littéraires  aggravées  de 
grosses  fortunes.  Mais  les  belles  actions  et 
les  charités  retentissantes  aplanissent  tous  les 
obstacles  et,  grâce  à  l'adoption  des  Ilhatieif,  il 
n'y  avait  plus  de  matinée  littéraire,  du  Troca- 
déro  à  la  place  des  Yosges,  où  l'a  princesse 
Mélisande  ne  fût  religieusement  écoulée  par 
l'incompréhension  cependant  notoire  des  plus 
endurcies  yachlwomen  et  des  plus  enragés 
chaufTeurs. 

La  princesse  de  Ragon  dHelyeuse  était,  avec 
M""  de  Montgomery,  de  ?soailles  et  Lucie 
Mardrus,  une  des  seules  dont  on  ne  discutait  plus 
le  talent,  mieux,  une  des  rares  Gastalides  dont 
on  acceptait  aveuglément,  comme  une  hostie,  les 
yeux  baissés  et  les  lèvi-es  béantes,  les  rimes  les 

1. 


10  LARYENNE 

plus  imprévues  et  les  métaphores  les  plus  inso- 
lites. Elle  en  imposait  partout  les  audaces,  des 
salons-ateliers  de  la  plaine  Monceau  aux  galeries 
d'art  rétrospectif  hongrois  des  plus  anciens 
hôtels  de  la  pointe  Saint-Louis,  et  partout, 
qu'elle  officiât  enroulée  dans  des  crêpes  de  Chine 
de  teinte  exténuée  aux  plis  agrafés'  de  scarabées 
d'Egypte,  toute  une  floraison  de  turquoises 
malades,  gravées  d'or  et  verdissantes,  essaimée 
dans  les  volutes  d'improvisés  péplums,  très  Muse 
de  Gustave  Moreau,  ou  bien,  la  gracilité  de  son 
cou  exagérée  par  des  colliers  de  pendeloques 
de  cristal  bleuâtre  et,  dans  ses  cheveux  roux, 
d'opalines  renoncules  détachées,  on  eût  dit 
d'anciens  lustres  de  Venise;  partout,  qu'elle  fût 
une  Salomé  de  peintre  impressionniste  ou  une 
petite  statue  d'Egine,  polychrome  et  délicate, 
elle  était  partout,  avant  même  d'être  l'auteur  de 
la  Multiple  Angoisse  et  de  V Ardeur  des  Nuits,  la 
bienfaitrice  des  enfants  Ilhatieffet  de  la  comtesse 
IlhatiefT,  née  Marthe  de  Malhouëtt. 

Dans  les  salons  rivaux  on  appelait  la  jeune 
femme  protégée  YOtage  et  tout  cela,  la  com- 
tesse IlhatiefT  le  savait:  elle  savait  quelle  cap- 
tive de  guerre  elle   figurait  dans  le  cortège  des 


L'ARYENNE  11 

joueurs  de  flûte  et  porteurs  de  lyre  de  la 
princesse  ;  elle  n'était  qu'un  trophée  de  plus 
dans  la  montée  triomphale  de  Mélisande  au 
Parnasse. 

Entre  temps,  elle  avait  endossé  une  robe, 
refermé  sur  elle  les  plis  veloutés  du  manteau  et 
tout  en  se  hâtant,  à  travers  le  jardin  glacial,  vers 
le  rez-de-chaussée  illuminé  de  Thôtel,  elle  ne 
pouvait  s'empêcher  de  faire  un  lugubre  retour 
sur  elle-même. 

Elle  aussi  avait  eu  un  hôtel  à  Paris,  une 
livrée,  des  chevaux,  des  cochers  à  ses  ordres,  et 
dans  leur  somptueuse  villa  de  Nice,  elle  aussi, 
du  vivant  du  comte  (du  vivant,  car,  où  il  était 
maintenant,  il  était  plus  mort  qu'enterré  dans  la 
terre),  elle  avait  reçu  des  grands-ducs,  des 
archiducs,  des  princes  héritiers  et  des  favorites 
de  têtes  couronnées.  Et  elle  était  maintenant 
aux  ordres  d'amis  riches  et  généreux,  descendue 
au  rang  d'amie  pauvre,  de  parente  entretenue 
par  bonté,  et  que,  par  charité,  un  peu  par 
ostentation  aussi,  on  garde  auprès  de  soi. 

Et  c'est  le  jeu  qui  Tavait  réduite  à  cette  extré- 
mité. Il  lui  avait  pris  ses  millions,  son  mari,  l'es- 
time éphémère   du  monde,   la   considération    et 


12  LARYENNE 

l'avenir  de  ses  enfants,  le  jeu  qui  rafle,  pompe, 
disloque  et  démolit  les  cerveaux  et  les  fortunes  ; 
le  jeu  qui  morcelé,  déplace  et  nivelle  les  patri- 
moines ;  le  jeu  qui  fait  sortir  du  sol,  édifie  et 
puis  rase  et  ruine  en  un  jour  le  décor  fastueux 
des  hôtels  princiers  et  des  villas  de  songes... 
Le  comte  IlhatiefF  avait  tout  perdu  au  jeu.  En 
dix  ans  il  avait  lapidé  vingt  et  quelques  millions 
et  elle,  Marthe  de  Malhoiiëtt,  comtesse  Ilhatieff, 
était  un  objet  de  luxe  de  plus  dans  le  luxe  des 
Helyeuse,  la  fleur  rare,  l'iris  héraldique  et 
charmant  de  la  collection  de  Rébecca  Riesmer, 
le  joyau  d'art  de  Mélisande. 

Et  la  jeune  femme  sentait  gronder  et  écumer 
en  elle  la  vieille  haine  de  la  captive  pour  son 
vainqueur,  la  rancune  de  Gassandre  contre 
Klytemnestra,  épouse  d'Agamemnon,  la  légen- 
daire rancœur  de  TOtage. 


II 


La  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse  venait  de 
dire  ses  vers,  un  murmure  flatteur  avait  accueilli 
le  dernier  hémistiche. 


L"  ARYENNE  13 

Maintenant  un  groupe  d'habits  noirs  se  pres- 
sait autour  d'elle,  quelques  robes  de  bal  aussi, 
d'ondoyantes  traînes  de  gaze  de  soie  et  de 
tulle  pailleté  en  taches  claires;  Nausicaa  ws-Wii 
une  ovation  à  la  poétesse  de  Y  Ardeur  des  nuits. 
La  princesse  d'Helyeuse  n'était  plus  à  les  comp- 
ter, mais  le  succès  s'en  étendait  au  salon  de 
la  duchesse  de  Langlade,  qui  avait  la  primeur 
de  la  poésie.  Nausicaa  était  une  œuvre  inédite 
que  la  princesse  n'avait  encore  égrenée  nulle 
part. 

Droite    dans    les    plis  enroulés    et   tombants 
d'une  tunique   vert  glauque  qui  en  faisait  une 
petite  naïade  tanagréenne,le  rouge  de  ses  cheveux 
teints,  séparés  en  deux  bandeaux  ondes  sur  ses 
tempes,  et  le  bleu  violacé  de  ses  yeux  avivés  d'un 
fard  étrange,  si  délicieusement  factice  et  si  pâle 
qu'elle  en  devenait  une  petite  statuette  de  jade 
au  précieux  revêtement  d'émail  vert,  la  princesse 
de  Ragon  d'Helyeuse  essuyait  les  compliments 
anonnés  de  Polydore  Champion,  l'helléniste  le 
plus  bègue  de  la  coupole,  Polydore  Champion, 
dont  rironie  érudite  et  fielleuse,  depuis  bientôt 
vingt  ans,  enlize   et  sape    doucement  et  sûre- 
ment toutes  les  traditions,  toutes  les  crovances, 


14  LARYENNE 

et  toutes  les  légendes  qui  font  les  religions, 
Polydore  Champion,  Tacharné  démolisseur  des 
saintes  et  le  panégyriste  enthousiaste  des  cour- 
tisanes. L'académicien  était  venu  pour  elle  :  la 
duchesse  de  Langlade  avait  ménagé  l'entrevue. 
Champion  était  bien  trop  averti  pour  n'avoir  pas 
désiré  entendre  une  poétesse  aussi  bien  située 
dans  le  monde  que  la  princesse  de  Kagon, 
Il  avait  manifesté  son  désir  à  sa  vieille  amie  de 
Langlade;  et  Mélisande  n'était  pas  assez  indiffé- 
rente aux  honneurs  décernés  par  l'Académie 
pour  n'avoir  pas  immédiatement  consenti  à 
satisfaire  l'Immortel. 

C'était  la  rencontre  de  ces  deux  phénix  et  le 
choc  de  ces  deux  gloires,  que  la  duchesse  de 
Langlade  offrait  ce  soir  à  ses  invités.  Elle  y 
ajoutait  l'attraction  d'une  audition  de  Grieg  : 
toutes  les  suites  d'orchestre  de  Pecr  Gynt^ 
qu'une  cabale  nationaliste  venait  de  huer  vio- 
lemment au  concert  du  Ghàtelet.  La  duchesse 
avait  même  annoncé  à  quelques  intimes  la 
venue,  ce  soir-là,  de  M.  de  Montesquiou.  Le 
poète-gentilhomme  ferait  chez  elle  sa  rentrée 
dans  le  monde.  Mais  l'auteur  des  Paons  était 
bien  trop   avisé  pour  se  risquer  dans  un  salon 


L"  ARYENNE  15 

OÙ  Iriompliaient  à  la  fois  Mélisaade  et  Poly- 
dore,  Tiicadémie  et  le  Faubourg.  La  mode  venait 
de  s'emparer  de  la  princesse  et  on  ne  lutte  ni 
avec  la  mode,  ni  avec  la  jeunesse  d'une  femme  : 
le  comte  s'était  tenu  coi. 

D'ailleurs,  la  soirée  ne  faisait  que  commen- 
cer, il  était  à  peine  dix  heures  et  demie.  Avec 
le  naturel  charmant  dont  elle  avait  fait  un  art,  la 
princesse  de  Ragon  d'Heiyeuse  avait  ouvert  le 
feu;  elle  ne  s'était  pas  faite  trop  prier  pour  dire  sa 
Nausicaa.  Elle  recevait  maintenant  les  félici- 
tations de  Polydore.  Avec  le  bégaiement  voulu 
dont  il  enveloppe  ses  pires  perfidies,  llmmortel 
évoquait  les  ombres  de  Sapho,  de  Bitilis  et 
d'Erinna,  louvoyait  entre  le  Cantique  des  Can- 
tiques et  V Odyssée  du  divin  Homère.  C'était  du 
Pindare  et  du  Leconte  de  Liste,  du  Théocrite  et 
de  l'Albert  Ménard.  Impassible,  les  longs  cils  de 
ses  paupières  baissés  en  ombre  portée  sur  ses 
joues  mates,  la  princesse  d'Heiyeuse  écoutait. 
Il  lui  fallait  subir  en  même  temps  les  efferves- 
cences d'enthousiasme  et  les  éloges  hyperbo- 
liques de  M""' de  Mathuvrécourt,  la  grosse  Egérie 
de  l'académicien. 

W^"  de  Mathuvrécourt  suivait  partout  son  Im- 


16  L'ARYENNE 

morlel.  Elle  Tavait  découvert  dans  des  temps 
déjà  lointains,  chez  la  marquise  de  Beaufrelong, 
aujourd'hui  défunte,  alors  que,  presque  inconnu, 
pauvre  petit  bibliothécaire  invité  par  protection 
aux  dîners  hebdomadaires  de  la  dame,  il  ratio- 
cinait dans  les  bouts  de  table,  effaçant  un  peu 
par  sa  mine  de  cuistre  et  son  ton  pédant,  les 
belles  madames,  ferventes  de  Dumas  et  de  Pail- 
leron,  M™^  de  Mathuvrécourt,  ayant  flairé  dans 
Champion  un  mérite,  l'avait  cueilli  comme  une 
épave,  capturé  comme  un  brick  marchand. 
Étourdi  de  compliments,  stupéfié  d'attentions, 
énervé  de  flatteries,  elle  l'avait  attaché  à  sa  per- 
sonne, introduit  dans  son  salon,  imposé  à  ses 
amis.  Bref,  elle  s'était  installée  dans  une  gloire 
dont  elle  enflait  la  voile  et  dirigeait  le  vent.  Poly- 
dore  Champion  avait  trouvé  chez  M"®  de  Mathu- 
vrécourt une  salle  à  manger  où  inviter  ses  amis, 
une  cheminée  de  marbre,  oii  se  poser  en  caria- 
tide pour  conférencer  après  boire,  un  public  et 
un  salon  ;  tout  ce  qu'il  ne  trouvait  pas  ailleurs, 
et  tout  ce  qu'avaient  déjà  tant  d'autres  :  une  par- 
lotte  mondaine  où  débiter  son  boniment.  Plus 
ambitieuse  encore  pour  elle  que  pour  lui,  M"*^  de 
Mathuvrécourt  s'était  attelée  corps  et  âme  à  la 


L"  ARYENNE  17 

réputation  de  son  protégé  ;  elle  l'avait  appuyé  et 
poussé  de  toute  l'autorité  de  son  crédit  et  de  ses 
relations.  M""^  de  Mathuvrécourt  était  quelque  peu 
millionnaire  :  M™^  de  Mathuvrécourt  avait  réussi. 
Polydore  Champion  était  aujourd'hui  acadé- 
micien ;  mais  M""'  de  Mathuvrécourt  en  avait  fait 
sa  chose.  Elle  n'entendait  pas  qu'on  lui  escamo- 
tât son  Immortel,  elle  le  couvait  et  veillait  sur 
lui  avec  une  jalousie  avare  ,^  elle  était  toujours 
dans  son  ombre  et  il  ne  fallait  pas  songer  à  avoir 
chez  soi  l'historien  de  Laïs  de  Corinthe  sans 
M"''  de  Mathuvrécourt. 

La  duchesse  de  Langlade,  qui  avait  du  monde, 
s'v  était  résio^née.  et  voilà  comment,  ce  soir-là, 
Polydore  et  Lydie  (M™^de  Mathuvrécourt  s'appe- 
lait Lydie)  complimentaient  la  princesse  de  Ra- 
gon  d'Helyeuse. 

L'Egérie  de  Polydore  coupait  son  admiration 
de  petits  cris  de  pintade  et  de  petits  gestes  de 
ses  bras  trop  courts,  des  bras  célèbres  dans  la 
société  parisienne  qui  faisaient  ressembler  la 
pauvre  femme  à  une  citrouille  ornementée  d'ai- 
lerons. Un  imperceptible  sourire  taquinait  les 
lèvres  de  la  princesse,  car  sur  ce  physique  de 
cucurbitacées  cette  chère  M'^^de  Mathuvrécourt, 


18  L'ARYENNE 

une  fervente  du  xviii^  siècle,  avait  arboré  un 
costume  dans  le  goût  de  Lancret.  C'était  un 
attifage  de  soies  tendres  retroussées  de  nœuds 
les  plus  galants  et,  sur  la  tête  alourdie  de 
bajoues,  au  nez  absent,  aux  gros  yeux  ronds, 
une  tête,  on  eût  dit,  dessinée  par  Léandre  ;  parmi 
l'incendie  d'une  chevelure  flambante,  un  coquin 
de  petit  béret  de  velours  ciel  :  le  béret  des 
bergeries  de  Lancret...  Et  la  princesse  de 
Ragon  d'Helyeuse,  qui  regardait  de  coin  ce  béret 
ciel,  se  figeait  de  plus  en  plus  dans  une  attitude 
de  statue.  Un  cercle  de  curieux  grossissait  au- 
tour du  trio.  On  tenait  à  entendre  les  mots  échan- 
gés par  les  gloires.  La  coiffure  de  l'Egérie  aussi 
intrie-uait. 

La  duchesse  de  Langlade,  triomphait  :  l'en- 
trevue devenait  protocolaire.  Confondu  dans 
le  rang  des  admirateurs,  le  prince  de  Ragon 
d'Helyeuse  affichait  une  face  rayonnante.  Une 
joie  non  dissimulée  transfigurait  ses  grands  traits 
hâlés  de  sportsman  ;  un  frémissement  des  lèvres 
faisait  trembler  sa  moustache  blonde,  et,  assise 
dans  un  coin  du  salon,  la  comtesse  Ilhaliefl"  ne 
quittait  pas  des  yeux  la  moustache  du  prince  et 
son  léger  frémissement. 


LARYENNE  19 

Était-il  assez  fier  de  sa  femme  I  Gomme  il 
l'aimait,  et  avec  quelle  ferveur  désirante  il  l'en- 
veloppait de  ses  regards  !  Le  triomphe  de  Méli- 
sande  était  un  peu  son  œuvre  à  elle,  Marthe  de 
Malhouëtt,  comtesse  IlhatiefT.  C'est  elle  qui  lui 
avait  conseillé  cette  tunique  vert  glauque,  qui 
la  faisait  ressembler  à  une  jeune  Néréide  ;  elle 
qui  lui  avait  appris  à  laisser  tomber  mollement 
ses  fins  de  phrases  et  ce  joli  geste  de  la  main 
passée  sur  les  tempes,  comme  pour  réveiller  la 
mémoire  endormie  en  caressant  les  yeux  et  leurs 
visions.  Tous  ces  jolis  effets  de  diction  et  de 
mimique,  c'est  à  elle  que  Mélisande  les  devait. 
Marthe  de  Malhouëtt  avait  un  vrai  talent  de  tra- 
gédienne et,  avec  cela,  une  science  innée  des 
intonations,  une  précision  logique  du  geste  et 
une  sobriété  dans  le  rythme  qui,  toute  jeune, 
auprès  des  dames  de  l'Assomption,  où  elle  avait 
été  élevée,  Tavait  toujours  désignée  pour  les 
premiers  rôles  dans  les  représentations  du  cou- 
vent. Ses  dons  acquis  et  naturels  l'avaient-ils 
assez  souvent  fait  applaudir  dans  des  réunions 
mondaines,  soit  à  Nice,  soit  à  Cannes?  Dans  du 
Maurice  Donnay,  dans  de  l'Henry  Lavedan,  dans 
du  Rostand  même,  elle  avait  eu  des  succès  de  repré- 


iO  L'ARYENNE 

sentations  de  cercle,  qui  sont  de  vraies  premières 
théâtrales  ;  car  l'acteur  et  l'actrice  prennent 
vraiment  là  contact  avec  le  grand  public.  Elle 
était  alors  la  comtesse  Ilhalieff,  la  femme 
enviée,  adorée  et  fêtée  du  comte  Michel  Ilhatieff, 
le  plus  gros  joueur  de  la  Riviera,  le  plus  enragé 
automobiliste  aussi,  le  lion  de  tous  les  records 
et  de  tous  les  sports  de  toute  celte  société  prodi- 
gue et  vaniteuse  de  Cosmopolis.  C'était  l'époque 
de  leur  villa,  où  tout  Cannes  et  tout  Monte- 
Carlo  défilaient  moins  pour  les  Altesses  reçues  à 
sa  table,  que  pour  le  maître  de  la  maison,  heu- 
reux gagnant  des  courses  Paris-Yienne  et  de 
Paris-Madrid,  et  puis,  quand  arrivait  l'été,  c'était 
la  saison  de  (c  Cowes  »,  les  ruineuses  élégances 
de  la  vie  de  yacht  et  les  croisières  en  noble 
co  mpngnie  dans  les  fîords  de  la  Baltique.  La  com- 
tesse llhatietr  avait  connu  tout  ce  beau  train 
d'existence.  Les  vingt  et  quelques  millions  qui 
leur  permettaient  de  l'établir,  le  comtellhatieflles 
avait  mangés  en  cinq  ans  ;  le  patrimoine  fami- 
lial, grossi  pendant  des  années  par  une  lignée 
d' Ilhatieff,  joueurs  heureux  de  père  en  fils,  le 
comte  Michel  l'avait  vu  fondre  au  fracas  des  billes 
de  toutes  les  roulettes  d'Europe,  commeau  bruit 


L'ARYENNE  21 

des  jetons  de  tous  les  cercles  de  Paris,  de  Vienne 
et  de  Londres.  Après  les  gains  insolents,  Ilha- 
tieff,  trahi  par  la  veine,  avait  connu  Thorreur 
des  grosses  pertes,  l'affront  des  abandons,  Tou- 
trecuidance  des  fournisseurs,  Tatlitude  mena- 
çante des  usuriers  et  jusqu'au  tapotement  sec 
du  marteau  du  commissaire-priseur.  Ce  beau 
joueur  était  maintenant  sous-officier  dans  la 
lésion  k^tran2:ère,  à  Sidi-Bel-Abbès.  Dans  sa 
détresse  il  n'avait  trouvé  rien  de  mieux  que  de 
s'engager  parmi  ces  parias  et  ces  déclassés  de 
tous  les  mondes  et  de  tous  les  pays.  Une  bour- 
gade militaire  de  la  province  d'Oran,  aux  con- 
fins du  désert,  l'avait  recueilli  comme  une  épave, 
misérable  épave  du  jeu  échouée  là,  dans  les 
sables  d'Afrique,  avec  l'écume  humaine  de  tant 
de  villes  et  de  ports.  Il  y  faisait  le  dur  métier 
de  légionnaire  sous  l'implacable  ciel  de  là-bas, 
trop  heureux  de  savoir  ses  enfants  recueillis 
par  les  Ragon  d'Helyeuse  et  vivant,  grâce  à  eux, 
à  labri  du  besoin  ;  Marthe  IlhatietT,  la  veuve 
de  ce  disparu,  payait  sa  dette  de  reconnaissance 
en  inspirant  les  robes,  les  attitudes  et  les  dic- 
tions de  la  poétesse  Mélisande  et  en  lui  prépa- 
rant ses  succès  mondains. 


'22  LARYENNE 

Elle  était  auprès  d'elle  un  peu  plus  qu'une 
coiffeuse  ou  qu'une  couturière,  un  peu  moins 
peut-être  qu'un  professeur  de  déclamation. 

La  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse  avait  pris  le 
bras  de  Polydore  Champion.  L'académicien  la 
reconduisait  à  son  fauteuil.  Un  tlot  d'admi- 
rateurs s'ouvrait  et  se  pressait  sur  les  pas  de 
la  jeune  femme.  Le  piince  Simon  avait  cru 
devoir  offrir  son  bras  à  la  grosse  Egérie  de 
rimmortel:  M"'^  de  Mathuvrécourt  minaudait, 
rengorgée  et  tassée  comme  un  melon  sur  une 
borne,  ombragée,  on  eut  dit,  par  la  haute 
silhouette  du  dernier  des  Helyeuse. 

Marthe  IlhatiefT,  toute  au  souvenir  de  Ihomme 
exilé  maintenant  dans  les  sables  de  l'Afrique, 
attachait  un  regard  noir  sur  les  deux  couples. 


III 


«  Vous  avez  lu  l'article  du  Sancho  sui'V Ardeur 
des  Nuits!. ..  Nymi^he  potagère  et  petite  dévote 
de  Priape  !  Il  était  plutôt  joyeux,  l'arlicle!  Elle 
écope  quelquefois,  la  princesse.  —  Non  ?  il  y 
avait  dévote  de  Priape?  et  l'article  était  de  qui? 


LARYENNE  23 

—  Il  était  dithyrambique,  mais  d'une  maladresse 
insigne  à  moins  que  ce  ne  fût  la  pire  per- 
fidie. —  Petite  dévote  de  Priape  !  et  qu'a  dit  le 
mari  ?  —  Simon  !  Il  est  aveugle.  Il  n'y  a  qu'à  le 
regarder  écouter  sa  femme.  Il  n'en  revient  pas 
encore  d'avoir  trouvé  une  Muse  dans  sa  cor- 
beille de  noces.  —  Elle  a  du  talent.  —  Oui,  mais 
si  elle  n'était  pas  princesse...  I  —  Il  y  a  le  litre  et 
les  millions,  la  mode  s'en  môle.  —  Et  le  snobisme 
donc  !  —  Et  quel  art  de  la  réclame!  —  Ohî  on 
n'épargne  rien,  les  déjeuners  socialistes  suivent 
les  dîners  d'ambassades,  et  quel  accueil  à  tous 
les  faiseurs  d'interviews  !  Yous  avez  lu  le  der- 
nier dans  le  Rameur.  Elle  s'y  déclare  anarchiste 
selon  l'Evangile.  —  Avec  six  cent  mille  francs 
de  rente!  —  Oh!  elle  n'est  pas  née  pour  rien 
Rébecca  Riesmer.  Elle  a  le  sens  pratique  des 
affaires.  L^'atavisme  oriental  !  aussi  quelle  presse  ! 
La  grande  et  la  petite,  les  revuettes  et  les  grands 
quotidiens,  et  les  mensuels  et  les  hebdoma- 
daires, y  Aurore  et  le  Gaulois,  le  Mercure  et  le 
Pot  aux  roses,  les  Débats  et  Y  Assiette  au  beurre! 

—  Et  les  illustrés  donc  !  —  Les  caricaturistes 
l'épargnent.  —  Parce  que  princesse.  —  Et  ies 
peintres  se  disputent  la  gloire  de  l'exposer  au 


24  laryennl: 

Salon.  —  Parce  que  millionnaire.  —  Elle  a  du 
charme.  —  Et  du  naturel.  —  Parlons-en.  Elle  est 
la  Muse  du  radis  rose,  du  concombre  et  de  la 
citrouille,  Armand  Sylvestre  avait  confisqué  les 
roses,  Rebout  les  iris  noirs,  et  V hortensia  bleu 
est  le  monopole  de  M.  de  Montesquiou.  —  La 
barbe!  c'est  à  se  tordre.  » 

Les  habits  noirs  s'esclaffaient.  Les  traits  cin- 
glants pleuvaient  dru  dans  un  groupe  élégant 
de  jeunes  chauffeurs  en  cravates  blanches. 
On  y    déchiquetait    allègrement   la     princesse 

d'Helyeuse Le  Matin  de  Printemps  de  Grieg 

et  ses  lumineuses  harmonies,  toutes  de  douceur 
et  de  fraîcheur,  rythmaient  les  plaisanteries  fa- 
ciles de  ces  messieurs. 

Assise  à  l'écart  un  peu  en  avant  du  groupe,  la 
comtesse  Marthe  Ilhatieff  entendait  tomber  sur 
son  amie  les  lourdes  attaques  de  cette  jeunesse 
dorée  sans  y  prêter  attention.  Il  y  a  beau 
temps  qu'elle  connaissait  l'antienne.  Elle  avait 
trop  souffert  elle-même  des  calomnies  du  monde 
pour  attacher  la  moindre  importance  aux  pires 
médisances:  elle  méprisait  également  tous  ces 
beaux  inutiles  à  l'esprit  balourd  et  goguenard. 
C'étaient  pour  elle  propos  d'écuries,  de  garages 


L'ARYENNE  25 

et  de  grands  bars;  les  drames  qui  avaient  brise 
sa  vie  l'avaient  rendu  inditTérente  aux  petites 
infamies  journalières  élaborées  et  colportées  par 
l'oisiveté  envieuse  des  mondains. 

Bercée  par  la  musique  de  Grieg,  sa  pensée 
était  bien  loin  de  ce  salon  où  elle  paradait  en 
otage,  amie  pour  la  galerie  de  la  princesse  de 
Ragon.  Elle  était  à  JNice,  dans  cette  villa  des 
Cyclamens  où  elle  avait  passé  les  plus  belles 
années  de  sa  vie.  Elle  en  revoyait  le  jardin  et 
les  cent  mètres  de  terrasse  plantés  de  platanes  et 
d'eucalyptus,  un  des  plus  anciens  jardins  de 
Nice,  dont  un  rouge  incendie  de  poiriers  du 
Japon  et  d'arbres  de  Judée  éclaboussait  les  hori- 
zons en  avril.  Ils  devaient  être  en  pleine  florai- 
son maintenant;  et  tous  les  floconnements 
embaumés  des  arbustes  exotiques,  la  jeune 
femme  les  évoquait  en  même  temps  que  la 
demeure  et  la  longue  enfilade  de  ses  vastes 
salons. 

Quelles  fêtes  n'avait-elle  pas  présidées  dans  ce 
cadre  royal  I  Tout  avait  été  vendu  aux  enchères, 
dispersé  au  bruit  des  marteaux  des  commis- 
saires-priseurs  et,  avant  d'en  être  arrivée  là, 
quelles  heures  d'angoisses,  quelles   soutTrances 


26  L'ARYENNE 

n'avait-elle  pas  connues,  et  quelles  humiliations 
aussi  depuis  le  soir  oii,  après  un  dîner  de  vingt- 
quatre  couverts,  les  deux  cuisiniers,  las  de  ne 
pas  être  réglés  depuis  trois  mois,  avaient 
envahi  l'antichambre  et  sous  Fœil  des  valets  de 
pied  complices,  au  milieu  de  l'effarement  amusé 
des  invités,  avaient  élevé  la  voix  jusque  dans 
son  salon  et,  dans  leurs  vêtements  blancs  de 
cuisine  en  taches  claires  parmi  les  habits  noirs, 
tout  rouges  encore  de  la  chaleur  des  fourneaux, 
avaient  exposé  leurs  griefs  et  ricané  des  mena- 
ces au  nez  du  comte  Serge  Ilhatieff  devenu  plus 
blême  qu'un  mort.  Elle  revivait  d'autres  scènes 
aussi  :  ses  démarches  chez  les  usuriers  de  Nice, 
ses  longues  attentes  chez  les  joailliers  prêteurs... 
et  cette  émeute  d'office,  une  bande  de  domes- 
tiques congédiés  la  veille,  massée  devant  leur 
terrasse,  en  pleine  Promenade  des  Anglais,  un 
jour  de  bataille  de  fleurs,  le  scandale  de  leurs 
errimaces  et  de  leurs  huées  devant  toute  la  colo- 
nie  étrangère  entassée  dans  les  tribunes  ou  défi- 
lant devant  les  voitures  fleuries Et  ses  toi- 
lettes offertes  aux  revendeuses  et  ses  plus  chers 
bibelots  cédés  de  la  main  à  la  main,  après  quels 
odieux    marchandages  !    et  les    saints    devenus 


LARYE>'NE  27 

rares,  les  visites  espacées,  Tinsolence  crois- 
sante des  fournisseurs,  tout  le  douloureux  et 
poignant  calvaire  de  ceux  dont  le  crédit  s'ef- 
fondre et  dont  la  dette  s'accroît,  toutes  les  étapes 
enfin  du  chemin  de  la  ruine  et,  parmi  tant 
de  blessures,  la  plus  cruelle  peut-être,  les  adieux 
de  la  gouvernante  de  ses  enfants,  de  l'Alle- 
mande qui  les  avait  élevés,  venant  prendre 
congé  d'elle  et  lui   signifier  les  motifs  de  son 

départ Pourquoi    ce   départ    prévu   avait-il 

été  comme  le  dernier  coup  de  cloche,  firrévo- 
cable  et  suprême  glas  du  désastre  !  C'est  la  der- 
nière goutte  d'eau  qui  fait  déborder  la  coupe. 
Quand  elle  s'était  vue  seule,  abandonnée  par  cette 
mercenaire  qu'elle  ne  pouvait  retenir  sans  ap- 
pointements auprès  d'elle ,  alors  seulement 
Mai'the  Ilhatieff  avait  perdu  la  tête. 

Le  comte  était  parti  à  Paris  pour  tenter  une 
dernière  démarche  auprès  de  ses  créanciers, 
auprès  des  marchands  d'argent  aussi  et  devait 
revenir  le  soir  même. 

Seule  dans  la  grande  villa  vide,  où  les  huis- 
siers avaient  mis  partout  les  scellés,  elle  atten- 
dait désespérément  le  retour  du  comte.  La  vieille 
marquise  de   Perrapore,  une  ancienne  amie  de 


28  LARYKNNE 

son    mari,    avait    bien    voulu    se    charger    des 
enfants.  Déjà,  depuis  huit  jours,  on  avait  sous- 
trait les  pauvres  petits  aux  scènes  de  réclama- 
tions et  d'insolences  des  créanciers,  et,  dans  cet 
isolement ,    la    comtesse    Ilhatieff ,    jusqu'alors 
demeurée  si  forte  à  travers  tant  d'épreuves,  avait 
senti  son   courage  faiblir.  Une  énervante  jour- 
née de   mistral   achevait    de    la    détraquer;    le 
comte  attendu  n'était  pas  revenu,  et  chaque  arri- 
vée  de  train  augmentait   sa  détresse.   Alors  le 
cœur  chaviré,   comme  décroché  et  flottant  sous 
les  côtes,  les  tempes  martelées  par  la  migraine, 
elle,  si  raisonnable,  avait  eu  recours  aux  anes- 
tbésiants,  elle  en  usait  quelquefois  maintenant. 
Elle  avait  d'abord  respiré  de  l'éther,  puis  elle  en 
avait  bu    et,   grisée  du  poison   subtil    aggravé 
d'une    ou   deux   piqûres    de    morphine,   brûlée 
d'insomnie,  elle    s'était  levée   comme  une  folle 
au  milieu  de  la  nuit,    avait  fui  la  villa,  gagné 
la   promenade   déserte    et,  comme  une   femme 
ivre,  avait  rôdé  par  les   rues,   et  de-ci,   de-là, 
s'était  trouvée  au  petit  jour  sur  les  quais  du  port. 
Des  matelots  d'un  steamer  anirlais  charo:é  de 
charbon  l'avaient  abordée,  la  prenant  pour  une 
fille  ;  et  stupide,   hallucinée  de  poison,  elle  les 


L'ARYENNE  -29 

avait  écoutés  sans  comprendre.  Ces  brûles 
avaient  passé  la  nuit  dans  une  mauvaise  maison 
de  la  vieille  ville,  heureusement  pour  la  comtesse, 
mais  si  vannés  qu'ils  fussent,  l'un  d'eux  avait 
risqué  un  geste  dont  s'était  alarmée  sa  pudeur. 
Elle  avait  crié,  s'était  débattue. 

Un  hasard  providentiel  l'avait  sauvée.  Le 
prince  et  la  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse,  qui 
d'une  soirée  à  Cannes  rentraient  à  bord  du 
yacht  de  lord  Kernavan,  s'inquiétaient  de  celte 
femme  aux  prises  avec  des  marins;  la  princesse 
avait  cru  reconnaître  la  voix.  Le  cocher  du  lan- 
deau  et  les  hommes  de  quart  du  yacht  interve- 
naient. Ils  ramenaient  auprès  du  jeune  ménage 
une  femme  à  demi  évanouie  ;  les  Ragon  d'Helyeuse 
reconnaissaient  la  comtesse  llhatieff,  et  Rébecca 
Riesmer,  Marthe  de  Malhouëtt,  une  amie  degar- 
den-parties  et  de  villes  d'eaux. 

<(  C'est  comme  j'ai  l'honneur  de  vous  le- dire, 
cher  maître,  cette  diction  que  vous  voulez  bien 
aimer,  ces  gestes  qui  ont  l'heur  de  vous  plaire 
sont  l'œuvre  de  madame.  Les  vers  sont  bien  de 
moi,  cela,  je  l'avoue,  mais  la  mise  en  valeur  des 
poèmes,  je  la  dois  à  l'amie  que  voici.  » 


30  l'aryi:nni: 

La  comtesse  Ilhatiefî  levait  des  yeux  de  som- 
nambule. La  princesse  d'Helyeuse  était  de- 
vant elle,  mince  et  menue,  vivante  petite  sta- 
tuette de  Ghrysopolis  dans  sa  robe  verte  de 
Néreïde.  Elle  s'appuyait  au  bras  de  Polydore 
Champion .  l'académicien  :  la  grosse  M"""  de 
Mathuvrécourt  se  penchait  à  celui  du  prince;  la 
duchesse  de  Langlade  se  tenait  un  peu  en  arrière 
avec  quelques  autres  habits  noirs. 

«  Mais  d'où  sortez-vous,  chère  amie?  C'est 
bien  cela,  nous  la  réveillons  d'un  rêve.  Comme 
cela  lui  ressemble,  elle  était  en  Norvège  avec  la 
musique  de  Grieg  et  les  kobolds  de  Peer  Gynt. 
C'est  une  âme  chimérique  »  et  la  princesse  pour- 
suivait de  sa  voix  claire  :  «  Je  tenais  à  vous  rendre 
justice,  ma  chère  Marthe.  Il  faut  que  tout  le 
monde  sache  quelle  merveilleuse  conseillère 
vous  êtes  pour  les  choses  d'art.  Oui,  duchesse, 
je  vous  l'affirme,  c'est  la  comtesse  qui  m'a  faite 

ce   que  je  suis Mais   peinez   donc  pour  lui 

faire  l'honneur,  voyez  comme  elle  se  soucie  de 
son  élève.  Je  viens  de  perler  les  Argonautes 
quelle  aime  tant  ;  elle  n'a  même  pas  écoutée  »  : 
et  avec  un  joli  geste  de  son  bras  tendu  vers  un 
invisible  ailleurs  : 


LARYENNE  31 

Elle  est  là-bas,  dans  la  Norvège, 
Là-bas,  bien  au  delà  des  mers 
Dans  rélernel  palais  de  neige 
Où  dorment  les  futurs  hivers. 


La  duchesse  de  Langlade,  M'''-  de  Mathu- 
vrécourt  et  Polydore  Champion  se  confondaient 
en  £-loussements  admiratifs.  La  comtesse  llha- 
tiefF  considérait  d'un  œil  d'hypnose  l'aigrette 
jaune  de  la  duchesse  et  le  caloquet  de  l'Egérie 
de  rimmortel.  <(  Et  quelle  admirable  créature! 
reprenait  la  princesse  en  veine  de  compliments, 
vous  dites  que  je  suis  grecque.  Mais  regardez-la. 
Elle  est  vingt  fois  plus  grecque  que  moi.  C'est 
une  statue.  » 

Instinctivement,  sous  une  pression  de  mains, 
Marthe  de  Malhouëtt  s'était  levée  et  tous  la 
regardaient  comme  s'ils  la  voyaient  pour  la  pre- 
mière fois.  Moulée  dans  une  longue  robe  de 
crêpe  gris  cendre,  la  pâleur  de  ses  épaules  nues 
émergeait^  on  aurait  dit,  d'un  brouillard.  Elle 
était  avec  ses  yeux  fixes  et  intenses  une  vraie 
statue  de  la  Douleur. 

«  Kassandra  »  ne  pouvait  s'empêcher  de  dire 
Polydore  Champion  qui  possédait  sa  Grèce. 

«  Kassandra,  oui.  c'est  la  flUe  de  Priam  elle- 


3-2  L'AI',  Y  EN  NE 

même,  s'exclamait  la  princesse  d'Helyeuse.  et  si 
vous  saviez  comme  elle  dit  le  sonnet  de  Jac- 
ques d'Orsel  !  —  Elle  dit  des  vers  aussi!  ohl 
faites-lui  en  dire  »  et  un  murmure  parcourait  le 
groupe.  «  Oui,  chère  amie,  insistait  la  petite 
princesse;  dites-nous  la  Kassanclrp.  de  Jacques 
d'Orsel,  ne  nous  refusez  pas  celle  joie  !  Je  serais 
si  lière  que  Ton  aous  entendît.  Elle  a  une  voix 
qui  vous  prend  les  fibres,  si  bien  posée  et  si 
profonde.  Voyons,  nous  sommes  entre  nous, 
tous  les  importuns  sont  partis.  Pour  la  duchesse 
et  moi  et  pour  M.  Champion  aussi  »  et, 
comme  poussée  par  une  volonté  d'au-delà, 
Marthe  de  Malhouëtt,  spectrale  et  figée,  enta- 
mait d'une  voix  morte  : 

Le  cœur  gros  de  sanglots,  lasse  d'ignominies, 
Kassandra  la  prêtresse  erre  auprès  des  flots  verts, 
Captive,  elle  en  comprend  les  sombres  harmonies 
Et  lit  dans  leur  courroux  comme  en  un  livre  ouvert. 

Elle  prince  Simon  de  Ragon  d'Helyeuse,  remué 
par  cette  voix  blanche  aux  intonations  sombrées, 
on  aurait  dit,  brisées  par  place,  ne  pouvait  plus 
détacher  son  regard  de  cette  femme  si  pâle  aux 
larires  veux  pers. 


L"  ARYENNE  33 


IV 


«Chère    amie,    voulez-vous    me    passer    ces 
autres  bulletins?  Quel  courrier  de  la  presse,  ce 
matin  !  c'est  presque  la  gloire.  —  Mais  c'est  la 
o^loire,  soyez-en  sûre.  Y-ous  ne  pouvez  plus  en 
douter  »,  et  la  comtesse  Ilhatieff  passait  à  la  prin- 
cesse de  Ragon  d'Iïelyeuse  une  liasse  de  bulle- 
tins de  Gallois.  «Mais,  chère  amie,  intervenait 
le  prince,  si  vous  nous  laissiez  finir  ce  déjeuner! 
—  Non,  non,  j'ai  hâte  de  savoir.  Lisez,  Simon, 
rien  que  des  éloges  pour  votre  femme.  »  A  quoi 
le  prince,  légèrement  comique  :  «  Les  comptes 
rendus  de  la  soirée  de  la  duchesse  de  Langlade... 
c'est  elle-même  qui  les  a  rédigés  et  communi- 
qués aux  journaux.  — Pourquoi  m'empoisonnez- 
vous    mon    bonheur?   C'est   très    mal    à  vous, 
Simon...  et  ces  extraits  de  mon  prochain  roman 
et  ces  appréciations  de   critiques  sur  épreuves, 
est-ce  la  duchesse  de  Langlade  qui  les  a  commu- 
niqués? —  Des  critiques  sur  le  livre  avant  qu'il 
ait    paru...?   qui  a  donc  répandu  vos  épreuves 
dans  le   public?  »  La   jeune  femme    rougissait 
jusqu'à  la  racine    des  cheveux,    elle  avait  une 


34  L ARYENNE 

hésitation  :«  Mon  éditeur,  sans  doute.  Cène  peut 
être  que  lui,  mais  comme  vous  ctes  tourmentant 
aujourd'hui,  Simon!  sur  quelle  herbe  avez-vous 
donc  marché  ce  matin? —  C'est  mon  cheval  qui 
aura  fait  un  faux  pas,  je  ne  suis  allé  qu'au 
Bois.  )) 

La  princesse  se  tournait  vers  la  comtesse  Ilha- 
tiefT,  occupée  à  sortir  d'autres  articles  de  leurs 
enveloppes  :  «  Marthe,  lisez  celui-ci,  c'est  un  pre- 
mier Nozière  et  tout  entier  consacré  à  VAy^deu?' 
des  Nuits.  » 

La  scène  se  passait  dans  la  salle  à  manger 
de  rhôlel  d'Helyeuse;  le  déjeuner  tirait  à  sa 
fin,  l'arrivée  du  courrier  en  avait  quelque  peu 
dérangé  l'ordonnance.  Avide  d'éloges  et  grisée 
par  le  succès,  Mélisande  s'était  jetée  sur  le 
courrier  présenté  parle  valet  sur  le  traditionnel 
plat,  devenu  chez  elle  un  plat  de  cristal.  Elle 
dépouillait  fiévreusement  toutes  les  lettres; 
les  bulletins  de  presse  surtout  la  passionnaient. 
Mélisande  ne  se  possédait  plus  de  connaître 
Topinion  de  Paris  sur  elle  et  son  œuvre.  En 
esclave  soumise  à  tous  ses  caprices,  la  comtesse 
Ilhaliefî  l'aidait  dans  ce  dépouillement  de  sa 
aloire;   elle    tendait   à   Mélisande    les    bulletins 


L'ARYIÙNNE  3u 

les  uns  après  les  autres  d'un  même  geste  machinal 
etlassé.  Leprinceles  observaittoutescleuxcurieu- 
sement.  Mélisande  parcourait  les  bulletins  d'un 
œil  rapide,  la  main  nerveuse,  déjà  tendue  vers 
d'autres;  le  déjeuner  interrompu  traînait  en 
longueur,  un  tas  de  papiers  jonchait  le  par- 
quet losange  de  la  salle,  les  maîtres  d'hôtels 
figés  dans  leur  habit  noir  attendaient  un  signe 
pour  desservir. 

«  Et  ce  pudding  est  tout  à  fait  détestable.  Il 
est  froid  maintenant  »,  et  le  prince  repoussant 
son  assiette  commandait  de  l'œil  au  service  :  Le 
dessert. 

Armé  d'une  petite  fourchette  et  d'un  couteau 
d'argent,  Mélisande  mettait  toutes  sortes  de 
délicatesse  à  peler  une  poire,  grave  occupation 
qu'elle  assaisonnait  des  plus  jolies  métapho- 
res et  des  comparaisons  les  plus  inattendues 
sur  la  dureté  fondante  et  l'intime  fraîcheur  des 
fruits. Leprince,  ordinairement  confondu  d'admi- 
ration aux  moindres  mots  de  sa  femme,  accueil- 
lait assez  froiilement  ce  verbiage.  Une  sourde 
irritation  était  en  lui.  Mélisande  monologuait 
en  silence,  la  comtesse  IlhatiefF,  gagnée  par  le 
malaise,    en   oubliait   de   se  pâmer   aux  beaux 


36  L  ARYENNE 

endroits,  un  nuage  planait  au-dessus  d'eux  trois. 
«  Nous  prendrons  le  café  au  salon,  n'est-ce 
pas  ?  disait  le  prince  en  levant  la  séance,  cette 
salle  a  l'air  d'unbureau  de  rédaction...  Jean,  vous 
enlèverez  tous  ces  papiers.  »  Il  avait  olîert  le  bras  à 
la  comtesse  Ilhatieff  et  passait  dans  la  pièce 
voisine,  la  princesse  les  y  suivait  :  «  Je  ne  vous 
reconnais  pas  aujourd'hui,  Simon,  qu'avez-vous 
donc?  Et  câline  avec  des  souplesses  de  jeune 
panthère,  la  princesse  glissait  ses  bras  autour  du 
cou  de  son  mari.  Simon  s'était  laissé  tomber  sur 
un  fauteuil;  les  deux  bras  frais  et  nus  sous  la 
soie  molle  des  manches  lui  faisaient  un  collier 
de  chair  élastique  et  finement  odorant.  Le  prince 
s'amollissait  sous  la  caresse,  il  levait  vers 
sa  femme  deux  yeux  de  tendresse  et  d'ironie. 
«  Excusez-moi,  Rébecca,  je  n'ai  pas  l'habitude 
de  tant  d'encensoirs.  Leur  fumée  me  monte 
un  peu  à  la  tête,  je  m'y  ferai  peut-être.  —  Il  fau- 
dra s'y  faire.  Je  me  suis  bien  habituée,  moi,  à  * 
vos  affreux  cigares.  —  La  fumée  vous  gêne? 
faisait  le  jeune  homme  avec  le  geste  de  jeter  le 
Havane  qu'il  venait  d'allumer  —  Moi,  elle  me 
gène  si  peu  que  je  vais  en  griller  une.  Vous  avez 
vos    cigarettes  russes  sur  vous?   —  Gomment 


LARYENNE  37 

donc,  à  votre  disposition,  ma  chère,))  et  la  jeune 
femme  s'allumait  au  feu  de  son  mari. 

Ils  s'allumaient  lentement  en  se  souriant  dans 
les  yeux;  lui,  très  grand,  la  dominait  de  sa  haute 
taille,  elle,  petite  et  menue,  les  lèvres  et  le  front 
levés  vers  lui. 

La  comtesse  Ilhatieffen  train  de  servir  le  café 
les  observait  d'un  œil  ais'u. 

Le  timbre  d'entrée  annonçait  un  visiteur. 

«  Qu'est-ce  encore,  une  visite  à  cette  heure? 
on  ne  peut  plus  être  une  minute  tranquille  » ,  et  le 
prince  s'asseyant  brusquement  interpellait  le 
valet  de  pied  à  l'entrée  du  salon.  «  C'est 
l'éditeur  de  Madame  qui  insiste  pour  être 
reçu,  il  paraît  que  c'est^  très  urgent.  — 
Votre  éditeur  !  mais  ce  n'est  pas  là  une  heure. 
Dites  que  nous  sommes  à  table.  —  Je  l'ai  déjà 
dit,  répondait  le  valet.  —  Ah  I  je  sais  ce  que  c'est, 
s'écriait  Mélisande  ».  Elle  s'était  dressée  d'un 
bond  de  dessus  son  fauteuil.  «C'est  pour  le  chan- 
gement, avant  le  tirage  de  mon  septième  mille... 
J'y  vais,  recevez-le  dans  la  bibliothèque.  — 
Comment,  vous  y  allez?  — Mais,  certainement. 
Affaire  de  métier,  je  ne  suis  plus  une  poétesse, 
mon  cher  Simon,  je  suis  maintenant  un   écri- 

3 


38  L'ARYENNE 

vain,  il  faut  vous  résigner,  vous  êtes  le  mari 
d'un  homme  de  lettres.  —  C'est  tout  à  fait  ré£:a- 
lant.  Allez  donc.  — Je  ne  fais  qu'entrer  et  sortir, 
d'ailleurs  Marthe  vous  tiendra  compagnie.  —  Je 
connais  votre  éditeur.  Yous  en  avez  au  moins 
pour  une  heure,  allez.» 

La  jeune  femme  avait  gagné  la  porte  d'un  pas 
glissé  qui  la  faisait  onduler  toute.  Avant  de 
l'ouvrir,  elle  se  retournait  et  envoyait  un  bai- 
ser à  Simon. 

Le  prince  deRagon  d'Helyeuse  et  la  comtesse 
llhatieff  demeuraient  seuls,  tous  deux  se  taisaient. 
La  comtesse,  assise  en  face  du  jeune  homme, 
rompait  enfin  le  silence.  «  A^ous,  vous  avez  plutôt 
l'air  de  mauvaise  humeur  ce  matin.  —  De  mau- 
vaise humeur!  on  le  serait  à  moins.  —  Je  ne 
comprends  pas.  —  Vous  ne  comprenez  pas,  parce 
que  vous  ne  voulez  pas  comprendre.  Mélisande 
vient  pourtant  de  formuler  devant  vous  la  cause 
de  mon  mécontentement,  vous  l'avez  entendue 
comme  moi.  J'ai  épousé  un  homme  de  lettres, 
vous  trouvez  ça  gai,  vous,  pour  un  prince  de 
Raguu  d'Helyeuse,  d'avoir  dans  sa  vie,  à  sa 
table  et  dans  son  lit  M.  Maurice  Barrés  ou 
M.  Lavedan?  »  La  comtesse  IlhatiefT  ne  pouvait 


L'ARYENNE  39 

réprimer  un  sourire.  «  Gomme  vous  exagérez! 
—  Mais  non,  je  n'exagère  pas.  Quand,  au  com- 
mencement de  notre  mariage,  Rébecca  a  voulu 
publier  ses  vers  de  jeune  fille  (fantaisie  à  laquelle 
s'était  toujours  sagement  opposée  sa  famille),  je 
n'y  aipas  vu,  moi,  d'inconvénient.  Celal'amusait, 
cepseudonymede  Mélisande  posé  danslacorbeille 
de  noce  :  et  puis  il  y  a  des  précédents  chez  les  Ra- 
gon  d'Helyeuse.  Une  Sabine  d'Helyeuse,  com- 
tesse de  Toulouse,  possédait  un  assez  joli  brin 
de  plume  sous  Louis  XII,  et  j'ai,  de  mon  arrière- 
grand'mère,  des  lettres  sur  la  cour  de  Louis  X  YI 
et  la  vie  des  émigrés  en  Allemagne,  qui  valent 
les  Méinoires  de  M"'''  de  Créqui  ;  et  puis 
c'était  un  caprice  de  jeune  femme.  Vous  savez 
l'accueil  qu'a  fait  le  monde  aux  vers  de  Rébecca. 
L'admiration  est  allée  autant  à  la  jeune  femme 
qu'à  la  princesse.  Une  princesse  poète,  cela  inté- 
ressait les  salons,  mais,  si  épris  que  je  sois  de  ma 
femme,  je  n'ai  pas  été  un  instant  dupe  de  ce 
mouvement  de  l'opinion.  Je  me  serais  appelé 
M.  Durand  ou  M.  Roger  et  j'aurais  été  chef 
de  bureau  dans  un  ministère,  que  jamais  on 
n'aurait  parlé  de  la  Multiple  Angoisse  et  de 
Y  Ardeur    des    iSuits .    —    Comme     vous    êtes 


40  LARYENNI-: 

injuste!  —  Mais  non,  mais  non,  seulement  l'ex- 
périence vous  avertit.  A  la  fin  les  écailles  vous 
tombent  des  yeux.  Je  sais  combien  de  démarches 
me  coûte  Y  Ardeur  des  nuit  s  ^  couronnée  par  l'Aca- 
démie, et  de  dîners  aussi!  mais  je  pensais  que, 
ce  brin  de  laurier  une  fois  piqué  dans  sa  cou- 
ronne de  princesse ,  Mélisande  passerait  à 
d'autres  distractions.  » 

La  comtesse  Ilhatieff  avait  baissé  ses  paupières, 
une  clarté  riait  dans  ses  yeux  gris.  «  Le  golf  ou 
le  tennis  peut-être?  —  Ne  raillez  pas,  vous  savez 
bien  que  j'ai  raison.  Mais  pas  du  tout,  Rébecca 
a  mordu  au  gâteau  de  miel  des  llatteries.  Les 
flagorneries  des  petites  revues  (nous  en  subven- 
tionnons trois)  et  les  éloges  chair  et  poisson  des 
critiques  flattés  d'être  invités  chez  une  Helyeuse, 
Rébecca  a  pris  tout  cela  pour  argent  comp- 
tant. Ce  prix  de  l'Académie,  (et  c'est  mon 
oncle  de  Régonzac  qui  nous  Ta  fait  obtenir)  lui 
a  tout  à  fait  tourné  la  tête  et,  la  perfidie  des  gens 
du  monde  aidant,  Mélisande  s'est  tout  à  fait 
persuadée  qu'elle  avait  du  génie,  elle  est  devenue 
du  bâtiment.  —  Mais  non.  —  Mais  si.  Voyez 
quels  gens  fréquentent  ici  maintenant,  tout  le 
ban  et  l'arrière-ban  de  la  littérature,  toutes  les 


L"  ARYENNE  41 

petites  revues,  des  faces  de  fiel  et  des  bouches 
amères  qui  sont  des  jeunes  critiques  ésotériques  et 
intransigeants,  et  les  visages  glabres  àlongs  che- 
veux de  modernes  esthètes,  et  la  phalange  des 
poètes  accourus  tous  pour  déclamer  leurs  vers,  et 
les  directeurs  de  journaux  et  les  feuilletonistes 
influents  à  soixante-quinze  louis  l'éloge  en  arti- 
cle de  tête,  et  les  hommes  politiques,  les  députés 
dela2:auche,  les  socialistes  enfin,  dont  Rébecca 
m'impose  la  présence  en  vue  d'une  possible  déco- 
ration !  Vous  croyez  que  c'est  une  société  pour 
un  homme  de  club  et  de  sports  ces  bandes  de 
faméliques  en  quête  de  publicité  et  d'argent  ; 
mais  mon  nom  les  sert  plus  qu'ils  ne  nous  ser- 
vent. Ils  ne  piédestalisent  Rébecca  sur  son 
chariot  de  gloire  qu'à  la  condition  de  s'atteler 
dans  les  brancards,  ils  bénéficient  du  bruit  et 
des  lampions,  recueillent  les  hourra  de  la 
foule  et  arrivent  encore  bons  premiers  au  Pan- 
théon, mais  allez  donc  convaincre  de  la  vérité 
une  femme  aveuglée,  car  tout  ce  monde  au  fond 
nous  hait  et  nous  exècre;  leur  admiration  est 
faite  de  rancunes.  Ce  luxe  et  cette  race  qui  les 
éblouissent,  ils  ne  nous  les  pardonnent  pas  ;  tous 
ces  grimauds  ont  des  âmes  de  valets,  et  le  jour 


42  L'ARYENNE 

OÙ  ils  trouveront  l'occasion  de  faire  payer  à 
Mélisande  son  succès,  ah!  quelle  curée,  chère 
amie,  ce  sera  le  93  de  la  littérature  1  il  v  a  des 
heures  où  tout  cela  m'épouvante.  —  Mais  vous 
voyez  tout  en  noir  aujourd'hui.  —  Non,  je  suis 
chasseur  et  je  hume  le  vent  ;  mais  plus  que 
tous  ces  pièges  dressés  sous  nos  pas,  c'est 
l'inconscience  de  Rébecca  qui  m'affole.  Yous 
voyez  avec  quelle  joie  d'enfant  elle  se  précipite 
sur  tous  les  bulletins  du  Courrier  de  la  presse, 
elle  n'y  lit  que  des  éloges.  Si  elle  se  doutait  à 
quel  dépouillement  je  m'astreins  chaque  jour 
pour  ne  laisser  parvenir  jusqu'à  elle  que  les 
articles  flatteurs  1  Tenez,  voici  ceux  que  j'ai 
interceptés  ce  matin.  Dans  le  premier,  à  propos 
de  la  décoration  possible  de  ma  femme,  on 
parle  de  l'ordre  du  poireau.  La  Revue  Hirsute 
publie  des  vers  et  dans  l'Echo  des  cénacles 
voici  une  chanson  à  la  manière  de  la  princesse 
Mélisande  : 

Les  petits  pois 
Ont  des  vois. 
Les  haricots 
Des  échos 
Et  les  melons 
Des  bruits  longs 


L'ARYENNE  4a 

Que  Mirabelle 

Note  et  rappelle 
Dans  le  rythme  de  ses  beaux  vers, 
Erinna  des  légumes  verts. 

«  C'est  puéril,  mais  c'est  odieux  à  la  fin,  ce 
métier  de  policier  que  je  suis  obligé  de  faire 
autour  de  ma  femme,  cette  garde  qu'il  me  faut 
monter  maintenant  à  la  porte  de  mon  hôtel,  et 
ceux-là  que  j'oubliais,  tenez,  regardez,  le  malheur 
est  qu'ils  sont  drôles. 

Tout  rimaillon  chez  elle  a  droit  à  la  pâture. 

Aussi  chaque  revue  entre  ses  lourds  feuillets 

Célèbre  Cléonice  et  sa  littérature, 

Et  dans  ce  doux  cénacle,  hôtel  de  Gribouillet, 

Citrouillette,  Aubergin,  Melone  et  Melonie 

Font  la  pige  à  Cléiie,  Oronte  et  Poloiiie, 

Gloire  éparse  aujourd'hui  des  défunts  Rambouillet. 

Et  je  suis  forcé  d'en  rire.  —  Alors  ce  n'est  pas 
très  grave,  Mélisande  en  rirait  elle-même.  — 
N'en  croyez  pas  un  mot,  elle  est  susceptible  et 
vindicative  comme  ceux  de  sa  race  )>,  et  il  s'arrê- 
tait, en  ayant  trop  dit. 

Les  longs  cils  de  la  comtesse  Ilhatieff  battaient 
à  coups  précipités  sur  l'admirable  pâleur  de  ses 
joues,  ses  pommettes  s'étaient  légèrement  fardées 
de  rose.  Elle  posait  silencieusement  un  doigt  sur 


44  LARYENNE 

ses  lèvres,  mais  le  prince  reprenait,  tout  à  fait 
emporté  :  «  Mais  ce  qui  m'énerve  et  m'horripile 
encore  plus  que  tout  cela,  c'est  de  voir  Rébecca 
entrer  si  résolument  dans  le  blufî  organisé  autour 
d'elle.  C'est  sa  soif  d'éloges  et  d'exhibitions, 
ce  besoin  de  se  produire  qui  tourne  au  caboti- 
nage, celle  manie  maladive  de  vouloir  partout 
faire  imprimer  son  nom.  Cet  hôtel  est  devenu  une 
agence  de  publicité.  Est-ce  une  vie,  que  ces  allées 
et  venues  à  toute  heure  du  jour  de  littérateurs 
et  de  protes  d'imprimeries?  Cette  salle  à  manger 
encombrée  d'épreuves  et,  encore  tout  à  l'heure, 
cette  visite  d'éditeur  nous  surprenant  à  table,  et 
une  princesse  de  Ragon  dHelyeuse  forcée  de  tra- 
vailler, comme  un  pondeur  de  copie,  enfermée 
avec  un  M.  Moruteau,  et  ces  soirées  oii  elle  a  la 
rage  maintenant  de  dire  ses  vers,  costumée 
en  Muse,  ce  carnaval  de  Tanagra  qu'atténue  heu- 
reusement votre  goût!  Si  vous  croyez  que  cela 
m'amuse  de  promener  à  travers  les  salons  et  les 
premières  une  nymphe  de  Pompéi  drapée  de 
péplums  et  coiffée  du  chiton.  Parole  d'honneur,  je 
suis  maintenant  le  mari  de  la  reine,  pis,  le  garde 
du  corps  d'un  bas-bleu.  —  Ah!  Simon  !  »  Et  la 
comtesse  Ilhatiefï  risquait  pour  la  première  fois 


LARYENNE  45 

le  petit  nom,  cette  fois  vous  êtes  inique  Méli- 
sande  dit  admirablement  les  vers.  Personne  ne 
les  met  en  valeur  comme  elle  et,  avant-hier  chez 
la  duchesse  de  Langlade,  vous  étiez  le  premier  à 
l'applaudir  des  deux  mains.  —  Mais  je  ne  vous 
avais  pas  encore  entendue.  • —  Moi  !  —  Oui,  vous, 
comtesse,  j'ai  reconnu  votre  diction,  et  ce  joli 
geste  de  la  main  passée  sur  les  tempes,  c'est 
encore  vous  qui  le  lui  avez  appris.  Elle  tient  tout 
de  vous  et  j'apprendrais  que  vous  êtes  l'auteur 
de  V Ardeur  des  Nuits  et  de  la  Multiple  Angoisse 
que  je  croirais  et  bénirais  le  porteur  de  la 
bonne  parole.  —  Mais,  prince,  c  est  une  décla- 
ration.  » 

La  comtesse  Ilhatiefï  s'était  levée  très  émue, 
ses  seins  dressés  tendaient  l'étofTe  de  son  cor- 


sage. 


—  «  Mes  amis,  mon  sixième  mille  est  épuisé  ; 
M.  Moruteau  sort  d'ici,  nous  tirons  le  sep- 
tième et  nous  tirons  à  quatre  mille  du  coup. 
L'article  de  Nozière  a  porté.  C'est  six  mille  francs 
nets  que  VArdeur  des  Nuits  rapporte  au  mé- 
nage. Embrassez  votre  femme,  prince  de  Ragon 
d'Helyease.  » 

Mélisande  venait  de  rentrer  au  salon. 

3. 


46  L'ARYblNNE 


((  Vous  VOUS  retirez,  pourquoi?  «La  comtesse 
Ilhatiefl  venait  de  se  lever,  le  prince  de  Ragon 
d'Helyeuse,  d'un  geste  involontaire,  Tavait  saisie 
au  bras.  «  Je  vous  l'ai  dit,   notre  conversation 
d'hier  ne  me  permet  plus  de  rester  seule  avec 
vous.  —  Mais  ce  tète-à-tête,  ce  n'est  pas  moi  qui 
l'ai  fait  naître.   Rébecca  vient  encore   de  nous 
quitter Cette  fois,  c'estMautouchet,  l'imprésa- 
rio du  théâtre  d'Orange  qu'il  lui  faut  absolument 
recevoir,  une  commande  de  tragédie  sans  doute 
dont   nous    allons   faire  les  frais.    Nous  allons 
maintenant  subventionner  des  théâtres.  —  Alors, 
ça  dure  toujours,  cette  mauvaise  humeur?  «La 
comtesse  Ilhatieff  venait  de  se  rasseoir. 

La  scène  se  passait  dans  le  petit  salon  des 
laques  où  ils  avaient  pris  le  café  la  veille.  L'heure 
était  la  même,  trois  tasses  de  Chine  servies 
attestaient  l'absence  de  la  princesse.  L'admirable 
matière  d'un  rouge  éclatant  et  profond,  qui  revê- 
tait les  murs,  faisait  de  la  pièce  comme  un  somp- 
tueux intérieur  de  gigantesque  coffret  d'Extrême- 
Orient  :   tout  le  salon   était   en  laque  de  Coro- 


L'ARYENNE  47 

mandel,  travail  inestimable  rapporté  des  Indes 
en  1750  par  un  prince  d'Helyease;  des  fig^urines 
d'ivoire,  d'autres  de  nacre  d'un  bleu  changeant 
et  des  végétations  de  corail  et  d'or  fleurissaient 
d'incrustations  fantasques  l'écarlate  opulent  des 
panneaux,  et  sur  ce  fond  d'objet  rare  le  profil 
grave  et  délicat  de  la  comtesse  llhatieff  se  déta- 
chait dans  une  pâleur,  on  eut  dit,  éclairante, 
tant  le  grain  de  sa  peau  devenait  lumineux. 
L'humidité  de  ses  prunelles  grises  lui  faisait 
des  yeux  d'agate.  Jamais  la  beauté  de  la  jeune 
femme  n'avait  eu  ce  caractère  tragique  et  dou- 
loureux. 

Simon  ne  pouvait  se  rassasier  de  regarder  ce 
visage  de  souffrance  pensive  et  d'intense  vo- 
lupté. ((  Gomme  vous  êtes  belle  I  »  et  instincti- 
vement il  lui  prenait  les  deux  mains.  La  comtesse 
les  lui  retirait.  «  La  beauté  de  la  captive  »,  et 
avec  un  languissant  sourire  :  «  Ne  suis-je  pas 
Kassandra? —  C'est  vrai,  vous  êtes  ici  en  otage. 
Si  vous  êtes  notre  hôte,  nous  abusons  de  vous, 
n'est-ce  pas,  ma  femme  surtout.  Vous  êtes  ici 
moins  en  amie  qu'en  esclave,  oh  I  mais  tout  cela 
cessera,  je  ne  puis  plus  supporter  ce  servage,  et 
dire  qu'il  n'y  a  que  depuis  deux  jours  que  je  me 


48  LARYEiNNE 

suis  aperçu  de  cela,  quelle  brute  je  dois  vous 
paraître  I  »  Le  prince  s'était  levé,  sa  voix 
était  devenue  sourde;  il  arpentait  le  salon  à 
grands  pas.  La  comtesse  levait  sur  lui  le  sourire 
attristé  de  deux  grands  yeux  alanguis.  «  Mais  je 
suis  très  heureuse,  où  prenez-vous  cela?  Grâce 
à  vous,  grâce  à  Mélisande,  j'ai  mes  enfants  éle- 
vés auprès  de  moi.  Si  leur  père  est  loin,  du 
moins  puis-je  les  voir  toutes  les  semaines,  eux, 
les  pauvres  innocentes  victimes  de  la  faute  d'un 
autre,  puis  enfin  je  partage  votre  vie,  je  jouis 
de  votre  luxe,  de  votre  bien-être,  je  vais  dans  le 
monde,  dans  mon  monde,  j'ai  toutes  les  satis- 
factions que  j'avais  autrefois.  Ma  vie  n'a  pas 
changé  en  somme,  je  sors  même  plus  qu'aupa- 
ravant. Je  vous  assure  qu'à  Nice  je  ne  sortais 
pas  ainsi  tous  les  soirs.  —  Dites  qu'on  vous  y 
traîne,  hein,  dans  ce  monde  !  Je  vous  ai  observée 
avant-hier  chez  la  duchesse  de  Langlade,  quelle 
pitié  pour  vous  je  lisais  dans  tous  les  regards!  et 
Rébecca  qui  ne  voit  rien,  toute  à  la  joie  immé- 
diate et  puérile  de  ses  récitations,  que  dis-je, 
toute  à  son  cabotinage,  ah  !  elle  n'est  pas  du 
même  sang  que  nous.  Elle  ne  sent  rien.  —  Méh- 
sande  est  très  bonne,  elle  nous  est  même  supé- 


L'ARYENNE  49 

rieure  à  tous  deux,  Simon.  IN  est-ce  pas  elle 
qui  a  eu  Tidée  de  me  recueillir  et  de  faire 
élever  à  ses  frais  mes  enfants.  —  Oh  !  ne  la 
défendez  pas,  vous  me  la  faites  prendre  en  haine. 
—  Au  bout  de  trois  ans  de  mariage,  déjà? 
Comme  vous  me  mépriseriez  vite  si  j'écoutais  la 
requête  de  vos  regards,  Simon  I  »  et  se  levant  du 
divan  encombré  de  coussins  :  «  Savez-vous  que 
c'est  très  mal,  ce  que  nous  faisons  là.  Nous 
trahissons  tout  'simplement  Rébecca.  —  Ma 
femme  I  elle  se  soucie  bien  de  moi  !  Elle  est  prin- 
cesse et  lauréate  de  l'Académie,  elle  vient 
d'atteindre  un  tirage  de  dix  mille  et  tous  les  jour- 
naux de  ce  matin  célèbrent  ses  succès  d'éditions. 
Nous  ne  sommes  que  les  figurants  de  son 
triomphe,  deux  joueurs  de  flûte  de  son  cortège  et 
croyez-moi,  Marthe  »  ;  —  brusquement  rapproché 
de  la  jeune  femme,  il  venait  de  lui  reprendre  les 
deux  mains,  —  «  Aryens  tous  deux  et  captifs  dans 
le  cortège  de  la  Barbare,  ne  comptons  plus  que 
l'un  sur  Tautre.  »  La  jeune  femme,  les  deux  mains 
abandonnées  à  son  partenaire,  ne  semblait  plus 
l'entendre.  Les  paupières  baissées,  elle  inclinait 
légèrement  son  profil,  depuis  quelques  secondes 
absorbée    dans  l'examen    d'une    des  mains  du 


50  L'ARYENNE 

prince.  «  Qu'est-ce  que  vous  avez  là  au  doigt? 
mais  elle  est  merveilleuse,  cette  bague  I  Je  ne 
vous  la  connaissais  pas.  —  Oh!  c'est  vrai,  vous 
ne  savez  pas  encore.  C'est  la  dernière  lubie  de 
Rébecca.  —  Je  ne  comprends  pas.  —  Oui,  c'est 
un  cadeau  de  ma  femme.  —  Cette  bague?  — 
Oui,  ce  sont  les  trois  mille  francs  des  six  pre- 
mières éditions  de  VArdein'  des  Niiits^  un  très 
beau  Lalique  d'ailleurs.  Comme  cela  lui  res- 
semble, hein  !  de  me  passer  au  doigt  le  gain  de 
ses  livres  !  Je  sers  d'affiche  à  son  succès  d'écri- 
vain. Ces  six  mille  volumes,  je  les  porte  à  mon 
doigt.  C'est  une  réclame  de  plus  que  cebijouque 
tout  le  monde  remarquera  forcément,  car  il  est 
superbe,  et  l'explication  qu'elle  en  donnera  aux 
amis  et  aux  amies  et  aux  Cénacles  :  «  Ce  sont 
mes  premiers  gains  d'auteur,  j'ai  voulu  en  faire 
hommage  au  prince.  »  Je  suis  entretenu  par  sa 
Muse.  Ah  !  c'est  bien  une  idée  d'Orientale,  en- 
chaîner, domestiquer,  asservir  tout  autour  de 
soi.  Je  ne  sais  vraiment  pas  pourquoi  je  la  porte, 
cette  bague.  » 

La  jeune  femme  s'attardait  dans  la  contem- 
plation du  bijou  :  «Vous  permettez?  —  Comment 
donc,  la  voici,  »  et  le  jeune  homme  faisait  glis- 


L'ARYEN>'E  51 

ser  l'anneau  hors  de  son  doigt.  La  comtesse  le 
détaillait  curieusement.  «  Mais  c'est  exquis  et 
d'une  imagination  tout  à  fait  rare.  »  Elle  exa- 
minait attentivement  le  joyau.  «  C'est  un  masque, 
n'est-ce  pas,  un  masque  tragique  soutenu  par 
des  lauriers  et  des  branches  de  myrthe  avec  une 
couleuvre  d'émail  ondulant  à  travers  tous  ces 
feuillages  en  entrelacs  ?  —  Oui,  un  peu  compliqué 
peut-être,  mais  le  travail  est  vraiment  précieux. 

—  Et  cela  vaut  trois  mille,  cette  bagatelle?  le 
masque,  une  améthyste?  —  Non,  du  cristal  de 
roche  taillé  et  teinté.  —  En  eflet,  c'est  admirable, 
il  se  violacé  et  s'atténue  comme  une  verrerie  de 
Gallet,  et  la  transparence  verte  de  ces  feuillages, 
comment  obtenue?  —  Des  émaux  translucides. 

—  En  effet,  Lalique  y  excelle.  Ni  émeraudes,  ni 
péridots  ne  donneraient  ces  nuances,  c'est  une 
pièce  de  collection,  »  et  la  jeune  femme  retour- 
nait la  bague  entre  ses  doigts.  «  Et  ce  n'est  pas 
trop  laid  sur  la  peau,  tous  ces  tons  glauques.  » 
Et  machinalement  elle  essayait  le  bijou.  «  Mais 
vous  avez  les  doigts  beaucoup  trop  fins,  chère 
amie  ;  songez,  elle  a  été  commandée  pour  moi.  — 
Aussi  je  la  mets  à  l'index  et  c'est  une  bague  de 
petit  doigt.  Très  belle,  en  effet,  et  même  un  peu 


52  LARYENNE 

inquiétante  avec  son  aspect  de  bijou  magique. 
Elle  a  l'air  malfaisant  et  cruel,  une  bague  de 
Ganidie.  Tenez,  reprenez-la,  elle  me  fait  peur. 
Mais  comme  elle  tient!  mais  c'est  que  je  ne  peux 
l'ôter!  —  Tous  dites  ?  —  Mais  je  vous  assure, 
j'ai  beau  faire,  elle  ne  glisse  pas  du  tout.  —  Ce 
n'est  pas  possible,  votre  doigt  a  du  gonfler.  — 
Mais,  essayez  vous-même,  voyez.  » 

Les  deux  jeunes  gens  s'efforçaient  de  faire  glis- 
ser le  long  de  la  phalange  la  bague  récalcitrante. 

—  Mais  vous  me  faites  mal,  Simon.  —  Pardon. 

—  Non,  essayez  encore.  —  Mais  c'est  tout  à  fait 
ridicule,   je  ne   peux  pas  porter   votre    bague. 

—  Oh  !  jusqu'à  ce  soir  :  vous  aurez  bien  trouvé 
le  moven  de  l'ôter.   » 

Une  sonnerie  annonçait  une  visite.  «  EtMéli- 
sande  qui  est  encore  retenue  là-haut  avec  ce 
Mautouchet,  il  va  me  falloir  aller  recevoir,  »  et 
la  jeune  femme  avec  un  mouvement  d'ennui  se 
dégageait  de  la  caressante  étreinte  du  prince. 
«  Mais  comment!  avec  cette  bague  au  doigt  !  on 
peut  la"  remarquer.  Mélisande  peut  venir  et 
sûrement  elle  la  reconnaîtra.  Prince,  je  vous  en 
prie,  allez  recevoir;  moi,  je  ne  puis  pas.  —  Quelle 
enfant  vous  faites!  vous  lui  direz  la  vérité,  vous 


LARYENNE  53 

avez  admiré  ma  bague  et  l'avez  essayée  pour  en 
juger  l'effet.  Quoi  de  plus  simple.  —  Rien  de 
plus  simple,  oui,  mais  rien  de  plus  suspect 
aussi.  Connaissez-vous  beaucoup  de  femmes 
mariées  capables  de  goûter  ces  petits  jeux  d'es- 
sayage de  bague  entre  une  autre  femme  et  leur 
mari  !  ))  et.  sur  un  sourire  énervant  de  pro- 
messe, la  comtesse  Ilhatieff  s'esquivait,  légère 
comme  une  biche,  laissant  Simon  ébloui,  stu- 
péfait. 

Il  se  ressaisissait  presqu'aussitôt  et  appuyait 
sur  un  timbre  —  Qui  est  là,  au  salon  ?  de- 
mandait-il. —  M""^  de  Mathuvrécourt  et  M.  Poly- 
dore  Champion.  —  Toutes  les  guignes  :  cette 
grotesque  et  ce  cuistre.  La  princesse  est-elle 
prévenue  ?  —  Oui,  monsieur,  Madame  prie 
Madame  la  comtesse  d'aller  recevoir  au  salon. 
Je  croyais  la  trouver  ici,  je  venais  la  prévenir. 
Madame  ne  pourra  pas  venir  avant  dix  minutes 
au  moins.  —  C'est  bien,  je  vais  les  recevoir. 
W"  Ilhatieff  est  un  peu  souffrante,  elle  est 
remontée  chez  elle.  Veuillez  en  prévenir  la 
princesse.  » 

«  Ah!  prince,  c'est  une  aubaine  de  vous  trou- 


54  L'ARYENNE 

ver  ici,  la  princesse  n'est  pas  souffrante  au 
moins?  —  Non,  elle  est  retenue  chez  elle  avec 
son  éditeur,  je  crois.  Elle  va  descendre.  —  C'est 
vrai,  le  huitième  mille  vient  de  partir  aujour- 
d'hui, nous  avons  lu  cela  ce  matin  dans  les 
feuilles.  La  princesse  fait  prime,  on  s'arrache 
V Ardeur  des  Nuits.  Gomme  vous  devez  être 
fier  de  votre  femme  î  »  et  la  grosse  M™'"  de 
Mathuvrécourt  agitait,  comme  des  nageoires,  ses 
petits  bras  trop  courts,  et  c'étaient  des  cris  de 
petite  fille  et  des  gloussements  de  pintade.  Une 
fracassante  robe  de  soie  mauve  brochée  d'énormes 
hortensias  chair  faisait  de  la  millionnaire  Egérie 
de  Polydore  Champion  une  inouïe  marquise  d'Es- 
carbagnas.  Le  prince  voulait  placer  un  mot,  la 
jabotante  créature  ne  lui  en  laissait  pas  le  temps, 
a  M.  Polydore  Champion  a  tenu  à  mac- 
compagner,  je  n'ai  pas  à  vous  présenter  l'un  à 
Tautre,  messieurs.  Polydore,  »  (et,  à  ce  lapsus 
voulu,  la  couperose  de  M"^  de  Mathuvrécourt 
se  fonçait  sous  sa  veloutine  d'un  flot  de  sang 
plus  acre,)  «  M.  Champion  et  moi,  nous  som- 
mes encore  sous  le  charme  de  la  soirée  de 
lundi.  Oh!  quelle  reconnaissance  nous  en  gar- 
dons  tous  deux    à   M""'    de  Langlade  I  Appré- 


L"ARYEN>'E  55 

ciez-YOus  bien  tout  votre  bonheur,  prince  ?  ce 
Tanagra  récitant  de  cette  voix  i^thmée  le  poème 
de  Nausicaa? 

Parmi  les  grands  roseaux,  dont  les  tiges  bruissent 
Au-dessus  des  yeux  d'or  dédoublés  des  lotus. 

Vous  voyez,  j'ai  retenu  les  vers  î  C'était  un 
spectacle  inoubliable.  Ah!  la  princesse  est  uni- 
que !  C'était  à  la  fois  miss  Duncan  et  Sarah 
Bernhardt,  une  eurythmie  du  geste,  une  cadence 
dans  la  voix,  et,  comme  dit  Polydore  (et  la  grosse 
Egérie  se  mordait  encore  les  lèvres),  la  nostalgie 
hellène  de  ces  beaux  vers  !  Nous  venions  jus- 
tement, M.  Champion  et  moi,  lui  présenter  une 
requête,  et  comme  en  ces  sortes  de  choses, 
il  faut  toujours  l'autorisation  du  mari,  c'est  une 
véritable  grâce  du  hasard  de  vous  rencontrer 
ici,  prince.  Si  vous  donnez  votre  consentement, 
la  princesse  ne  pourra  plus  refuser  «  —  et  débitant 
son  discours  avec  la  volubilité  d'un  camelot  »  —  , 
d'ailleurs  la  duchesse  de  Langlade  va  venir  ici 
se  joindre  à  nous  et  vous  ne  pourrez  dire  non 
à  la  duchesse.  Il  s'agit  d'une  représentation 
au  profit  des  femmes  du  monde  tombées  dans  la 
misère,  que  la  duchesse  et  quelques  ïemmes  du 


56  L'ARYENNE 

Faubourg  et  moi,  organisons  pour  le  25,  au  ïro- 
cadéro,  en  matinée,  cela  s'entend.  C'est  une 
œuvre  noble,  d'une  pensée  haute.  Il  faut  que 
toutes  les  femmes  du  monde  prêtent  leur  con- 
cours, puisqu'il  s'agit  de  leurs  sœurs.  M.  de 
Montesquiou  a  promis  le  sien,  c'est  le  poète  du 
Faubourg,  mais  nous  voulons  aussi  des  poétesses, 
et  nous  avons  toutes  immédiatement  songé  et 
sans  nous  donner  le  mot  à  la  princesse  de  Ragon 
d'Helveuse.  » 

Le  prince  avait  un  cabrement  de  cheval  de 
sang.  ((  Vous  voulez  faire  monter  ma  femme  sur 
les  planches,  mais  je  m'y  refuse  absolument, 
une  princesse  dHelyeuse  n'est  pas  une  cabotine. 
—  Mais,  prince,  puisqu'il  n'y  aura  aucune 
femme  de  théâtre,  rien  que  des  amateurs  — 
Ce  sera  piteux  alors,  je  connais  l'aune  des  ta- 
lents mondains.  —  Prince,  susurrait  la  grosse 
dame  suppliante  !  —  J'ai  dit,  et  rien  ne  me  fera 
revenir  sur  ma  décision. 

—  «  Ahl  princesse,  venez  à  notre  secours!  » 
Une    porte    venait    de    s'ouvrir,    et    M""^    de 
Mathuvrécourt,  tournant  la  têle  au  bruit,  yenait 
d'apercevoir    Mélisande.    Elle   arrivait    précipi- 
tamment de  son  pas  amorti  et  glissé  d'Elfe  des 


L'ARYENNE  57 

prairies,  que  lui  devait  avoir  enseigné  un  patient 
professeur  de  danse.  L'encombrante  Egérie  s'ex- 
tasiait. «  C'est  une  nymphe  ! ...  Fugit  ad  salices  et 
se  cupit  ante  videri,  sentenciait  Polydore  Cham- 
pion. —  Excusez-moi,  marquise,  et  pardonnez- 
moi,  monsieur,  mais  j'avais  mon  éditeur,  ce 
monstre  de  Moruteau,et  ne  pouvais  m'en  défaire. 
—  Oui,  nous  savons,  le  gros  succès  de  V Ardeur 
des  Nuits,  le  huitième  mille  mis  en  vente  :  ah  !  ma 
chère  enfant,  Mautouchet  le  disait  encore  hier 
chez  moi  :  «  Depuis  Baudelaire,  on  n'a  pas  commis 
des  vers  comme  les  vôtres:  mais  regardez-la, 
Polydore,  c'est  Erinna  elle-même.  » 

Rébecca  Riesmer,  pour  impressionner  ses 
visiteurs  avait  passé  à  la  hâte  un  ample  et  flot- 
tant peignoir  en  tulle  de  soie  argenté,  plissé  en 
accordéon  ;  de  larges  manches  ouvertes  accom- 
pagnaientses  mouvements  d'un  battement  d'ailes, 
et  lumineuse  et  brillante  dans  toutes  ces  trans- 
parences nitides,  qui  la  vêtaient  comme  d'une 
eau,  Mélisande  avait  Tair  d'un  Watts  descendu 
de  son  cadre;  le  prince  seul  souffrait  en  lui- 
même  du  théâtral  et  du  voulu  de  ce  costume 
d'apparition. 

L'académicien  et  la  grosse  Egérie  continuaient, 


58  L"  ARYEN  NE 

de  se  confondre  en  éloges.  Un  flux  d'épi- 
thètes  inondait  la  jeune  nymphe,  un  caquetage 
exaspéré  de  perruche  garrulait  à  chacun  de  ses 
gestes.  Mélisande  ravie  buvait,  comme  un 
philtre,  les  métaphores  ampoulées  de  la  grosse 
Muse  et  de  son  Immortel.  «  La  duchesse  de 
Langlade  va  venir.  — Devinez  ce  qui  nous  amène? 
—  Mais  où  est  donc  Marthe  ?  demandait  la  prin- 
cesse s'avisant  de  l'absence  de  la  comtesse.  — 
a  Elle  est  un  peu  souffrante,  elle  est  remontée 
chez  elle.  —  Comment,  elle  n'était  pas  là  pour 
vous  recevoir  ?  Alors,  vous  m'avez  attendue  ? 
ohl  comme  c'est  contrariant  !  —  Mais  j'étais  là, 
reprenait  le  prince.  — Mais  vous,  moucher,  (et  la 
voix  de  la  jeune  femme  s'altérait,  nerveuse,) 
vous  n'êtes  pas  ici  pour  faire  les  honneurs  de 
mon  salon.  Ce^a  la  regarde.  —  Celte  chère  com- 
tesse, ce  ne  sera  rien  au  moins,  s'intéressait 
M""^  de  Mathuvrécourt? —  Oh!  Marthe  s'écoute 
beaucoup,  reprenait  la  princesse,  elle  sera,  j'es- 
père, remise  pour  cinq  heures,  j'ai  besoin  d'elle, 
j'essaie  chez  Landolf.  — Mais,  chère  amie,  je  n'en 
sais  rien  :  M""^  Ilhatieff  paraissait  frè»!  h\]guée. 
Elle  est,  vous  le  savez,  très  délicate,  elle  a  passé 
par  des  épreuves  qui...  —  Ses  malheurs,  oui  nous 


L'ARYENNE  59 

savons,  elle  en  joue  très  Lien,  de  ses  malheurs. 
—  Rébecca!  et  la  voix  du  prince  avait  un  ton 
de  reproche.  —  Mais  aussi,  c'est  par  trop  con- 
trariant, s'énervait  la  jeune  femme,  j'ai  absolu- 
ment besoin  des  conseils  de  Marthe  pour  le  cos- 
tume que  j'essaie  tantôt!  —  Un  costume  !  —  Oui, 
un  costume  persan  que  je  veux  inaugurer  à  ma 
première  récitation  chez  les  Kosietmuken  pour 
ma  Rose  d'Ispahan.  Ce  sera  tout  à  fait  de  cir- 
constance, mais,  au  fait,  puisque  vous  ne  faites 
rien,  mon  ami,  montez  donc  chez  Marthe.  Voyez 
ce  qu'il  en  est,  secouez-la  un  peu.  Un  cachet 
d'anlipyrine  aura  raison  de  cette  migraine  »  —  et 
le  prince  déjà  dans  l'embrasure  de  la  porte,  prêt 
à  sortir  —  «  Dites-lui  que  j'ai  besoin  d'elle  à  cinq 
heures  »,  et  se  tournant  avec  un  divin  sourire  de 
ses  petites  dents  courtes  vers  Polydore  Champion 
et  sa  Muse  :  a  Je  suis  toute  à  vous,  vovons. 
Qu'est-ce  qui  vous  amène,  chers  amis  ?  » 


VI 


«  Et  vous  n'avez  pas  retrouvé  votre  bague  ?  — 
Pas   encore,  mais   soyez    sans  crainte.   Elle  se 


60  LARYENNE 

retrouvera.  En  rentrant  ici  cette  nuit,  je  l'au- 
rai posée  sur  un  meuble,  je  suis  certain  qu'elle 
me  crèvera  les  yeux  tantôt  ou  demain.  — 
Vous  en  prenez  gaiement  votre  parti.  —  Je 
n'en  prends  pas  mon  parti,  je  suis  sûr  de  l'avoir 
chez  moi;  Jean  est  insoupçonnable.  Vous  savez 
bien  que  tout  ce  qui  me  vient  de  vous  me 
tient  au  cœur.   « 

La  conversation  s'échaneeait  d'un  ton  bref,  en 
vérité  assez  tendu,  entre  le  prince  et  la  princesse. 
Ils  ne  s'étaient  pas  vus  depuis  la  veille  où  ils 
avaient  assisté  ensemble  à  une  première  de 
rOpéra.  Rentrés  chacun  de  leur  coté,  ils  se 
retrouvaient  à  table  dans  la  grande  salle  à  man- 
ger tendue  de  verdures  de  Flandre  de  l'hôtel 
familial.  Ils  s'y  rencontraient  face  à  face,  car  ce 
matin-là  la  table  n'avait  que^deux  couverts. 

c(  M"^  lihatietr  est-elle  plus  souffrante?  deman- 
dait le  prince,  remarquant  la  place  laissée  vide 
entre  eux  deux.  — Il  paraît,  je  viens  de  recevoir 
une  lettre  qui  l'excuse.  Tenez,  la  voici  »  et  la 
jeune  femme  tendait  un  pli  décacheté  au  prince. 


Ma  chère  Rébeccay 
Faites-moi  crédit  jusqu  à  ce  soir.  Je  ni  éveille 


L'ARYENNE  61 

encore  la  tète  lourde  et  tout  le  corps  brisé  d'une 
lassitude  extrême,  j'ai  la  sensation  d'être  une 
ècharpe  dénouée,  j'en  ai  partout  en  moi  la  mol- 
lesse inerte.  J'espère  être  mieux  ce  soir  et  pouvoir 
descendre  diner.  Pardonnez-moi  tout  F  ennui  que 
je  vous  donne  et  surtout  excusez  le  dérangement 
que  je  vous  cause,  je  sens  que  ce  ne  sera  rien, 
mais  hier  fui  vraiment  eu  un  moment  d'angoisse, 
fai  craint  une  mauvaise  fièvre.  Pour  comble  de 
malheur ,  je  me  suis  assez  cruellement  blessée  à 
r index.  Cest  la  série  à  la  noire. 

Cet  inutile  et  ridicule  accident  vous  expliquera 
ma  mauvaise  écriture.  Que  votre  vieille  ainitié 
plaide  ma  cause  devant  vous  et  devant  le  prince 
d  Helyeuse. 

Votre  amie, 

Marthe  llhatieff. 

((  Comment? elle  s'est  blessée?  interrogeait  le 
prince.  —  Il  paraît,  c'est  la  série  complète.  — 
Gomment?  vous  ne  l'avez  pas  vue  ?  vous  n'avez 
pas  été  prendre  de  ses  nouvelles  ?  —  Mais  je 
l'ai  vue  hier  soir  en  rentrant  de  l'Opéra.  Je 
suis  montée  chez  elle.  Elle  avait  très  peu  de 
fièvre,   le  docteur  Isnard   sortait  de  son  pavil- 


62  LARYENNE 

Ion,  il  m'a  dit  que  ce  ne  serait  rien.  —  Com- 
ment, vous  aviez  prévenu  le  docteur  ?  —  Sans 
doute.  —  Mais  pourquoi  Isnar.j,  ce  médecin 
de  quartier  que  vous  faites  venir  pour  nos  gens? 
—  Mais,  mon  cher  ami,  parce  que  je  l'avais 
sous  la  main.  J'aurais  fait  venir  Desbois,  ce 
matin,  si  j'avais  eu  la  moindre  inquiétude,  mais 
vous  voilà  Lien  anxieux  de  la  santé  de  Marthe.  Il 
fallait  passer  vous-même  chez  elle,  ce  matin.  — 
Je  vous  ferai  observer,  ma  chère  amie,  que  ma 
place  n'est  pas  dans  la  chambre  à  coucher  de 
M"'*'  IlhatiefT.  —  Vous  y  avez  bien  passé  hier  une 
partie  de  votre  journée.  —  Je  vous  ferai  observer 
que  c'est  vous-même  qui  m'y  avez  envoyé.  Vous 
ne  vous  teniez  pas  d'avoir  de  ses  nouvelles,  je 
n'avais  que  faire,  disiez-vous,  au  salon.   » 

Le  petit  pied  de  Mélisande  battait  nerveuse- 
ment la  mesure  sous  la  table,  le  talon  de  sa 
mule  martelait  le  parquet,  le  prince  reprenait  : 
«  Et,  pour  ma  part,  je  me  trouvais  naieux  chez 
M"""  Ilhatieff  qu'entre  M""'  de  Mathuvrécourt  et 
M.  Polydore  Champion.  —  Je  sais  :  aucun  de 
mes  amis  n'a  l'heur  de  vous  plaire...  excepté 
Marthe  cependant.  —  Que  voulez-vous  dire?  — 
Rien,  je   me  comprends...  Au  fait,  c'est  peut- 


LARYENNE  63 

être  chez  elle  que  vous  avez  égaré  votre  bague.  » 
Le  prince  se  levait  très  pâle,  il  s'approchait  vive- 
ment de  sa  femme  et,  la  saisissant  au  bras  :  «  Ah  1 
ça,  qu'est-ce  que  vous  avez,  Rébecca?je  ne  vous  ai 
jamais  vue  ainsi.  Ces  réticences  et  ces  sous-en- 
tendus, je  vous  avertis  que  je  ne  les  supporterai 
pas.  J'exige  et  je  veux  une  explication  :  vous  avez 
quelque  chose.  —  Eh  bien,  oui,  tout  se  concerte 
aussi  contre  moi.  C'est  une  fatalité,  je  vous 
donne  une  bague  avant-hier,  à  laquelle  j'attache 
la  plus  grande  importance.  C'était  l'hommage  de 
mon  succès,  de  mon  talent,  de  mon  œuvre 
déposé  entre  vos  mains,  j'y  voyais  un  sym- 
bole de  ma  gloire  et  de  votre  amour,  car 
vous  pensez  bien  que  la  somme  importe  peu. 
Eh  bien,  cette  bague,  qui  est  une  date  dans 
notre  vie,  vous  la  perdez  douze  heures  après 
l'avoir  reçue.  —  Je  ne  l'ai  pas  perdue,  mais 
égarée,  je  vous  l'ai  dit.  —  Le  même  jour,  Mar- 
the, qui  est  maintenant  absolument  mêlée  à 
notre  existence,  Marthe  qui,  recueillie  ici,  ins- 
tallée à  notre  table,  imposée  à  nos  amis,  est 
devenue  pour  moi  une  sœur,  une  affection  et  un 
appui  indispensable,  tombe  subitement  malade. 
Lu  malaise  étrange,  que  le  médecin  ne  diagnos- 


64  LARYENNE 

tique  pas  î  Est-elle  vraiment'tnalade  ou  se  dérobe- 
t-elle  à  ma  présence  ?  —  Mais  quelle  idée  vous 
forgez-vous,  ma  chère  ?  —  Je  ne  me  forge  pas, 
je  pressens  je  ne  sais  quel  mystère  autour  de 
moi,  et  enfin,  pour  comble,  hier  en  rentrant  j'ai 
trouvé  une  dépèche  de  la  duchesse  de  Langlade, 
me  priant  de  passer  ce  matin  chez  elle  à  la  pre- 
mière heure  pour  une  communication  urgente. 
Elle  ne  pouvait  la  faire  qu'à  moi,  j'y  vais  et,' 
après  mille  et  une  précautions  oratoires,  M""^  de 
Langlade  me  demande  si  j'ai  connaissance  de 
certains  articles  de  petites  revues,  où  elle  me 
croit  visée.  Je  réponds  non  et  elle  me  sort  ces 
trois  ordures-là  ».  Et,  tout  à  coup  cramoisie,  les 
yeux  étincelants,  la  princesse  jetait  une  liasse  de 
papiers  sur  la  table.  Le  prince  les  parcourait 
rapidement.  «  Je  les  connais,  faisait-il  d'un 
ton  calme,  M"'*"  de  Langlade  aurait  aussi  bien 
fait  de  ne  pas  vous  communiquer  ces  sottises.  Je 
la  remercierai,  comme  il  sied,  de  son  zèle,  à  vous 
prévenir  de  ce  qui  peut  vous  être  désagréable. 
—  Gomment,  vous  connaissiez  ces  articles, 
Simon,  et  vous  ne  m'en  avez  rien  dit?  —  Natu- 
rellement. A  quoi  bon  troubler  votre  joie?  Mon 
rôle  est  de  veiller  à  la  sécurité  de   votre  bon- 


L'ARYENNE  65 

heur,  mais  ces  articles-là,  c'est  le  revers  de  la 
gloire,  rabsinlhe=  inévitable  dans  le  miel  de  flat- 
teries dont  vous  vous  grisez,  ma  pauvre  Rébecca. 
Si  vous  saviez  combien  de  ces  articles  j'ai  inter- 
ceptés depuis  que  vous  êtes  lauréate  de  l'Acadé- 
mie! —  Comment!  il  y  en  a  eu  d'autres?  interro- 
geait la  jeune  femme,  devenue  toute  pâle.  —  S'il 
y  en  a  eu  d'autres  !  Quelle  enfant  vous  faites  !... 
Gomme  si  notre  bonheur  à  nous  n'était  pas  une 
insulte  au  malheur  d'autrui  !  Parce  qu'on  vous  a 
fait,  ma  petite  Mélisande,  une  existence  ouatée 
et  fabuleuse  de  princesse  de  contes,  vous  vous 
croyez  à  l'abri  de  l'envie  et  vous  avez  pris  votre 
rôle  de  petite  idole  au  sérieux,  mais  vous  êtes 
jeune,  vous  êtes  jolie,  vous  êtes  princesse,  vous 
êtes  millionnaire  et  vous  avez  du  talent,  et  vous 
voulez  qu'on  ne  vous  insulte  pas  !  mais  chacun 
de  vos  sourires  de  triomphe  est  une  offense 
pour  des  milliers  de  femmes  que. vous  ne  soup- 
çonnez pas,  chacune  de  vos  éditions  est  regardée 
comme  un  vol  par  des  centaines  de  grimauds  de 
lettres  que  leur  copie  ne  nourrira  jamais,  ah  I 
l'humanité  est  une  vilaine  chose,  Mélisande,  et 
j'avais  tout  fait  pour  vous  garder  dans  votre 
exquise  ignorance...   Mais,    patatras,  il  a  fallu 

4. 


66  LARYENNE 

que  cette  intempestive  mère  Langlade  mette  les 
pieds  dans  le  plat.  Dieu  sait  pourtant  si  Marthe  et 
moi  nous  avions  fait  bonne  garde.  —  Gomment, 
Marthe  savait  aussi  ?  —  Si  elle  savait!  Nous  dé- 
pouillions ensemble  le  courrier  tous  les  matins.  » 
11  y  eut  un  silence. 

La  princesse  se  levait,  le  visage  bouleversé  et 
si  blême  que  Simon  avait  peur  :  «  Comment,  on 
a  écrit  ces  infamies  sur  votre  femme  et  vous,  un 
prince  de  Ragon  d'Helyeuse,  vous  n'êtes  pas  allé 
souffleter  et  provoquer  l'insolent!  Et  Marthe,  qui 
est  mon  amie,  pis.  mon  obligée,  n'a  pas  su  vous 
indiquer  votre  devoir  à  vous,  qui  l'oubliez?  — 
C'est  vous  qui  vous  oubliez,  ma  chère.  Je  n'ai  pas 
à  reconnaître  une  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse 
dans  une  poésie  sur  les  citrouilles  ou  dans  une 
ballade  sur  la  poétesse  Erinna...  Où  êtes-vous 
nommée,  est-il  un  moment  question  de  votre 
naissance,  de  votre  titre,  de  votre  conduite?  En 
quoi  la  femme  est-elle  atteinte  dans  ces  articles  ? 
11  n'y  est  question  que  de  littérature.  Votre  litté- 
rature appartient  au  public,  puisque  vous  êtes 
en  vente  chez  tous  les  libraires.  L'éloge  entraîne 
aussi  le  blâme,  vous  avez  droit  à  l'un  et  à  l'autre, 
ou  plutôt  vous  ne  vous  appartenez  plus.  Laprin- 


L'ARYENNE  67 

cesse  Mélisande  est  une  personnalité  littéraire. 
Ah  I  c'est  ainsi,  je  vous  avais  prévenue,  la  gloire 
est  un  cigare  que  l'on  fume  du  côté  de  la  cendre, 
la  phrase  est  de  Daudet,  et,  dame,  la  cendre  est 
un  peu  amère  dans  la  bouche,  cela  brûle  et  cela 
sent  mauvais.  —  Mais  enfin  tout  le  monde  m'a 
reconnue.  —  Mais,  moi,  je  ne  vous  y  reconnais 
pas.  Je  n'irai  pas  faire  à  un  petit  monsieur  de 
revue  mort-née  l'honneur  d'un  envoi  de  témoins. 
Pour  cinquante  francs  les  signataires  anonymes 
de  ces  articles  écriraient  votre  éloge;  l'épée  d'un 
Ragon  d'Helyeuse  ne  sert  pas  à  repêcher  un  gen- 
delettreux  qui  se  noie.  ■ —  Un  Ragon  d'Helyeuse 
ne  le  ferait  pas,  mais  un  homme  de  mon  monde 
n'auraitpas  hésité,  lui.  Un  Riesmer  insulté  aurait 
vengé  sa  femme.  —  Il  fallait  donc  épouser  un 
des  vôtres,  ma  chère,  je  suis  navré  d'appren- 
dre que  vous  vous  êtes  mésalliée.  —  Brisons 
là,  monsieur,  vous  avez  trop  d'esprit  pour 
moi.  » 

La  princesse  avait  jeté  violemment  sa  ser- 
viette à  travers  delà  table,  elle  gagnait  précipi- 
tamment la  porte.  «  Rébecca  !  —  Vous  auriez  dû 
épouser  Marthe  Ilhatieff,  vous  vous  seriez  en- 
tendu à  merveille  avec  elle,  vous  êtes  tous  deux 


68  LARYRNNE 

de  la  même  race  »,  et  Rébecca  Riesmer  fermait 
la  porte  sur  elle  avec  fracas. 

Le  prince,  demeuré  assis,  avait  un  hausse-  1 
ment  d'épaules.  «  Sortie  de  théâtre  I  combien  de 
temps  l'a-t-elle  répétée,  devant  sa  glace!  Pas 
mal  réussie  d'ailleurs.  Elle  a  le  sens  de  la  mise 
en  scène,  »  et  rappelant  la  livrée  qui  s'était  dis- 
crètement éclipsée  :  Servez  »,  puis,  tirant  de  son 
portefeuille  une  lettre  pliée  en  quatre,  il  la  dé- 
pliait presque  pieusement  et  la  relisait  depuis 
le  matin  pour  la  sixième  fois  : 

Mon  cher  Simon ^ 

Je  r avais  deimé ;  celte  bague  est  inaudit e,  il 
ij  a  comme  un  sortilège  en  elle.  Je  n  ai  pu  en- 
core Voter  de  mon  doigt,  j'ai  passé  toute  la  jour- 
née d'hier  à  tenter  l'impossible.  Maintenant  ma 
phalange  gonflée  et  meurtrie  déborde  des  deux 
côtés  de  la  bagne  et  j'ai  les  émaux  transhicides 
de  Lalique  incrustés  dans  ma  chair,  j'ai  toute  la 
main  douloureuse  et  brûlante  et  j'aipjassé  la  nuit 
dans  la  fiècre.  Un  cauchemar  affreux  m'a  tor- 
turée ;  le  serpent  d' émailni  étreignait  à  me  faire 
crier ^  le  masque  de  cristal  violâtreincanait  et  me 
mordait  jusqu'au  sang,  ses  dents  féroces  enta- 


L'ARYENNE  69 

niaient  jusquà  los  et  ce  masque  ressemblait  de 
plus  en  plus  à  Rébecca^  Rébecca  devenue  une 
Erynnie  vengeresse  et  consciente  de  notre  faute. 
Cela  devient  odieux  et  ne  peut  durer  davantage. 
Me  dérober  plus  longtemps,  c  est  éveiller  les 
soupçons  de  Mélisande.  S'est-elle  aperçue  de  la 
disparition  de  votre  bague?  Hier  soir,  lorsqu'elle 
est  venue  prendre  de  mes  nouvelles,  elle  ignorait 
encore,  fai  obstinément  caché  ma  main  sous 
mon  drap.  Ce  matin,  dans  le  billet  que  je  lui 
ai  écrit  pour  ni  excuser,  je  lui  annonçais  que 
je  in  étais  blessée  à  F  index.  Je  redoute  pour 
vous,  mon  cher  Simon,  le  tête-à-tête  de  ce  dé- 
jeuner. Rébecca  va  sûrement  s'apercevoir  que 
cous  n'avez  plus  sa  bague. 

Je  jjrévois  des  choses  terribles.  Il  était  si  sim- 
ple de  lui  avouer  la  vérité.  Hier  vous  le  vouliez 
et  moi  je  n  ai  pas  voulu;  maintenant  il  est  trop 
tard,  comment  lui  explir^uer  ? 

J' expie  chèrement  une  délicieuse  minute  d  ou- 
bli. Ne  montez  pas  prendre  de  mes  nouvelles,  je 
n'ai  aucune  confiance  dans  ma  femme  de  chambre. 

Marthe. 

Le  prince  buvait  d'un   œil  avide  chaque  mot 


70  L"  ARYENNE 

de  celte  lettre.  Un  pas  léger,  on  eût  dit  à  des- 
sein amorti  sur  la  haute  laine  des  tapis,  lui 
faisait  vivement  plier  Ja  lettre.  La  comtesse 
IlhatiefT  était  debout  devant  lui,  Simon  rete- 
nait mal  un  cri  :  «  Vous,  ici,  vous!  » 

La  comtesse  posait  mystérieusement  un  doigt 
sur  ses  lèvres  :  «  Elle  va  sortir,  attendez...  un 
moment.  » 

Ils  se  taisaient,  délicieusement  oppressés,  et 
tous  les  deux  également  pâles.  Elle  lui  avait 
abandonné  ses  deux  mains,  qu'il  avait  saisies  au 
risque  de  blesser  le  doigt  malade,  et  elle  lui  sou- 
riait doucement,  et  son  sourire  était  comme 
un  philtre,  un  philtre  de  passion  et  d'oubli  qu'elle 
lui  versait  entre  les  cils  baissés  de  ses  pau- 
pières ;  un  roulement  de  voiture  mettait  fin 
à  leur  voluptueuse  attente.  «  Elle  est  partie,  » 
scandait  la  voix  lente  de  Marthe.  Simon  s'avi- 
sait alors  de  la  main  droite  enveloppée  d'un 
mouchoir.  «  Si  blessée  que  cela,  ma  pauvre 
amie  !  Voyons  cette  affreuse  meurtrissure.  — 
Blessée,  mais  libre  enfin.  Voici  la  bague.  — 
^on  î  —  Si,  je  me  suis  délivrée  »,  et  la  jeune 
femme  élevait  triomphalement  au-dessus  de  sa 
lèle  le  petit  masque  de  cristal  serti  de  myrtes  et 


L' ARYENNE  7t 

de  lauriers.  —  Gomment  avez-vous  pu  ?  —  Cela 
n'a  pas    été    sans    mal,    mais  ce   que    femme 

veut, ))  et  la  comtesse  passait  la  bague  au 

doigt  de  Simon.  «  Vous  pouvez  maintenant 
paraître  devant  Mélisande.  —  Et  ce  doigt,  ce 
pauvre  doigt,  montrez-le-moi,  suppliait  le  prince 
d'une  voix  fébrile.  —  Un  moment,  c'est  très  laid, 
je  vous  préviens  »  et  la  jeune  femme,  ôtant  déli- 
catement la  batiste  qui  l'enveloppait,  tendait  la 
main  malade  à  d'Helyeuse.  Une  ecchymose  cer- 
clait toute  la  dernière  phalange  d'une  rougeur 
ardente,  le  prince  portait  le  doigt  endolori  à  ses 
lèvres  et  l'y  tenait  longuement  appuyé.  «  Chère  et 
douloureuse  amie,  je  baise  tout  le  mal  qu'on 
vous  a  fait.  Pardonnez-lui,  pardonnez-moi,  par- 
donnez-nous, Marthe  !  » 

La  comtesse  regardait  de  halat  l'homme  éperdu 
incliné  vers  elle  :  «  Mélisande  ne  s'est  pas 
aperçue  de  la  disparition  de  votre  bague? —  Si.  » 
Un  léger  tressaillement  la  faisait  frémir.  «  Au 
déjeuner  ce  matin  ?  —  Oui.  —  Qu'avez-vous 
dit  ■?  —  Que  je  l'avais  égarée.  —  Et  pas  un 
soupçon?  —  Non.  —  Ah  !  vraiment.  Elle  n'a 
pas  prononcé  mon  nom  !  —  Si.  »  Une  joie  illu- 
minait la  face  de  Marthe.  «  Simon,  murmurait- 


72  LARYENNE 

elle  d'une  voix  câline,  la  bague  était  retirée 
depuis  hier.  —  Vous  dites  ?  —  Oui,  j'aurais  pu 
vous  la  rendre  au  dîner.  —  Mais  alors,  pour- 
quoi seulement  maintenant?  Je  ne  comprends 
pas  »  !  Et  la  jeune  femme  d'une  voix  encore  plus 
Lasse  :  «  Je  voulais  que  Rébecca  sut  que  sa 
bague  était  égarée,  je  redoutais  et  désirais  ses 
soupçons.  —  Marthe,  vous  m'atTolez!  —  Et  puis 
cela  créait  une  complicité.  Il  y  avait  ici  un 
secret  que  nous  étions  seuls  à  connaître.  —  Ah  ! 
chère  femme  !  »  Et  se  redressant  avec  violence, 
le  jeune  homme  saisissait  la  jeune  femme  à  la 
taille,  elle  répondait  à  son  étreinte.  Leurs  bou- 
ches se  cherchaient. 


1 


VII 


La  comtesse  Ilhatieff  venait  de  s'éveiller. 
Roulée  dans  la  batiste  des  draps  brodés  aux 
armes  des  Ragon  d'Helyeuse,  elle  s'étirait  brisée 


par  une  nuit  d'insomnie.  Le  désordre  du  lit  témoi- 
gnait de  l'agitation  de  sa  veille,  ses  longs  che- 
veux bruns  s'étaient  répandus  sur  la  blancheur 


L'ARYENNE  73 

des  oreillers:  et  la  pâleur  de  sa  face,  la  cernure 
de  ses  larges  yeux  encore  brillants  de  fièvre  témoi- 
goaient  encore  de  Teffarement  où  les  derniers 
événements  l'avaient  jetée.  Elle  ne  s'était  endor- 
mie que  très  tard,  vers  cinq  heures  du  malin,  et 
encore  des  rêves  pénibles  n'avaient  pas  cessé  de 
l'obséder.  Son  mari  et  ses  enfants  lui  étaient 
successivement  apparus,  et  ces  visages  chers, 
évoqués  dans  cette  heure  trouble  de  sa  vie, 
avaient  achevé  de  la  bouleverser.  Elle  si  matinale 
revenait  seulement  à  elle  à  dix  heures  du  ïiiatin, 
dans  ce  lit  ravagé,  on  eût  dit,  par  une  nuit  de 
passion  furieuse,  les  membres  rompus  et  l'àme 
dévastée.  Elle  avait  fait  ouvrir  toutes  grandes 
les  fenêtres  de  la  chambre  pour  en  renouveler 
lair  alourdi,  irrespirable.  Dans  sa  torpeur  elle 
ne  sentait  presque  plus  son  doigt  endolori,  mais 
une  amertume  affreuse  était  dans  sa  bouche,  une 
amertume  affreuse  était  dans  son  cœur,  et  cette 
odeur  de  détresse  et  de  dégoût  la  laissait  inerte, 
pareille  à  un  cadavre.  Martlie  de  Malhouëtt, 
comtesse  llhatietr,  revenait  à  la  vie  dans  une 
flottaison  de  noyée. 

Lajeunefemmeseressaisissait.  Gomment  avait- 
elle  vécu  depuis  trois  jours,  oui,  comment?  par- 

5 


74  L"ARY1::NNE 

quelle  abberration,  dans  quel  oubli  d'elle-même 
avait-elle  pu  descendre  à  cette  intrigue  sous 
le  toit  d'une  amie ,  avec  le  mari  même  de 
cette  amie,  sa  bienfaitrice ,  car  c'est  elle  qui 
avait  aguiché  Simon  d'Helyeuse,  elle  qui  avait 
allumé  en  lui  le  désir  adultère,  par  caprice,  par 
désœuvrement  d'abord,  par  rancune  ensuite,  une 
rancune  impardonnable  chez  une  Malhouëtt. 
Elle  avait  médité  d'enlever  le  prince  à  sa  femme, 
elle  avait  exploité  l'occasion  d'un  regard  surpris, 
d'une  inclination  devinée,  s'était  abaissée  aux 
manèges  d'une  séduction  presque  vile,  car  pour 
voler  ce  mari  elle  avait  eu  recours  à  des  men- 
songes, à  la  comédie  de  celte  bague,  à  tous  les 
petits  pièges  puérils  et  certains  dont  usent  les 
courtisanes.  Elle  avait  agi  ni  plus  ni  moins 
qu'une  gouvernante  ou  une  demoiselle  de  com- 
pagnie dans  les  familles,  dont  elles  détruisent 
l'équilibre  et  le  bonheur,  elle  avait  trompé 
Rébecca,  elle  avait  trompé  Simon,  car  elle 
n'avait  jamais  aimé  ce  grand  sportsman  aux  yeux 
naïfs,  dégingandé  comme  un  Don  Quichotte  et 
d'une  intellectualité  de  chauffeur.  C'est  par. 
pure  perversité  quelle  avait  excité  et  encouragé 
ses  avances  :  pis,  ne  lui  avait-elle  pas  abandonné 


LARYENNE  75 

sa  bouche!  Ce  consentement  tacite  des  lèvres 
qui  se  prennent,  c'est  Marthe  de  Malhouëtt  qui 
l'avait  eu  dans  le  salon  même  où  depuis  deux 
ans  elle  partageait  la  vie  de  ses  hôtes.  Elle  avait 
frémi  comme  une  proie  dans  les  bras  de  cet 
homme,  secouée,  il  fallait  bien  qu'elle  se  Tavouàt, 
par  un  émoi  sensuel.  Elle  s'était,  il  est  vrai, 
aussitôt  reprise,  et,  se  dégageant  de  l'étreinte, 
avait  regagné  son  appartement.  Elle  n'était 
pas  descendue  pour  dîner,  donnant  pour  pré- 
texte toujours  sa  même  indisposition.  La  vérité 
est  qu'elle  n'osait  pas  plus  affronter  la  présence 
de  Mélisande  que  celle  de  Simon;  et,  toute  la 
nuit,  elle  l'avait  passée  dans  l'horreur  et  le 
dégoût  d'elle-même.  C'est  surtout  le  baiser  du 
prince  qui  la  troublait  et  l'indignait.  Toute  sa 
chair  en  avait  gardé  une  horripilation  révoltée 
et,  dans  le  décousu  de  ce  cauchemar,  la  sensa- 
tion odieuse  s'était  précisée  par  deux  et  trois 
fois  dans  une  emprise  et,  pis^  dans  une  posses- 
sion brutale,  dont  tout  son  être  cabré  frémissait 
encore  comme  d'un  viol. 

«Entrez».  Un  léger  grattement  contre  sa 
porte  venait  de  la  rappeler  à  la  réalité;  sa  femme 
de  chambre  entrait  avec  un  petit  paquet  et  une 


76  L'ARYENNE 

lettre  sur  un  plateau.  La  lettre  était  du  prince. 
Marthe  très  émue  congédiait  la  fîUe.  et  sans 
ouvrir  le  paquet,  dépliait  la  lettre. 

Chère  amie. 

Puisque  cous  portez  au  doigt  la  trace  doulou- 
reuse de  sa  bague,  permettez-moi^  sinoti  cf  effacer, 
du  moins  de  dérober  aux  geux  ce  stigmate  acec 
ce  joyau  de  mon  choix. 

Acceptez-le    sans    arrière-pensée,   il   est  sa/ts 

valeur    marchande,   mais   il  en    a    une  grande 

à  mes  yeux,  car  il  remplacera  à  votre  doigt  la 

bague  de  Méliscmde.Au  symbole  et  esclavage,  que 

cous  avez  porté  pendant  près  d'un  Jour,  Je  veux 

et  je  dois  substituer  un  symbole  de  ferveur  et 

de   reconnaissance.   Marthe,  je     vous   en  pjrie, 

veuillez    porter   en    souvenir    de  moi  ce   rubis 

rouge  comme   votre  sang,   rouge  aussi  comme 

mon  amour,  veuillez  le  [jorter,  je  vous  en  prie, 

pour  le  passé ,  le  présent  et  l  avenir.  J'irai  ce 

matin,  vers  onze  heures,  vous  passer  cette  bague 

au  doigt. 

Simon. 

La  comtesse  Ilhatielî  était  devenue  pourpre. 
Elle  ne  dépliait  même  pas  le  papier  quienveJop- 


L  ARYENNE  77 

pait  récrin.  En  vérité,  il  ne  perdait  pas  de  temps, 
le  prince,  un  baiser  la  veille,  une  bague  le  len- 
demain. Il  n'eût  pas  agi  autrement  avec  une  fille. 
Il  envoyait  son  bijou  pour  annoncer  sa  visite  et 
allait  venir  en  toucher  le  prix,  quelle  honte  !... 
La  comtesse  IlhatiefT  consultait  sa  pendule  de 
voyage  :  dix  heures  et  demie,  le  prince  s'annon- 
çait pour  onze  heures,  elle  n'avait  qu^une  demi- 
heure  à  elle. 

Elle  sonnait,  sautait  à  bas  de  son  lit  et  passait 
un  peignoir  :  sa  femme  de  chambre  la  suivait 
dans  le  cabinet  de  toilette. 

La  fraîcheur  du  tub  la  calmait  un  peu.  Lui 
rendrait-elle  simplement  le  paquet  intact  en  lui 
montrant  la  porte,  ou  le  laisserait-elle  venir?  . 

Une  sonnerie  de  timbre,  Marthe  tressaillait 
toute  :  C'est  lui...  «Recevez  dans  le  petit  salon,  je 
finirai  de  m'habiller  seule  »,  et  tordant  précipi- 
tamment en  un  gros  câble  la  fluide  épaisseur  de 
ses  lourds  cheveux,  Marthe  de  Malhouëlt  attei- 
gnait la- plus  neutre  et  la  moins  élégante  de  ses 
robes. 

Le  prince  de  Ragon  d'Helyeuse  l'attendait  de- 
bout devant  une  fenêtre,  il  en  tapotait  fiévreuse- 
ment les  vitres  et  sa  haute  silhoutte  s'efflanquait 


78  L'ARYENNE 

encore  dans  un  costume  de  cheval.  11  se  re- 
tournait brusquement,  une  joie  illuminait  sou- 
dain toute  sa  face,  un  flot  de  sang  lui  fouettait 
les  joues  et,  la  main  tendue,  il  allait  droit  vers 
elle. 

«  Yous  ne  m'en  voulez  pas  au  moins?»  et  il 
s'arrêtait  devant  le  regard  «lacé  de  la  com- 
tesse.  «  Pourquoi  vous  en  voudrais-je?  je  vous 
ai  attendu  ».  et  elle  lui  posait  dans  la  main  l'écrin 
enveloppé  de  son  papier  soyeux.  «  Comment, 
vous  ne  l'avez  même  pas  ouvert  !  Vous  n'avez 
pas  regardé,  je  vous  croyais  plus  curieuse.  »  — 
Ne  m'avez-vous  pas  demandé  de  vous  attendre? 
j'ai  fait  selon  votre  désir.  —  Eh  bien,  voyons-le 
donc  ensemble.  Comme  vous  êtes  étrange  ce 
matin,  Marthe!  Je  ne  vous  reconnais  plus.  — 
—  Bah!  la  nuit  a  passé,  mais  voyons  donc  ce 
bijou.   » 

Le  prince  s'était  vivement  rapproché.  Il  aS'ait 
passé  son  bras  autour  de  la  taille  de  la  comtesse 
et  se  réjouissait  intérieurement  de  la  sentir 
vibrer  et  frémir.  Tout  à  la  joie  de  lui  montrer 
le  bijou,  il  ne  voyait  pas   son  regard. 

C'était,  serti  dans  un  lourd  anneau  de  platine, 
un  étroit  ruban  de  brillants.   Comme  un  mince 


LARYENNE  79 

filet  d'eau  lumineuse  il  courait  ainsi  entre  deux 
rives  de  métal  ;  un  énorme  rubis  taillé  en  forme  de 
cœur  faisait  le  chaton  de  la  bague,  un  rubis  sang 
de  pigeon  d'un  admirable  éclat.  La  jeune  femme 
se  laissait  prendre  la  main  et  passer  la  bague  au 
doigt,  le  prince  l'étreignait  toute.  «  Ohî  chère 
créature  »  !  et,  lui  renversant  la  tète  sous  sa  main, 
il  cherchait  avidement  sa  bouche,  essayait  de  la 
ployer  sous  le  poids  de  son  torse. 

Sous  l'étreintC;  la  jeune  femme  avait  un 
redressement  de  tige,  elle  vibrait  comme  une 
épée  et,  repoussant  rudement  le  jeune  homme: 
c(Je  vous  y  attendais.  Un  baiser  la  veille,  l'écrin 
ce  matin  et  la  chute  une  heure  après.  Oii  cro- 
yez-vous être,  monsieur,  chez  l'amie  de  votre 
femme  ou  chez  une  fille  I  Allez,  sortez,  sortez, 
vous  dis-je,  rappelez -vous  donc  que  je  suis  votre 
obligée,  que  je  suis  chez  vous,  malheureuse  que 
je  suis,  et  qu'à  dire  vrai  je  n'ai  même  pas  de  chez 
moi.  —  Mais,  Marthe,  je  ne  vous  comprends 
plus,  je  ne  sais  pas,  je  n'ai  pas  voulu  I  Que  s'est-il 
passé  ?  balbutiait  le  jeune  homme.  —  H  y  a,  —  et 
■  la  jeune  femme  comme  égarée  avait  instinctive- 
ment le  joli  geste  appris  à  Mélisande  de  la  main 
passée   sur  le  front,  —  il  va  que  j'en  ai  assez, 


80  LARYENNE 

de  celte  vie  gagée,  salariée  de  mercenaire  aux 
ordres  de  votre  femme  et  aux  vôtres.  Il  v  a 
que  je  ne  suis  pas  une  chose  que  l'on  prend 
et  qu'on  laisse  au  hasard  d'un  caprice,  comme 
un  bibelot  de  luxe,  et  quune  Marthe  de  Mal- 
houëtt  ne  se  vend  pas.  —  Mais,  Marthe  c'est 
vous-même  qui...  —  Oui,  je  sais,  j'ai  été  folle,  j'ai 
été  coupable,  je  vous  ai  encouragé;  mais  de  tout 
cela  j'ai  la  honte,  Ihorreur  et  le  dégoût.  J'en  ai 
assez,  assez,  assez  de  cet  hutel,  assez  de  cette  vie 
de  luxe,  assez  du  monde  et  de  tous  et  de  vous... 
Allez-vous-en,  mais  sortez  donc,  vous  dis-je,jene 
vous  ai  jamais  aimé,  pas  même  désiré  une 
minute,  pas  même  une  seconde,  m'entendez- 
vous?  J'ai  toujours  menti,  je  vous  ai  trompé; 
votre  bonheur  m'angoissait,  m'étranglait,  m'é- 
touffait,  vos  bienfaits  m'écrasaient,  empoison- 
naient ma  vie.  Je  suis  une  misérable,  je  le  sais, 
mais  c'est  votre  faute  à  vous,  j'ai  trop  souffert, 
je  vous  hais  î  Comprenez-vous,  Simon,  je  vous 
hais,  vous  et  Mélisande,  mais  partez  donc. 
Demain  je  ne  serai  plus  là,  vous  ne  me  verrez 
plus  ;  partez  et  délivrez-moi  de  vous  et  de  vos 
odieux  bijoux.  :» 

Le  prince  avait  gagné  à  reculons  la  porte  que 


L'ARYENNE  8J 

lui  montrait  impérieusement  la  jeune  femme. 
Une  épouvante  dans  les  yeux,  la  bouche  béante, 
il  appuyait  sur  la  poignée  de  la  porte  et  disparais- 
sait ;  il  laissait  sur  la  table  Técrin  et  son  contenu. 
«  Joséphine  I  —  Madame.  —  Vite  mes  malles, 
prépare  les  malles,  nous  partons.  —  Madame 
part  I  —  Oui,  dans  une  heure,  mais  avant,  vite 
cours  à  rholel,  demande  à  voir  la  princesse, 
amène-la  ici.  Il  faut  que  je  lui  parle,  mais  vas 
donc.  Tu  n'as  qu'à  traverser  le  jardin,  mais  qu'at- 
tends-tu donc  ?  —  Bien,  madame,  »  et  la  femme 
de  chambre  partait  en  courant. 

«  Eh  bien  qu'est-ce  qu'il  y  a?  Que  me  voulez- 
vous,  Marthe  ?  Vous  n'êtes  pas  plus  souffrante?  >> 
La  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse  venait  de  péné- 
trer dans  le  salon  oii  Marthe  Ilhatieff  gisait  telle 
une  épave,  affalée,  effondrée,  le  coude  à  une  table, 
les  yeux  vides,  hypnotisée,  on  eut  dit,  par  la 
bague  qu'elle  fixait  obstinément 

La  prostration  de  Marthe  et  le  désordre  de  l'ap- 
partement éclairaient  tout  à  coup  Méiisande.  Elle 
devinait  un  drame  et,  brusquement  remuée,  elle 
en  devenait  tendre.  «  Tu  n'es  pas  malade  au 
moins  ?  Qu'y  a-t-il  ?  Mais  réponds-moi.    - 


82  L'ARYENNE 

Marthe  Ilhatieff  se  levait  lentement.  «  Il  y  a 
que  je  pars  dans  une  heure. —  Dans  une  heure  ! 

—  Oui,  dans  une  heure  j'aurai  quitté  cet  hôtel. 
II  le  faut,  je  le  dois  et  j'ai  voulu  te  faire  mes 
adieux,  je  n'aurais  pas  eu  le  courage  d'aller 
chez  toi.  Alors  je  t'ai  dérangée,  voilà  !  » 

Dans  la  détresse  de  l'heure  les  deux  jeunes 
femmes  avaient  repris  d'elles-mêmes  le  tuioie- 
meat  d'autrefois. 

((  Je  ne  comprends  pas,  pourquoi  t'en  vas-tu? 
Que  s'est-il  passé?  On  t"a  fait  quelque  chose?  De 
qui,  de  quoi  te  plains-tu?  »  La  comtesse  Ilhatieff 
faisait  un  pas  vers  la  princesse.  «  Il  y  a.  Rébecca, 
que  ton  mari  a  voulu  me  prendre.  —  Simon  !  Tu 
es  folle!  —  Simon  a  voulu  me  prendre,  tout  à 
l'heure,  ici  même.  Tiens,  regarde  cette  bague, 
il  a  voulu  me  la  passer  au  doigt.  Il  n'y  a  pas 
vingt  minutes  j'avais  ses  lèvres  sur  ma  bouche. 

—  Tu  mens,  tu  mens,  Marthe.  Simon  n'aime  que 
moi.  —  Il  ne  t'aime  plus,  Rébecca,  il  t'a  aimée, 
je  le  sais,  mais  cela  n'est  déjà  plus  et  c'est  moi 
qu'il  aime  maintenant.  Lis  plutôt  cette  lettre,  je 
ne  mens  pas.  »  La  princesse  de  Ragon  d'Helyeuse 
s'était  vivement  emparée  du  billet,  elle  parcou- 
rait du  regard.  —  Tu  as  raison,  va-t'en,  va-t'en, 


L'ARYENNE  83 

il  faut  partir.  —  Je  te  le  disais  bien,  Rébecca,  il 
faut  que  je  m'en  aille.  Maintenant  il  faut  que 
je  te  dise  aussi  une  chose  que  tu  ne  sais  pas.  Ton 
Simon,  c'est  moi  qui  te  l'ai  pris.  —  Tu  dis  î  — 
Oui,  c'est  moi  qui  t'ai  volé  son  amour,  c'est  moi 
qui  ai  installé  ici  le  désir  adultère,  c'est  moi  qui 
l'ai  lentement  détaché  de  toi.  —  Misérable  I  tu 
l'aimais  donc?  —  Non,  mais  je  te  haïssais,  je  te 

hais  encore.  —  Moi!  je  ne  t'ai  fait  que  du  bien , 

ah!  je  comprends.  Ce  que  tu  hais  en  moi,  ce  sont 
mes  bienfaits.  —  Et  tes  succès  aussi,  ta  gloire, 
ce  murmure  flatteur  qui  t'escorte  partout,  ce 
sillage  d'encens  que  tu  traînes  après  toi,  toute 
cette  gloire  volée,  en  somme,  qui  est  un  peu  mon 
œuvre.  Je  suis  une  misérable,  je  le  sais,  mais 
une  vieille  haine  de  race  nous  sépare.  Yois-tu, 
Rébecca,  tes  aumônes,  tes  bontés  pour  moi, 
rentrent  dans  la  légende  que  tu  veux  à  ton 
œuvre,  ton  œuvre  cabotine.  » 

La  princesse  s'était  ressaisie  et  regardait 
curieusement  éclater  ce  flot  de  fiel  :  «  Oui,  la 
haine  de  nos  races,  l'irréparable  haine,  »  faisait- 
elle  en  parlant  tout  haut  sa  pensée  et,  tout  à 
coup  illuminée  :  «  Cette  bague  qu'il  t'apportait 
pour  ton  doigt  malade,  le  doigt  blessé,  je  com- 


84  L'ARYliNNE 

prends,  c'était  en  remplacement  d'une  autre,  la 
bague  qu'il  avait  perdue  et  qu'il  n'a  retrouvée  que 
vingt-quatre  heures  après.  Sa  bague,  ma  bague, 
c'est  toi  qui  l'avais  prise  et  la  portais  à  ton  doigt. 

—  Oui.  —  Gomment  cela  était-il  arrivé?  — 
J'avais  essayé  sa  bague  que  je  trouvais  admira- 
ble et  je  n'ai  pu  Tôter  de  mon  doigt.  —  C'est  la 
vérité,  cela?  —  La  vérité,  que  je  n'ai  pu  d'abord 
faire  glisser  l'anneau,  mais  quand  j'ai  pu  l'ôter 
une    heure    après,   je   l'ai  gardé   quand  même. 

—  Ah  I  et  pourquoi  ?  —  Pour  créer  un  secret 
entre  lui  et  moi.  C'est  la  complicité  qui  lie  en 
nous  rendant  coupables.  » 

Mélisande  était  devenue  attentive  :  «  Je  com- 
prends, vous  complotiez  tous  deux  contre  moi, 
l'Aryenne  et  l'Aryen  contre  la  Juive.  Mon  luxe 
et  mon  bonheur  te  pesaient,  tu  étoufTais  dans  le 
bien-être  et  le  succès  que  tu  tenais  de  moi.  Au 
risque  de  te  perdre,  tu  as  voulu  briser  ma  vie. 
Le  bonheur  d'autrui,  voilà  qui  est  dur  à  suppor- 
ter, n'est-ce  pas  ?  et  maintenant  que  mou  bon- 
heur est  détruit  et  le  scandale  installé  ici  dans 
ma  maison,  tu  m'appelles,  tu  me  dis  «regarde  » 
el  tu  t'en  vas.  Eh!  bien  non,  ma  petite  Marthe,  le 
calice  est  plein,   tu  m'aideras  à  le  boire,  je  ne 


LARYENNE  80 

le  liens  pas  quille  et  ne  te  laisse  pas  partir.  Tu 
resteras.  » 


VIII 

Martlie  Illiatieff  ouvrait  les  yeux.  Un  paysage 
de  rêve  l'entourait. 

Allongée  dans  un  rocking-chair  auprès  d'une 
balustrade  de  marbre,  elle  dominait  les  allées 
d'arbustes  et  de  fleurs  rares  d'un  jardin  d'Italie 
s'étageant  en  terrasses  avec,  à  Ihorizon,  la  fuite 
nostalgique  et  bleue  de  deux  lacs  au  pied  de 
montagnes  vaporeuses. 

Lue  colline,  escaladée  de  verdures  profondes, 
vergers  d'orangers  et  jardins  de  princières  villas, 
se  dressait  juste  en  face  d'elle,  séparant  de  son 
dôme  de  velours  les  eaux  lumineuses  et  dolentes 
des  lacs.  Le  soleil  déjà  haut  dans  le  ciel  les  fai- 
sait d'azur  pâle  ;  les  montagnes  escarpées  et  har- 
dies, comme  évaporées  de  chaleur,  les  cernaient 
d'une  muraille,  on  aurait  dit,  de  brume  mauve, 
déchiqueté  et  hautaine,  telle  on  en  voit  dans 
les  tableaux  des  Primitifs.  Des  vaporetti  et  des 
barques  sillonnaient  le  lac  de  droite,  et  de  blan- 


86  LARYI^NNK 

ches  villas  s'essaimaient  sur  ses  rives,  comme 
des  colombes  tombées  là  exténuées  de  langueur, 
et  tout  le  fond  du  lac  était  moiré  d'une  grande 

ombre Des   terrasses  du  jardin  des   odeurs 

entêtantes  et  délicieuses  montaient,  les  seringas 
pâmés  sous  le  soleil  mêlaient  leur  lourde  haleine 
vanillée  à  la  ferveur  amoureuse  des  jasmins. 

Autour  de  la  jeune  femme,  oppressée  par  tant 
de  beauté,  la  nature  défaillait  toute.  Derrière 
elle  un  bois  de  cèdres  et  de  mélèzes  épaississait 
le  mystère  d'une  forêt  sacrée;  à  quelque  pas  un 
escalier  de  marbre  montait  dans  la  pénombre 
d'une  treille  alternée  de  glycines  et  de  pampres. 
Partout  c'était  l enchantement  d'un  jardin  d\h'- 
mide  avec  le  chimérique  éblouissement  des  deux 
lacs  à  l'horizon. 

Celui  de  gauche  était  plus  nostalgique  encore. 
Absolument  désert,  sans  une  voile  sur  le  sa- 
phir laiteux  de  ses  eaux,  il  s'enfonçait  dans  la 
solitude  la  plus  abrupte  et  la  plus  sauvage  à 
l'ombre  de  montngnes  si  hautes,  que  des  nuées 
les  couronnaient  :  solitude  ensoleillée  que  la 
torpeur  de  midi  faisait  plus  morne  encore.  C'é- 
taient la  tristesse  et  l'abandon  d'un  lac  hanté,  et, 
tout  au  fond  de  l'étroit  couloir  de  roches,  où  il 


L'ARYENNE  87 

dormait,  une  brusque  déchirure  semblait  s'ou- 
vrir sur  un  pays  des  fées,  et  la  jeune  femme, 
hypnotisée  se  grisait  délicieusement  de  l'incu- 
rable mélancolie  de  ce  vertigineux  horizon.  Elle 
avait  toujours  préféré  ce  lac  à  Taulre,  le  désolé 
Lecco  au  lac  de  Gomo  fréquenté  et  mondain. 
Lecco,   Cùmo,    Bellagio,   Ménaggio,   les  lacs 

italiens !  Elle  était  à  Bellagio,  installée  dans 

celte  villa  Serbelloni,  qui  commande  un  des 
plus  beaux  panoramas  de  l'univers,  la  villa  Ser- 
belloni légendaire  à  travers  l'Ancien  et  le 
Nouveau  Monde,  dans  le  luxe  coûteux  du  plus 
ffrand  hôtel  du  lac  et  cela  aux  frais  des  Helveuse. 
Elle  n'était  donc  point  morte.  De  quel  métal 
était  donc  son  àme ,  de  quel  métal  ou  de 
quelle  lâcheté  pour  avoir  survécu  à  une  telle 
honte I  Elle  avait  voulu  mourir  pourtant;  elle 
avait  mieux  que  voulu,  elle  s'était  donné  la 
mort  !  Dans  une  éclampsie  de  rage  et  de  déses- 
poir, oubliant  tout  et  son  mari  et  ses  enfants, 
la  malheureuse  jeune  femme  avait  tenté  le  geste 
suprême.  La  mort  n'avait  pas  voulu  d'elle, 
Rébecca  veillait.  Son  ennemie  intervenue  à 
temps  avait  appelé  la  Faculté,  s'était  installée  à 
son   chevet,    s'était    instituée   sa   gardienne    et 


88  L'ARYENNE 

finalement  l'avait  sauvée,  arrachée,  disputée  au 
Néant:  et  de  cette  affreuse  tentative  vers  Tau- 
(lelà  la  jeune  femme  s'était  réveillée  sans  force, 
brisée  par  la  souffrance,  plus  soumise  et  plus 
esclave  que  jamais,  rivée  à  sa  rivale  par  la 
reconnaissance,  car  la  princesse  avait  pardonné. 
Marthe  avait  dû  dévorer  cette  dernière  humilia- 
tion. 

Cette  difficile  convalescence,  suite  de  sa  tenta- 
tive d'empoisonnement,  c'est  Mélisande  qui 
l'avait  installée  à  ses  frais  sous  les  cèdres  odo- 
l'ants  de  la  villa  Serbelloni.  La  princesse  voya- 
geait en  ce  moment  avec  son  mari  sur  les 
autres  lacs,  Marthe  était  trop  faible  pour  les 
suivre  à  Pallanza,  ils  l'avaient  laissée  aux 
soins  de  deux  femmes  de  chambre  dans  cette 
solitude  embaumée  de  Bellagio.  Ils  l'avaient 
amenée  là  directement  de  Saint-Moritz,  ils  re- 
viendraient la  reprendre  vers  le  20  septembre 
pour  l'emmener  à  Venise,  où  ils  avaient  loué 
un  palais.  Dans  le  monde,  à  Paris,  on  avait 
cru  à  un  accident.  C'était  par  inadvertance  que 
la  comtesse  llhatieff  s'était  empoisonnée,  et  il 
lui  avait  fallu  accepter  la  version.  Les  événe- 
ments l'avaient  trahie,  le  hasard  s'était  fait  le 


L'ARYENNE  89 

complice  de  Rébecca  :  «  Ta  resteras  )>,  avait  impé- 
rieusement crié  la  Juive  à  TAryenne  à  la  fin  de 
leur  querelle,  et  IWryenne  était  restée. 

«  Tu  resteras  ».  et  avec  un  frémissement  de 
tout  son  être  la  convalescente  évoquait  la  fin 
de  cette  scène  alTreuse.  Elle  avait  décidé  de  toute 
sa  vie.  Pour  mieux  s'en  retracer  les  phases, 
Marthe  llhatieff  avait  fermé  les  yeux.  Elle 
revoyait  le  désordre  de  sa  chambre,  dans  son 
pavillon  de  l'hôtel  d'Helyeuse,  Rébecca  debout 
devant  elle,  les  traits  durcis  et  rendus  plus  pré- 
cis encore  par  l'énergie  d'une  irrévocable  déci- 
sion, toute  la  grâce  apprise  de  son  visage  mon- 
dain ramenée  au  type  de  la  race,  ses  yeux  pâles 
de  fureur;  à  côté  d'elle,  sur  un  meuble,  Técrin 
ouvert,  récrin  de  la  bague  adultère  et  immédia- 
tement après  le  geste  qui  la  mettait  dehors,  le 
geste  pour  la  chasser  de  la  femme  outragée,  le 
ta  resteras  de  la  Juive,  se  ressaisissant  brusque- 
ment d'elle-même  et  substituant  le  sang-froid  à 
la  colère,  mettant  un  plan  de  conduite  dans  ce 
sang-froid. 

Dans  le  feu  de  leur  querelle  les  deux  femmes 
avaient  repris  le  tutoiement  :  a  Tu  resteras  », 
avait  presque  vociféré  Rébecca;  elle  reprenait 


90  L'ARYENNE 

aussitôt  froidement  :  «  Vous  resterez  )>.et  au  mou- 
vement révolté  de  sa  rivale  :  «  Vous  resterez, 
parce  qu'il  ne  me  convient  pas  d'avoir  abrité 
un  adultère  sous  mon  toit.  Il  me  plaît  en- 
core moins  d'avoir  recueilli  chez  moi  une  amie 
coupable.  Si  le  prince  de  Ragon  d'Helyeuse 
a  la  fantaisie  d'entretenir  une  liaison,  il  l'en- 
tretiendra dehors  et  non  chez  moi.  Je  ne  veux 
pas,  je  ne  peux  pas  avoir  été  dupée  par  mon 
mari  et  ma  meilleure  amie  et  surtout  moi,  une 
Juive,  comme  vous  me  le  reprochez,  par  deux 
Aryens.  Gela,  je  ne  le  veux  pas.  Voilà  pourquoi 
vous  ne  partirez  pas,  ma  chère  Marthe.  —  Moi! 
et  qui  m'en  empêchera?  »  et,  la  princesse  s'étant 
assise  :  a  Mais  la  seule  objection  que  je  vais 
vous  faire  et  à  laquelle  vous  n'avez  pas  songé. 
Comment  expliqueriez- vous  ce  départ  au  comte 
Ilhatieff?  Vous  partez,  direz-vous,  pour  échap- 
per aux  obsessions  du  prince,  mais  cette  intrigue 
nouée  par  vous  sous  mon  toit,  direz-vous  à 
votre  mari  que  c'est  vous  qui  en  avez  eu  la  pre- 
mière idée  et  que  vous,  mon  obligée,  vous 
n'avez  trouvé  que  cela  pour  reconnaître  mes 
bontés,  de  me  voler  Simon  ?  Vous  allez  le 
faire  revenir  d'Afrique  pour  lui  annoncer  ce  joli 


L'ARYENNE  91 

scandale.  Il  provoquera  le  prince  nécessaire- 
'  ment,  et  mettez  qu'il  le  tue,  je  n'en  resterai  pas 
moins  princesse  et  le  beau  rôle  sera  le  mien.  Je 
vous  aurai  nourris,  vous  et  les  vôtres,  pour  me 
voir  dupée,  trahie  par  vous  avec  mon  mari  pour 
.  complice.  Admirable  en  vérité,  cette  revanche 
d'Aryens  !  Si  vous  croyez  que  vous  aurez  l'opi- 
nion pour  vous,  mais  tout  cela  est  de  l'extrava- 
gance. Une  femme  de  votre  âge  et  de  votre 
monde,  chère  amie,  n'a  pas  le  droit  d'être  aussi 
impulsive.  Et  vos  enfants,  y  avez-vous  songé  ? 
Que  vont-ils  devenir  dans  tout  ceci  ?  Vous  ne 
me  voyez  pas  continuant  à  entretenir  les  fils  de 
la  maîtresse  de  mon  mari,  et  vous,  d'ailleurs, 
avec  ce  grand  orgueil  des  Malhouëlt,  allez-vous 
pouvoir  supporter  ce  fait  de  la  pension  de  vos 
fils  payée  par  moi  et  de  leur  éducation  conti- 
||;  nuée  aux  frais  d'un  homme  qui  a  voulu  vous 
prendre  et  que  vous  avez  chassé  ».  Et  la  comtesse 
Ilhatieff,  en  fermant  les  yeux,  entendait  la  voix 
ironique  et  coupante  de  la  princesse  d'Helyeuse. 
Mélisande  avait  tout  à  fait  repris  son  sang- 
froid  :  «  Etes-vous  convaincue  maintenant, 
chère  amie,  de  Finutilité  de  votre  beau  geste  ? 
car    c'est    un   geste    et   rien    de    plus    que    ce 


92  LARYENNE 

congé  donné  au  prince  par  votre  pudeur  indi-* 
-  gnée  et  la  remise  de  cet  écrin,  à  moi,  la  femme 
et   l'amie    trompée.    Bravade    et    défi   dont   je 
reconnais   Teslliétisme   et   qui  feraient  bien  au 
théâtre,    mais  absolument   ridicules   à  la  ville, 
puisqu'ils  ne  peuvent  que  vous  nuire  et  n'abou- 
tissent à  rien.  Ainsi,  c'est  dit,  n'est-ce  pas,  ma 
chère  Marthe,  nous  avons  toutes  les  deux  rêvé. 
Le  prince  ne  vous  a  jamais  fait  la  cour,   vous 
n'avez  jamais  éprouvé  pour  moi  ni    envie,   ni 
rancune  en  reconnaissance  de  mes  bontés  pour 
vous.  Digne  de  votre  réputation  de  femme  supé- 
rieure, vous  n'avez  jamais  souffert  de  mes  bien- 
faits, vous  n'avez  jamais  songé  à   me  prendre 
mon  mari.  Il  n'y  a  jamais  rien  eu  entre  vous  et 
Simon.    Quant    à    l'explication    nécessaire    qui 
vient  d'avoir  lieu  ici,    une  fois  sortie  de  chez 
vous,  je  l'aurai  oubliée.  Vous  voudrez  bien  me 
faire  le  plaisir  de  l'oublier  aussi.  » 

La  princesse  s'était  levée  et  se  dirigeait  vers 
la  porte.  Tout  à  coup  elle  revenait  précipitam- 
ment vers  la  jeune  femme  atterrée  :  «  Pardon, 
faisait  Rébecca.  il  v  a  cette  baerue.  » 

Ses  yeux  venaient  de  rencontrer  l'écrin  :  «  Ce 
rubis,  lui,  est  un  fait,  nous  ne  pouvons  le  dé- 


LARYENNE  93 

truire.  Acceptez-le  de  ma  main  et  veuillez  le  porter 
en  souvenir  de  moi.  C'est  moi  qui  vous  le  donne,  il 
vous  rappellera  notre  inaltérable  amitié.  —  Mais 
c'est  affreux,  je  ne  peux...  —  Tous  pourrez.  Je 
vous  dis  qu'il  ne  s'est  rien  passé,  je  ne  par- 
donne pas,  je  ne  sais  rien,  j'ignore,  »  et  avec 
un  sourire  de  triomphe  :  «  Je  ne  vous  demande  pas 
de  porter  cette  bague  aujourd'hui.  Aujourd'hui 
vous  ne  descendrez  pas  à  table,  vous  êtes 
malade.  Pour  la  livrée  vous  ne  pouvez  m'avoir 
appelée  si  brusquement  chez  vous  que  pour  un 
motif  sérieux,  demain  non  plus.  Je  viendrai 
prendre  de  vos  nouvelles,  vous  ne  reprendrez 
votre...,  vous  ne  paraîtrez  à  l'hôtel  que  mercredi 
matin  au  déjeuner.  Je  vous  garantis  le  respect 
absolu  du  prince,  vos  scrupules  désormais  ne 
seront  plus  alarmés.  Adieu,  Marthe.  »  Et  la  prin- 
cesse d'Helyeuse  s'était  retirée  de  son  pas  glis- 
sant et  léger. 

La  comtesse  Ilhatiefï'n'avait  pas  bougé.  Elle  élai  t 
restée  là,  anéantie,  les  yeux  vides,  la  tète  basse, 
contemplant  avec  des  prunelles  d'hypnose  l'af- 
freux avenir  qui  désormais  était  le  sien.  Elle  de- 
meurait ainsi  pendant  près  de  dix  minutes,  immo- 
bile, épouvantée,  matée,  puis  elle  se  levait  toute 


94  L'ARYENNE 

droite,  comme  somnambule,  allait  à  sa  table  et, 
repoussant  machinalement  récrin,  attirait  à  elle 
un  écritoire  et  du  papier  à  lettre.  Elle  s'asseyait 
raide,  presque  automatique,  le  regard  ailleurs; 
maintenant  elle  écrivait  :  «  Non,  je  ne  repren- 
drai pas  mon  service  auprès  de  vous,  Rébecca, 
fai  pu  accepter  le  joug  pour  lamour  des 
miens,  je  ne  le  subirai  pas  par  terreur,  fen  ai 
assez  de  ces  deux  ans  de  servage,  yf avez-cous 
assez  domestiquée?  Vous  croyez  me  tenir  par  mon 
secret,  mais  en  tablant  sur  7non  amour  de  la  vie, 
vous  ni  avez  jjr été  ime  dme  sœur  de  la  vôtre... 
La  vie,  j'ai  appris  auprès  de  vous  à  t'exécrer  et 
à  la  haïr.  On  n'a  pas  barre  sur  ime  créature 
désenchantée,  et  j'ai  descendu  tous  les  degrés  du 
désenchantement.  Ah!  vous  ne  ^n'avez  pas  fait 
grâce  (Tune  seule  goutte  du  calice  et  je  l'ai  vidé 
jusqu'à  la  lie,  et  cette  lie  contenait  tant  de  fiel 
que  la  joie  de  vivre  et  même  l'amour  des  miens 
me  sont  tombés  du  cœur.  Je  ne  vous  reproche 
rien,  Rébecca  :  votre  conduite  envers  moi  est  la 
tardive  revanche  des  longues  souffrances  de  vos  an- 
cêtres. Vous  vengez  sur  moi  les  séculaires  affronts 
de  votre  race,  vous  avez  longtemps  attendu, 
mais  votre  jour  est  arrivé,  n  est-ce  pas  ?  mes 


LARYENNE  95 

aïeux  à  moi  auraient  eu  moins  d endurance^  iU 
seraient  morts  à  la  peine  ou  se  seraient  révoltés^ 
je  suis  de  leur  race,  vous  de  la  vôtre.  Vous 
ni  avez  enchaînée,  je  me  délivre,  adieu.  « 

Elle  avait  cacheté  la  lettre,  timbré  la  cire  à 
ses  armes  et,  ayant  sonné  sa  femme  de  cham- 
bre :  «  Yous  remettrez  cette  lettre  à  la  princesse 
vers  six  heures,  je  suis  un  peu  souffrante  et 
vais  me  reposer.  Venez  me  réveiller  en  sortant 
de  chez  la  princesse,  pas  avant.  Vers  sept  heures 
venez  m'habiller.  Laissez-moi.  »  Et  elle  était 
entrée  dans  sa  chambre. 

Mais  la  femme  de  service,  qui  avait  assisté  à 
une  partie  de  la  scène,  s'effarait  de  la  pâleur  et 
de  la  décision  de  ce  visage  tragique.  Elle  s^était 
précipitée,  éperdue,  chez  la  princesse  et  lui 
avait  remis  la  lettre  :  «  Oh!  madame,  accourez, 
il  se  passe  quelque  chose,  j'ai  peur,  j'ai  peur.  » 

La  lettre  à  peine  parcourue,  la  princesse  s'était 
levée  et  avait  sonné  la  livrée  :  «  Vite,  un  méde- 
cin, courez  au  plus  près,  »  avait  fait  téléphoner 
à  Desbois,  l'illustre  docteur,  et,  sans  même 
prendre  un  manteau,  avait  suivi  la  femme  de 
chambre.  Elle  n^avait  pas  mis  trois  minutes  à 
traverser  le  jardin,  un  valet  de  pied  emmené  par 


96  LARYENNE 

elle  avait  enfoncé  la  porte.  Marthe  Ilhatieiï s'était 
barricadée  chez  elle  pour  mourir.  Elle  était 
étendue  sur  son  lit,  la  face  déjà  dévastée  par  les 
progrès  du  poison,  les  lèvres  contractées,  les 
\eu\  agrandis  d'épouvante,  comme  vides.  La 
fiole  retrouvée  dans  le  cabinet  de  toilette  pei- 
mettait  au  médecin  accouru  de  donner  l'antidote. 

CXn  l'avait  soignée  et  on  l'avait  sauvée,  mais, 
pendant  huit  jours,  on  l'avait  chèrement  dispu- 
tée à  la  mort.  La  princesse,  installée  à  son  che- 
vet, ne  l'avait  pas  quittée  d'une  minute.  Pendant 
huit  jours  et  huit  nuits  elle  Favait  veillée,  se 
relayant  avec  la  religieuse.  Le  prince  était 
demeuré  consigné  à  la  porte:  tout  Paris  était 
venu  s'inscrire  à  l'hôtel  d'Helveuse,  s'informant 
de  la  malade.  Dans  l'opinion  publique  le  suicide 
était  un  accident:  une  sympathie  grandissante 
auréolait  la  princesse,  rendant  hommage  à 
son  dévouement  :  Mélisande  était  admirable  et, 
quand  la  comtesse  Illiatiefl  entrait  enfin  en  con- 
valescence, elle  trouvait  ses  deux  fils  debout 
auprès  de  son  lit. 

Ils  se  jetaient  dans  ses  bras  et  la  jeune  femme 
les  étreisrnait  convulsivement. 

Ils  confondaient  ensemble  leurs  sanglots,  leurs 


L'ARYENNE  97 

baisers  et  leurs  larmes.  Mélisande  assistait  sou- 
riante à  ces  épanchements,  elle  rendait  une  mère 
à  ces  enfants.  Huit  jours  après  le  comte  Ilha- 
tieff,  prévenu  par  un  télégramme,  arrivait  à 
Paris.  Pour  revoir  sa  femme  mourante  il  avait 
quitté  Sidi-Bel-Abès,  le  désert  et  le  régiment; 
la  princesse  d'Helyeuse  assistait  à  l'entrevue. 
Le  comte  s'était  emparé  de  sa  main  et  la  tenait 
longuement  appuyée  sur  ses  lèvres.  La  princesse 
sentait  couler  sur  ses  doigts  la  tiédeur  d'une 
larme;  ses  soins,  sa  ferveur  lui  avaient  conservé 
la  seule  créature  qu'il  aimât. 

Et  la  vie  avait  recommencé  comme  par  le 
passé  à  l'hôtel  d'Helyeuse.  Pour  tout  Paris 
l'intimité  était  plus  étroite  que  jamais  entre  les 
deux  femmes  ;  le  prince,  lui,  se  faisait  rare  à 
l'hôtel.  II  affichait  maintenant  une  liaison  avec 
une  fille  de  théâtre,  et  tout  le  Faubourg  plaignait 
cette  admirable  jeune  femme,  impassible  dans 
son  abandon.  Elle  se  consolait  de  la  conduite  du 
prince  en  se  livrant  tout  entière  à  ses  goûts  de 
poésie  et  d'art;  la  sympathie  grandissante  des 
foules  faisait  monter  le  chiffre  de  ses  éditions; 
toutes  les  semaines,  un  grand  journal  célébrait  à 
sa  première  page  le  talent  et  le  caractère   de  la 

6 


98  L'ARYENNE 

princesse  dllelyeuse.  Néanmoins,  la  comtesse 
Ilhalieff  se  rétablissait  lentement,  sa  santé  avait 
été  cruellement  ébranlée.  Pour  activer  sa  con- 
valescence les  médecins  ordonnaient  Saint- 
Moritz  ;  la  princesse  d'Helyeuse  renonçait  à 
sa  saison  de  Trouville  et  de  Gowes,  elle  allait 
s'installer  avec  Marthe  dans  l'Engadine.  Le 
prince  était  venu  les  y  rejoindre  au  bout  d'un 
mois.  De  là  ils  étaient  descendus  tous  trois  sur 
les  lacs;  Bellagio  les  avait  possédés  huit  jours, 
mais  des  affaires  d'éditions  et  un  futur  succès  de 
théâtre  voulaient  la  princesse  à  Milan  et  à  Rome 
et  à  Florence  aussi.  La  presse  italienne,  enthou- 
siaste des  œuvres  de  Mélisande,  clamait  sa  gloire 
à  tous  les  coins  de  Tltalie.  On  allait  donner 
d'elle,  en  novembre,  au  théâtre  olympique  de 
Vicence  la  tragédie  de  Xiobé:  sa  présence  était 
nécessaire  dans  les  villes  où  l'on  préparait 
son  triomphe;  on  avait  donc  laissé  la  com- 
tesse Ilhatieff,  avec  deux  femm-es  de  chambre  à 
la  villa  Serbelloni,  on  viendrait  la  reprendre 
vers  le  20  septembre,  époque  à  laquelle  le 
jeune  ménage  irait  se  fixer  pour  un  mois  à 
Venise.  Mélisande  y  avait  loué  un  palais,  les  Ra- 
gond'Helyeuse  y  recevraient  toute  la  littérature 


L'ARYENNE  '.i9 

italienne  et  Mélisande  y  pourrait  aussi  surveiller 
les  répétitions  de  sa  tragédie  :  Yicence  est  à  une 
heure  de  Venise.  Les  horizons  mauves  de  Lecco 
s'atténuaient,  de  plus  en  plus  vaporeux  dans  la 
lumière  difluse,  la  comtesse  IlhatiefT  venait  de 
rouvrir  les  yeux.  Ses  prunelles  étaient  encore 
hagardes  de  toutes  les  visions  évoquées,  ses 
paupières  meurtries  de  toutes  les  souffrances 
ressouvenues.  Un  son  de  cloche  frémissait  dans 
lair  calme,  l'écho  en  courait  sur  les  ondes  des 
lacs;  c'était  l'heure  du  déjeuner.  La  jeune 
femme  se  levait,  son  regard  tombait  sur  la  petite 
table  où  sa  main  venait  de  s'appuyer.  Le  rubis 
sanglant  serti  de  brillants  était  là,  irradié  et 
splendide  dans  la  clarté  d'août,  plus  rouge 
encore,  serti  dans  le  bleu  des  lacs.  La  bague, 
c'était  le  gage  de  servitude  et  d'expiation! 
Mélisande  avait  exigé  que  Marthe  la  portât  tou- 
jours, c'était  la  seule  chose,  d'ailleurs,  que  la 
Juive  eût  réclamée  de  l'Aryenne.  Quelquefois, 
lorsqu'elle  était  seule  et  qu'elle  s'abandonnait  à 
ces  tristes  retours  sur  elle-même  et  sur  son 
passé,  la  comtesse  Ilhatiefî  retirait  sa  bague,  car 
ce  mince  anneau  d'or  pesait  étrangement  à  son 
doiat,    mais    comme    c'était    une    àme    droite, 


100  LARYENNE 

même  en  l'absence  de  Mélisande,  elle  se  fai- 
sait un  devoir  de  le  remettre  à  son  doigt. 
Ce  matin,  dans  l'enivrement  de  lumière  et 
de  parfums  de  cette  solitude  enchantée,  elle 
avait  retiré  l'anneau.  Elle  le  glissait  lentement 
à, son  index  et  reprenait  lentement  le  chemin  de 
l'hôtel.  Chacun  a  son  fardeau  à  porter  dans  la 
vie.  Parfois  on  s'assied  au  bord  du  chemin,  on 
dépose  un  instant  son  chagrin  près  de  soi,  dans 
la  poussière  brûlante  ou  la  fraîcheur  de  Therbe, 
mais  il  faut  bien  poursuivre  sa  route,  et  l'on 
repart  avec  sa  charge,  les  uns  sur  l'épaule,  les 
autres  à  la  main.  La  résia-nation.  c'est  la 
science  de  vivre. 


GENS  DE  MER 


LE  BON   CHAUFFEUR 


C'était  à  Marseille,  en  pleine  grève  des  Ins- 
crits maritimes,  dans  la  flânerie  et  le  mouvement 
de  plus  de  trois  mille  marins  jetés  sur  le  pavé; 
l'agitation  se  compliquait  de  la  période  électo- 
rale. Dans  la  journée,  des  hordes  avaient  par- 
couru les  rues  en  hurlant;  puis,  c'avait  été  le 
long  du  cours  Belzunce  et  de  la  Cannebière  des 
défilés  et  des  exhibitions  plus  grotesques  que 
menaçantes. 

Le  soir  avait  enfin  amené  le  calme.  Il  faut  bien 
manger,  même  en  temps  de  révolution,  et  les 
restaurants  du  vieux  port  bondés  de  consomma- 
teurs faisaient  les  quais  plus  vastes.  Les  petites 
rues  du  quartier  de  Reboul  avaient  pompé 
l'émeute  et,  avant  d'entrer  chez  Bassot,  nous 
rôdions,  Macherolle  et  moi,  au  bord  du  quai  de 
la  Fraternité,  he  Shat7irock,  le  croiseur  de  l'Etat. 


loi  GENS  DE  MER 

chargé  du  service  des  postes,  et  la  Sarbacane , 
torpilleur  attaché  au  port  de  Toulon,  mouillés  là 
depuis  les  grèves,  y  attardaient  quelques  flâ- 
neurs. 

-  Réunis  à  l'arrière  du  torpilleur  et  du  Sham- 
rock, des  hommes  d'équipage  se  tenaient  debout 
et  chantaient.  Ils  chantaient  en  chœur  un  air 
d'opéra,  la  Dame  blanche,  je  crois;  mais  leurs 
voix  graves  et  jeunes  prenaient  dans  les  ténèbres 
un  accent  religieux  de  choral. 

Des  passants  s'étaient  arrêtés  comme  nous. 
Dans  l'air  chaud  et  saturé  d'absinthe  et  d'odeurs 
d'épices,  des  relents  de  poussière  et  d'humanité 
moite  afTadissaient. 

—  Tiens,  c'est  vous,  monsieur  Jacques! 

Une  large  main  s'était  posée  sur  mon  épaule. 

—  C'est  bien  vous,  je  né   mé  trompais  pas  ! 
Je  me  retournai:  un  homme  était  devant  moi, 

ébauchant  le  geste  de  soulever  sa  casquette.  La 
nuit  était  tout  à  fait  venue,  je  ne  distinguais  que 
le  blanc  des  prunelles  et  l'éclair  d'un  sourire 
sous  la  broussaille  d'une  forte  moustache  rousse. 
Je  ne  reconnaissais  pas  l'individu. 

—  Héî  vous  ne  me  rcmeltez  pas;  Rolando, 
Pierre  Rolando,   à  bord  du  Bouvel?  Il  y  a  trois 


LE  BON  CIIAUFFELR  103 

ans,  à  Toulon,  et  puis  ensuite  à  Evizza,  quand 
vous  êtes  venu  en  Corse,  j'étais  alors  en  permis- 
sion; j'étais  le  cousin  du  patron  de  rhôtel.  je 
donnais  un  coup  de  main  à  Técurie.  Je  vous  ai 
conduit  quelquefois  dans  la  forêt  d'Aïtone;  vous 
ne  me  remettez  pas;  moi  je  vous  ai  remis  tout 
de  suite.  Vous  n'avez  pas  changé.  Moi,  c'est  le 
costume...  Voyons,  quand  vous  veniez  dîner  au 
carré  sur  le  Bouvet  et  voir  ce  pauvre  monsieur 
de  Lissagneuse,  le  petit  frégaton.  Il  est  mort,  le 
pôvre... 

Je  regardai  l'homme.  La  voix  chantante 
venait  de  préciser  un  souvenir. 

—  Rolandol  mais  oui,  je  vous  reconnais,  mon 
brave. 

Et  je  serrai  la  main  du  Corse. 

—  Mais,  que  faites-vous  ici? 

—  Mais  je  suis  débarqué,  comme  les  autres... 
Cette  satanée  grève  !  Il  a  fallu  bien  suivre  le 
mouvement,  ce  nest  pas  drôle,  allez... 

MacheroUe,  intéressé  par  les  doléances  du 
marin,  me  poussait  discrètement  le  coude. 

—  Si  vous  l'invitiez  à  dîner? 
Rolando  ne  déclinait  pas  mon  ofîre. 

—  Té  I  cela   ne  se  refuse   pas.  On  nest  pas 


dOG  GENS  DE  MER 

riche  en  ce  moment,  et  puis  ça  fait  toujours 
plaisir  de  se  trouver  avec  des  bons  garçons 
comme  vous,  monsieur  Jacques. 

—  Venez  donc,  mon  brave  Rolando,  Monsieur 
et  moi,  nous  vous  invitons  à  manirer  la  bouilla- 
baisse  chez  Bassot. 

—  Chez  Bassot  I 

—  Et  vous  nous  raconterez  vos  griefs  à  table. 

—  Et  ça  sera  long  alors,  car  nous  n'en  man- 
quons pas.  » 

Rolando  était,  en  effet,  là-dessus  intarissable. 
Il  vidait  avec  nous  un  inépuisable  fonds  d'an- 
ciennes haines  et  de  rancunes  récentes. 

Naturellement,  c'étaient  les  officiers  qui  avaient 
tous  les  torts.  Ah  I  cet  état-major  de  la  marine 
marchande!  On  ne  saurait  jamais,  on  n'en  dirait 
jamais  assez,  parole  !  » 

Et,  surexcité  par  la  présence  de  Macherolle 
qui  prenait  des  notes,  Tinscrit  maritime  citait 
des  services  de  Compagnies  où,  en  quinze  jours 
de  traversées  successives,  de  Marseille  à  x\l2er, 
Bône,  Ajaccio,  Nice,  Bastia  et  Livourne,  etc., 
les  hommes  à  bord  n'avaient  que  cinq  heures 
d'escale  dans  chaque  port  et  jamais  une  nuit  à 
terre. 


LE  BON  GHALFFEUR  107 

—  Ce    n'étaient    qu'arrivées    et    départs 

L'homme  éreinté,  vanné,  tombait  de  fatigue  et 
ne  comprenait  même  plus  les  manœuvres,  et 
nous  autres  surtout,  dans  les  chauffes,  tout 
dégoulinant  de  sueurs  et  noirs  de  suie  qu'on  sen 
fait  peur,  et  je  vous  fais  grâce  des  mauvaises 
mers  et  des  paquets  d'eau  embarqués  sur  le  pont, 
tandis  que  certains  officiers,  dans  les  salons 
des  premières,  s'envoient  les  passagères  de 
marque. 

—  Mais,  faisait  Macherolle  sceptique,  les  olTi- 
ciers  ont  pourtant  leur  service  comme  vous,  et 
c'est  un  surcroît  de  travail  tout  à  leur  honneur, 
que  vous  leur  attribuez. 

—  C  est  vrai,  ils  ne  sont  pas  tous  comme  ça  ; 
mais,  parmi  eux,  il  y  a  de  sales  types!  Oh  I  il 
s'en  passe  de  drôles  à  bord,  allez!  Si  on  avait  le 
temps  d'écrire  ce  qu'on  voit  de  manigances  et 
de  baroutles  dans  les  cabines  de  passagers,  on 
serait  riclie  :  mais  voilà,  on  n'a  pas  d'instruction, 
on  ne  sait  pas  ! 

—  11  se  passe  tant  de  choses  que  cela,  Ro- 
lando?  Voyons,  vous  exagérez,  mon  garçon. 

Et  Macherolle  intrigué  remplissait  coup  sur 
coup  le  verre  du  chauffeur. 


108  GENS  DE  MER 

—  S'il  s'en  passe!  Tous  ceux  qui  naviguent 
vous  le  diront  comme  moi. 

—  Non  ! 

—  C'est  qu'vous  n'savez  pas  l'effet  que  la  mer 
fait  aux  femmes;  rien  ne  porte  plus  à  l'amour  : 
Ou  ça  les  abat  avec  le  mal  de  mer  et  Ton  dirait 
un  tas  de  chiffes,  ou  ça  leur  appuie  où  vous 
d'vinez  ;  alors  elles  deviennent  toutes  drôles; 
elles  parlent  fort,  rient  aux  éclats  et  elles  ont 
des  yeux  brillants  et  fixes  dans  des  faces  toutes 
contractées,  et  messieurs  les  officiers  ne  s'y 
trompent  pas.  C'est  alors  qu'ils  engagent  la  con- 
versation et  préparent  leurs  tlirts,  comme  ils 
disent.  Allez,  quand  un  commandant  ou  un  lieu- 
tenant de  bord  entreprend  une  de  ces  poupées 
sur  la  passerelle,  c'est  comme  si  l'affaire  était 
dans  l'sac. 

—  Et  les  maris?  car  il  y  a  souvent  des  maris, 
interrompai-je  énervé. 

—  Les  maris!  Ils  ont  toujours  le  mal  de  mer. 
Et  vous  pouvez  me  croire,  monsieur,  y  a  pas  de 
vertu  qui  résiste  sur  l'eau  ;  des  femmes  qui,  à  terre, 
ne  regarderaient  même  pas  l'officier,  leur  tombent 
dans  les  bras  au  bout  de  six  heures  de  mer.  C'est 
la  nature  qui  veut  ça.  Oh!  la  partie  est  belle. 


LE  BON  CHAUFFEUR  109 

—  Mais  enfin,  quand  elles  sont  malades,  car 
elles  sont  parfois  malades,  par  les  gros  temps, 
par  exemple? 

—  Malades!  Alors  elles  sont  sans  défense. 

—  Dans  les  cabines  de  première  classe  1  Je  ne 
crois  pas  ça,  Rolando;  les  passagères  sont  rare- 
ment seules  :  il  v  a  des  femmes  de  chambre, 
des  amies.  Gela  vous  plaît  à  dire,  mon  garçon.  » 

Le  Corse  était  devenu  perplexe  : 

—  Avec  les  passagères  de  première  classe,  je 
n'dis  pas  ;  mais  avec  les  passagères  des  secon- 
des! De  Marseille  à  Alger  il  y  a  toujours  un  tas 
de  chanteuses  de  café-concert,  d'actrices  qui 
vont  rejoindre  leur  théâtre.  Ces  messieurs  n'ont 
qu'à  taper  dans  Ttas;  et  puis  ils  ont  un  truc  : 
ils  leur  font  peur  avec  le  mal  de  mer,  y  leur 
disent  qu'elles  seront  très  mal  dans  leur  cabine, 
en  bas,  qu'elles  seront  secouées,  tout  l'tremble- 
ment;  bref,  ils  leur  offrent  leur  cabine  à  eusses 
et  leur  couchette ,  etc. ,  et  vous  comprenez, 
quand  elles  sont  là-dedans,  malades  ou  non,  ils 
en  font  ce  qu'ils  veulent. 

—  Ah!  vous  nous  en  direz  tant.  Si  elles  vont 
d'elles-mêmes  coucher  dans  les  cabines  des  offi- 


ciers 1 


110  GENS  DE  MER 

—  Mais  c'est  là  le  truc,  et  ils  le  connaissent 
Lien.  Quand  j 'naviguais  sur  la  Mitidja,  nous 
avions  à  bord,  comme  officier  mécanicien,  un 
grand  escogriffe  de  Normandiot  qui  ne  les  ra- 
tait pas.  Ah!  il  le  savait  Tlruc,  lui.  Il  passait 
rinspection  des  passagères  de  seconde  classe, 
et,  quand  il  en  avisait  une  gironde,  il  était  pas 
long  à  lui  monter  Ijob:  il  abordait^  endormait 
la  bergère,  qu'elle  aurait  moins  d'roulis,  pas  du 
tout  d'tangage,  est-ce  que  j'sais,  moi?  bref, 
quelle  devait  venir  dormir  chez  lui,  qu'il  met- 
tait sa  couchette  à  sa  disposition. . .  Et  le  tangage  ! 
qu'elle  l'avait  double  avec  ce  grand  houlcgon 
dans  ses  voiles,  et  que  le  lendemain,  les  pauvres, 
elles  en  avaient  les  yeux  battus. 

—  Vous  exagérez,  Rolando.  Et  il  s'appelait, 
ce  misérable  ? 

—  Ganudet,  M.  Canudet,  et  qu'nous  en  étions 
tous  outrés  à  bord,  surtout  dans  la  chauffe,  car 
il  n'était  o^uère  commode  avec  nous,  ce  srand 
Robert  le  Diable  de  oNormand,  et  nous  l'avions 
tous  dans  Tnez.  Mais  que  jlui  ai  joué,  un  jour, 
un  bon  tour. 

—  Vous,  Rolando? 

—  Moi,  Rolando,  et  le  voilà.   C'était,  il  y  a 


LE  BOX  CEIAUFFEL'R  111 

trois  ans,  à   Buiie.   J'étais   donc    chaudeur    au 
môme  bord  que   mon  liomme,   et  nous  allions 
partir.   La    Mitidja    démarrait    du    quai    à    six 
lieures,  il  en  était  cinq  et  demie  et  je  trôlais  sur 
le    quai  en    train    d'fumer   une    cigarette,   dans 
mon  complet  de  travail,  quand  j'suis  abordé  par 
une  typesse  bien  en   chair,    bien   en  forme    et 
habillée  je  n'vous  dis  qu'ça,  une  robe  grenat  et 
de  la  fourrure.  Elle  m*regarde  dans  les  yeux  et 
m'dit  :  «  Vous  êtes  à  bord  de  la  Mitidja?  —  Oui, 
madame,    que  j'iui  dis,    chaufleur    pour    vous 
servir.   —  Chauffeur,    qu'elle    dit.    Alors  vou- 
driez-vous  me  rendre  un  service?  Ce  serait  de 
me  porter  au  bateau  ma  valise  et  deux  paquets 
que  j'ai  là,  dans  un  café,  tout  près.  Si  vous  vou- 
lez venir  avec  moi,  je  vais  vous    y  conduire  et 
je  vous  donnerai  quelque  chose. —  Mais  rien  qu' 
rplaisir,    madame.  —    Vous  êtes    trop    galant, 
chautreur.    »   Et  qu'elle    msourit   et  que   j'iui 
emboîte  le  pas. 

C'était  une  valise  pas  bien  grosse,  un  carton  à 
chapeau  et  un  paquet  d'musique  qu'elle  m'dil, 
car  elle  était  chanteuse  de  café-concert.  Sa  malle 
était  déjà  abord;  elle  venait  dfaire  une  saison 
dans  un  café-chantant  d'ia  ville  et  retournait  à 


M-2  GENS  DE  MER 

Marseille.  Et,  là-dessus,  elle  s'asseoit  auprès 
d'une  table  et  commande  deux  absinthes,  que 
j'en  prendrais  bien  une  avec  elle,  que  ces  choses- 
là,  ça  ne  se  refusait  pas.  «  C'est  que  nous  n'avons 
guère  le  temps,  que  j'iui  dis.  —  Mais  si,  mais 
si,  le  bateau  ne  part  qu'à  six  heures  et  demie,  uii 
officier  vient  de  me  le  dire.  —  Un  officier?  Qui 
ça?  —  Hé,  qu'elle  me  dit,  un  grand  maigre  à 
monocle  avec  des  moustaches  blondes,  que  je 
reconnais  mon  Normandiot  de  malheur.  — 
M.  Canudet!  Vous  le  connaissez  donc?  —  Non.  » 
Et  elle  me  rit  au  nez  et  me  raconte  qu'à  peine  à 
bord,  mon  officier  l'avait  abordée,  s'était  rais  en 
quatre  pour  la  conduire  à  sa  cabine,  qu'elle  lui 
avait  demandé  si  l'on  aurait  une  bonne  traver- 
sée, qu'il  lui  avait  répondu  :  «  Gouci,  couça  », 
et  qu'en  tous  cas  elle  serait  plutôt  secouée  dans 
les  secondes  classes.  «  Et  il  vous  a  offert  la 
sienne  de  cabine,  le  brigand,  hein?  —  Oui. 
Gomment  savez-vous  ça  ?  —  Et  vous  l'avez 
acceptée  vous,  sa  cabine?  Vous  n'allez  pas  cou- 
cher là?  —  Acceptée,  non,  mais  à  peu  près.  — 
Eh  bien  !  vous  êtes  propre  !  — Mais  qu'est-ce  que 
vous  avez,  chauffeur  ?  les  veux  vous  sortent  de 
la  tête,  les   mains  vous   tremblent.  —  J'ai,  j'ai 


LE  BON  CHAUFFEUR  113 

que  j'suis  r'tourné  d'voir  une  jeunesse  comme 
vous  tomber  dans  ces  traquenards-là.  »  Et,  hors 
de  moi,  j'iui  raconte  tout  à  trac  le  truc  du 
Canudet  et  d'ses  pareils  ,  j'vends  la  mèche, 
j'mange  l'morceau,  oui,  j'Iui  honnis  Tastuce  et 
la  duplicité  du  Normandiot.  «  Mais  c'est  affreux! 
qu'elle  m'dit  sans  avoir  Tair  autrement  émue. 
Mais  comment  faire  ?  —  ?S'y  allez  pas.  —  C'est 
que  j'ai  promis  et,  si  je  n'y  vais  pas,  il  connaît 
le  numéro  de  ma  cabine,  il  est  capable  de  venir 
m'y  retrouver.  — Ça.  il  en  est  bien  capable;  mais 
il  y  a  un  moyen  :  v'nez  coucher  dans  la  chauffe, 
dans  not'  cabine  à  nous.  J'vous  offre  ma  cou- 
chette, les  draps  sont  tout  propres,  et  vous  s'rez 
respectée.  —  Bien  sûr?  —  Foi  de  Piolando  I 
Vous  dormirez  tranquille  et  personne  ne  vous 
embêtera.  Nous  sommes  six  dans  la  chauffe  :  le 
graisseur,  deux  mécaniciens,  le  tisonnier,  un 
chauffeur  et  moi,  et  tous  Corses.  C'est  vous  dire 
que  tout  l'monde  vous  respectera. —  C'est  bien, 
j'accepte.  Encore  une  absinthe,  chauffeur?  »  Et 
elle  fit  comme  elle  le  dit,  la  vaillante  petite 
femme.  Jlui  transbordai  son  baluchon  dans 
not'  chauffe  et  elle  dormit  dans  not'  cabine  ;  elle 
dormit  tranquille,  veillée  et  surveillée  par  cha- 


114  GENS  DE  MER 

cun  de  nous  à  lour  de  rôle,  et  que  le  grand 
Ganudet  n's'avisa  pas  d' venir  la  retrouver  I  et  que 
nous  riions  tous  sous  cape  de  la  mine  qu'il  devait 
faire  chez  lui,  tout  seul,  en  songeant  à  sa  nuit 
perdue. 

—  Et  la  chanteuse  ne  fut  pas  malade? 

—  Xon;  nous  eûmes  bonne  mer.  Elle  sjeiîrnait 
Lien  de  temps  en  temps,  un  petit  peu;  mais  les 
femmes  I 

—  Et  vous  l'avez  tous  respectée  et  vous  ne 
l'avez  pas  revue  ?  balbutiait  Macherollequi  étouf- 
fait de  rire. 

—  Jamais. 

—  Je  m'en  doutais.  Voilà  une  bougresse  qui 
a   du  emporter  une  fichue  opinion  des  Corses; 
non,  elle  n'a  pas  dû  regretter  sa  nuit,  Rolando, 
mon  ami. 

Et  MacheroUe  accentuait  la  fumisterie  d'une 
cordiale  bourrade  dans  le  dos  de  l'inscrit. 

—  Vous  êtes  le  modèle  des  chaufTeurs.  Res- 
pectée par  six  hommes,  non,  voilà  une  chose 
qui  n"a  pas  dû  lui  arriver  souvent,  à  votre  chan- 
teuse !  Mes  compliments.  Mais  voilà  une  petite 
femme  que  vous  n'êtes  pas  près  d'entendre 
chanter  à  Bastia  !   » 


PASSAGÈRES 


—  L'aclion  de  la  mer  sur  le  tempérament  des 
femmes,  de  certaines  femmes  surtout,  l'étrange 
surexcitation  qu'elles  apportent  dans  leur  sys- 
tème nerveux,  le  détraquement  que  quelques- 
unes  subissent  et  cela  jusqu'à  Tinconscience, 
l'imprévue  facilité  dont  beaucoup  d'entre  elles 
deviennent  susceptibles  pendant  la  longueur  et 
rhorripilement  des  longues  traversées  ;  et  les 
flirts  et  les  brusques  dénouements  que  prépar  ent 
entre  officiers  et  belles  dames  ce  particulier  état 
d'âme  et  ce  spécial  état  des  sens...  oui,  il  y  a 
exagération  dans  tout  cela,  mais,  pourtant,  un 
fond  de  vérité  subsiste  et  c'est  un  phénomène 
très  pathologique  et  très  physiologique  aussi, 
que  cette  influence  de  la  mer  sur  certains  orga- 
nismes de  femmes,  c'est  aussi  un  phénomène 
de  nature. 


116  GENS  DE  MER 

—  Et  l'aventure  de  M""'  Desm azuré? 

—  Tu  la  connais  donc? 

—  Si  je  connais  l'aventure  de  M"^  Desmazure 
et  de  ses  bas  jaunes?  Mais  elle  a  fait  le  lour  des 
ports  de  France.  Elle  fait  encore  la  joie  des 
carrés  d'officiers  en  rade  de  Brest  et  de  Toulon, 
amuse  les  veillées  de  quart  d'Ajaccio  et  d'Alger, 
et  alimente,  le  soir,  la  conversation  languissante 
des  yachts  dans  les  longues  croisières  de  la 
Méditerranée.   » 

Et  Grangirard,  levant  sa  coupe  de  Champagne 
à  hauteur  du  front  et  la  dédiant  du  geste  à  Ma- 
cherolle  : 

—  Yas-y  donc,  mon  cher  :  Nous  sommes 
tout  oreilles;  ne  nous  fais  pas  languir  avec  les 
bas  jaunes  de  M""""  Desmazure.  Ça  ne  vous 
rajeunira,  ni  toi,  ni  elle.  A  propos,  n'est-elle  pas 
divorcée? 

—  Comment  donc!  et  remariée. 

C'était,  il  y  a  quelque  vingt  ans,  la  Compagnie 
Transatlantique  inaugurait  à  grand  fracas  le 
premier  voyage  de  la  Toin^aine.  C'était  le  trans- 
port le  plus  rapide  qu'on  eût  lancé  jusqu'à  ce 
jour;  il  sortait  des  chantiers  de  la  Méditerranée 
et,  conditionné  sous  les  ordre  d'un  tout  jeune 


PASSAGERES  117 

ingénieur,  il  devait  faire  la  traversée  du  Havre 
à  New-York  en  sept  jours;  les  autres  paquebots 
en  mettaient  encore  dix  ou  onze,  c'était  donc 
toute  une  révolution  dans  la  marine  de  com- 
merce. La  Compagnie  avait  organisé  autour  de 
ce  lancement  une  énorme  réclame;  non  seule- 
ment toute  la  presse  était  entrée  en  cam- 
pagne, mais,  en  homme  avisé,  le  directeur  avait 
eu  la  géniale  idée  d'un  voyage  d'essai,  d'une  croi- 
sière de  quelques  heures  du  Havre  à  Bordeaux, 
au  cours  de  laquelle  les  plus  gros  bonnets  de  la 
finance  et  quelques  grands  noms  de  sports  invi- 
tés pourraient  juger  de  la  vitesse  du  nouveau 
transport  et,  —  le  tout  était  de  les  bien  choisir, 
—  en  parler  utilement  dans  les  salons  et  dans 
les  clubs.  La  chose  se  passait  justement  en  août 
et  la  mode  peuplait  toutes  les  plages;  la  saison 
de  Trouville  battait  son  plein  ;  Trouville,  Deau- 
ville,  Cabourg  en  aval,  Sainte-Adresse,  Etretat, 
Bruneval  et  Dieppe  en  amont  de  la  Seine.  Il  n'y 
avait  qu'à  consulter  dans  chaque  endroit  la  liste 
des  étrangers,  car  on  ne  pouvait  songer  qu'aux 
élégances  en  villégiature  sur  la  côte  normande, 
la  mode  ayant  disséminé  tout  Paris  aux  quatre 
coins  de  la  France  et  plus  loin  encore.  Un  choix 


118  GENS  DE  MER 

mûrement  réfléchi  lançait  les  invitations  sur 
tout  le  littoral.  La  Touraine  partirait  du  Havre 
le  9  août,  à  neuf  heures  du  matin;  elle  irait 
cueillir àTrouville,Deauville,  Gahourg,Houlgate 
et  autres  stations  de  la  côte  les  invités  du  Calva- 
dos. Un  grand  déjeuner  servi  sur  le  pont  réuni- 
rait, à  midi,  tous  les  passagers.  Le  capitaine  se 
faisait  fort  d'être,  au  moment  du  café,  en  vue 
des  côtes  de  la  Bretagne  et.  si  la  mer  était 
belle,  on  serait  à  Bordeaux  pour  dîner.  Les  invi- 
tés de  la  Seine-Inférieure  devaient,  eux,  s'em- 
barquer au  Havre. 

On  faisait  une  exception  pourtant  pour  M.  et 
M"""'  Desmazure,  alors  en  villégiature  dans  leur 
villa  de  Bruneval:  M.  Desmazure  était  un  des 
gros  actionnaires  de  la  Compagnie  ;  il  comman- 
ditait de  plus  plusieurs  banques  et  sa  chance  à 
la  Bourse  était  proverbiale  :  ce  grand  Desmazure 
réussissait  dans  toutes  ses  opérations  :  c'était  un 
homme  à  ménaser. 

M™^  Desmazure,  belle  personne  déjà  mûre, 
dont  un  régime  sévère,  un  médecin  dévoué,  une 
masseuse  à  demeure  et  un  coifTeur  à  sa  dévotion 
prolongeaient  magnifiquement  les  quarante  ans 
sonnés,  n'était  pas  moins  à  ménager.  Vaniteuse 


I 


PASSAGERES  119 

comme  un  paon  et  pas  encore  habituée  à  son 
énorme  fortune,  elle  prétendait  naïvement  avoir 
la  plus  belle  installation  de  tout  Paris,  citait  le 
prix  de  ses  perles,  se  retroussait  jusqu'aiix 
genoux  pour  montrer  le  luxe  de  ses  dessous  et 
d'impressionnantes  jarretières  assorties  à  la 
nuance  de  ses  robes;  attelait  deux  ou  trois  fois 
par  jour  pour  exhiber  au  Bois  sa  carrosserie  et 
ses  chevaux  et,  quoique  bonne  femme,  arrivait 
à  être  insupportable.  Ses  amies,  entre  elles,  Fnp- 
pelaient  Faille  première  en  souvenir  d'un  mot 
touchant  que  la  belle  banquière  avait  eu,  à  un 
de  ses  jours  de  réception,  dans  son  propre  salon^ 
Gomme  on  la  complimentait  sur  la  toilette  ar- 
borée :  «  Oui,  c'est  assez  joli,  disait-elle  aux 
flagorneurs,  d'ailleurs  je  sais  ce  que  cela  me 
coûte,  ça  sort  de  chez  Rouff —  et  pinçant  l'étoffe 
entre  ses  doigts  pour  en  faire  valoir  le  grain  — 
et  vous  savez?  faille  première.  » 

Le  nom  lui  en  était  demeuré,  M""^  Desma- 
zure,  désireuse  d'être  du  Tout-Paris,  avait  fait 
acheter  à  son  mari  un  journal;  c'était  moins 
pour  y  diriger  une  opinion  que  pour  avoir  son 
service  de  «  premières  ».  Les  Desmazure  eurent 
désormais  leur  loge,  voire  leur  avant-scène,  à 


120  GENS  DE  MER 

toutes  les  représentations  sensationnelles.  Ma- 
dame   y  trônait  dans  des  robes  de   cour   et  un 
étincellement  de  joyaux  qui  la  signalaient  vite  à 
l'attention  des  habitués;  et.  à  se  voir  ainsi  dévi- 
sagée deux  ou  trois  fois  la  semaine  par  les  jumelles 
des  autres  loges  et  les  lorgnons  de  toutrorchestre, 
Faille  première  finit  parse  croire  une  personnalité. 
Ses  soirées  au  théâtre  devinrent  l'objectif  de  sa 
vie.  Quand,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre, 
quelque  représentation  était  retardée,  M"^  Des- 
mazure  en  soufTrait,  déçue  comme  une  jeune  fille 
de  son  premier  bal  manqué,  et  l'on  citait  d'elle 
cette  phrase  admirable  :  «  Nous  ne  sommes  pas 
allés  dans  le  monde  cette  semaine,  il  n'y  a  pas 
eu  de  c(  première.  »  Aussi  en  avons-nous  profité, 
Anatole  et  moi,  ajoutait-elle,  pour  nous  coucher 
de  bonne  heure.  Dès  neuf  heures,  en  sortant  de 
table,  Anatole  est  monté  se  coucher  dans  son 
Henri  11^  moi  dans  mon  Louis  XV  et  les  enfants 
dans    leur    Kate    Greenaway.   )>    Naturellement 
chez  les  Desmazure,  les  salons  étaient  du  plus  pur 
Empire  et  la  salle  à  manger,  François  I".  Dernier 
détail,     le    griffon  écossais   de   M""^  Desmazure 
avait  coûté  quinze  cents  francs  et  portait,  comme 
collier,  une  chaîne  d'or  alternée  d'émeraudes  et 


PASSAGERES  121 

d'opales  estimée  trois  mille.  M""^  Desmazure 
encourageait  les  peintres  :  Léon  Comerre.  Fer- 
dinand Humbert  et  Théobald  Ghartran  l'avaient 
tour  à  tour  représentée  en  pied,  le  premier  en 
jardinière  Louis  XV,  dans  le  fameux  costume  de 
la  Pompadour;  le  second,  dans  un  coin  du  parc, 
ajustée  comme  une  femme  de  Técole  anglaise, 
le  grand  chapeau,  Fombrelle  et  le  chien,  et  le 
troisième  enfin  sur  un  banc  de  jardin,  assise 
en  face  de  la  mer.  Trois  M™^  Desmazure  (coût, 
soixante  mille  francs)  présidaient  les  trois  salons 
du  rez-de-chaussée. 

C'est  cette  belle  madame  que  les  passagers 
du  Havre  trouvaient  installée  à  bord  de  la  Tou- 
raine.  Faille  première  y  paradait  assise  sur  la 
passerelle,  dans  un  cercle  d'officiers  éblouis.  Une 
ruineuse  robe  de  guipure  d'Irlande  écrue,  une 
ombrelle  à  manche  de  vieux  Saxe,  un  jeu  de 
perles  complet,  des  rubis  à  tous  les  doigts  et,  aux 
oreilles,  les  plus  beaux  solitaires  du  monde  en 
faisaient  une  espèce  d'idole.  Il  n'était  pas  jus- 
qu'à son  éclatant  maquillage  encore  exaspéré 
par  le  bleu  du  large,  les  yeux  adroitement  sou- 
lignés de  kolh  et  la  solide  dorure  des  cheveux 
savamment  teints  qui  n'eussent  ému  tout  Téqui- 


12i>  GENS  DE  MER 

page.  M™*"  Desmazure  avait  encore  une  fort 
jolie  taille;  sa  corselière  et  son  couturier  veil- 
laient à  ce  qu'elle  n'en  perdît  pas  un  centimètre. 
M.  et  M''''^  Tiqueniez.  les  gros  armateurs  du 
Havre,  M.  Oscar  Meffray  de  Sainte-Adresse  et 
ses  deux  filles.  M"'^  de  Roman  ville  et  la  com- 
tesse Ileller.  flanquées  de  leurs  maris,  trouvaient 
tout  l'état-major  de  la  Toiiraine  aux  pieds  de 
M"^^  Desmazure.  Le  commandant  respirait  son 
ûacon,  le  capitaine  s'occupait  de  Phémore.  le 
griffon  écossais  de  quinze  cents  francs;  le  lieu- 
tenant Darmon,  le  plus  bel  officier  de  la  marine 
marchande,  iouait  eii  rousrissant  avec  son  éven- 
tail.  M™^  Desmazure,  nonchalamment  étendue 
sur  un  roclving-chair,  se  faisait  nommer  les  caps 
et  les  différents  points  de  la  côte.  De  subtils 
efÛuves  s'émanaient  de  toute  sa  personne.  Ces 
messieurs  les  humaient  avec  délice.  M.  Desma- 
zure, bénévole,  offrait  des  cigares  :  «  Un  havane, 
commandant?  » 

Les  nouveaux  arrivants  se  contentaient  d'aller 
grossir  cette  cour.  Les  Templiers  et  les  Ebers- 
tein,  cueillis  à  Trouville  :  les  Montmorin,  les 
Plantagenet  et  le  comte  Piquart,  celui  qui  fait 
courir,  embarqués,  eux,  à  Deauville,  amenaient 


PASSAGERES  123 

à  peine  une  diversion.  Les  trois  jolies  misses 
Ethereld,  montées  à  Gabourg  avec  leur  père, 
changèrent  seules  un  peu  le  courant  d'adora- 
tion établi.  Tout  un  essaim  de  jolies  femmes  et 
d'élégances  marquaient  l'escale  d'Iloulgate.  A 
Dives,  on  se  trouvait  une  trentaine  de  per- 
sonnes, toutes  du  même  monde  et  surtout  de 
mêmes  revenus.  Les  femmes,  après  s'être  toi- 
sées, ayant  reconnu  les  robes  du  bon  faiseur, 
avaient  daifi;né  quitter  ce  visage  rogue  et  fermé 
qu'elles  arborent  toutes  en  présence  d'une  in- 
connue. Les  trois  misses  Ethereld,  ornées  de 
dents  éblouissantes,  avaient  immédiatement  affi- 
ché une  gaieté  folle  qui  ne  les  quittait  plus  de- 
puis Gabourg...  Gomme  on  était  à  niveau  <le 
millions,  cette  gaieté  se  communiquait.  On  se 
reconnaissait  pour  s'être  rencontié  aux  courses, 
au  Bois,  aux  eaux,  partout  enfin  ;  des  flirts  s'orga- 
nisaient, dirigés  par  le  petit  Gonti'an  de  Saxifrage, 
pique-assiette  et  tapeur  avéré  du  monde  oi^i  l'on 
s'amuse,  mais  toléré  pour  les  discrets  services 
qu'il  sait  rendre  à  chacun  en  temps  opportun  ; 
Gontran  de  Saxifrasre  ou  le  Botlin  des  trente-six 
mille  adresses,  entretenu,  dit-on,  par  tous  ses 
fournisseurs;   Gontran  de  Saxifrage,   placier  en 


\-2i  GENS  DE  MER 

pierres  précieuses  à  ses   moments  perclus...  et. 
quand  on  se  mit  à  table,  la  glace  était  rompue. 

Le  déjeuner  fut  charmant  :  ces  sortes  de  dé- 
jeuners le  sont  toujours.  Le  Champagne  y  coulait 
à  flots  et  le  vin  du  Rhin  aussi;  la  Compagnie 
avait  bien  fait  les  choses  ;  les  passagers  à  venir 
n'étaient  pas  à  plaindre  s'ils  étaient  à  pareille 
cuisine.  Croustades  de  homards,  chaufroids  de 
volaille,  pièces  de  bœufs  au  beurre  d'écrevisses 
mirent  tous  et  toutes  en  appétit.  La  mer  était, 
d'ailleurs,  superbe,  comme  si  on  l'eût  comman- 
dée ;  la  Toiiraine  fendait  d'une  marche  égale  et 
sûre  une  nappe  d'eau  bleue  d'une  transparence 
de  lac.  «  A  se  croire  en  Méditerranée  »,  déclarait 
lord  Ethereld,  qui  passait  tous  ses  hivers  à  Can- 
nes. M.  Desmazure  déclarait,  lui,  se  croire  en 
gondole,  à  Venise. 

Comme  on  servait  le  café,  le  commandant 
déclarait  la  Tourainc  en  vue  de  la  presqu'île 
d'Ouessant. ..  On  se  levait  de  table;  on  se  dis- 
persait pour  se  retrouver  en  groupes  sympathi- 
ques ;  la  plupart  des  femmes  s'éclipsaient...  il 
y  avait  un  peu  de  houle.  Le  déjeuner  passait-il 
mal  ■?Le  commandant  remarquait  quelques  vides. 
Après  tout,  ces  dames  étaient  parties  peut-être 


PASSAGÈRES  125 

se  remettre  de  la  poudre  et  raviver  leur  beauté... 
Un  maître-d'hôtel  passait  des  boîtes  de  cigares 
et  les  hommes,  plus  valides,  se  mettaient  à 
fumer;  tout  un  cénacle,  on  aurait  dit  de  club, 
se  formait  à  l'arrière. 

On  causait.  «  Mais,  oii  est  Darmon  ?  remar- 
quait tout  à  coup  le  capitaine;  je  parie  qu'il  est 
encore  fourré  dans  quelques  jupes...  Ah!  il  est 
jeune,  le  gaillard!  »  Et,  s'apercevant  du  silence 
subit  parmi  les  fumeurs,  il  s'arrêtait  conscient 
de  sa  gaffe.  «  Mais,  le  voici!  »  Le  beau  lieutenant 
venait  enfin  de  surgir  de  l'entrée  des  premières  : 
<(  Ah!  c'est  vous,  où  étiez-vous,  mon  ami? 
s'exclamait  le  capitaine  ravi  de  rompre  les  chiens: 
mais  comme  vous  êtes  rouge.  Vous  ne  venez  pas 
de  la  a  chauffe  »  ?  Vous  avez  Tair  tout  ahuri, 
que  vous  arrive-t-il  donc  !  »  Et  l'officier,  harcelé, 
poussé  à  bout  :  «  Enfin,  puisque  vous  le  voulez, 
la  plus  déconcertante  aventure  î  j'en  suis 
encore  tout  étourdi.  —  Une  aventure!  —  Ex- 
traordinaire! En  me  levant  de  table  je  suis 
abordé  par  une  passagère  qui,  toute  chance- 
lante, se  cramponne  à  mon  bras  et  me  prie  de 
la  conduire  jusqu'à  sa  cabine...  la  tête  lui  tour- 
nait, le  plancher  vacillait  sous  elle,  bref,  un  com- 


126  GENS  DE  MER 

mencement  de  mal  «le  mer.  Je  l'aide  à  descendre 
l'escalier,  je  la  conduis  jusque  chez  elle;  là,  je 
veux  appeler  la  femme  de  chambre.  «  Inutile, 
me  dit-elle,  je  me  sens  déjà  mieux.  Aidez-moi 
seulement  à  ni'étendre...  ces  oreillers  sous  ma 
tête,  seulement...  Merci.  »  J'obéis.  —  «  Ne 
me  quittez  pas  encore.  »  Je  m'asseois  auprès 
d'elle,  elle  me  prend  la  main.  «  —  Plus  près.  » 
Ses  veux  me  regardaient  étrane^ement,  je  les 
sentais  appuyés  sur  les  miens  et  si  brillants 
dans  cette  cabine  obscure...  Sa  bouche  souriait, 
sa  main  pressait  la  mienne  et  doucement  m'atti- 
rait; une  violente  odeur  de  muguet  et  de  Chy- 
pre faisait  l'atmosphère  lourde,  a  — Oui.  je  suis 
mieux  »,  soupirait-elle,  et  ses  deux  bras, 
glissés  autour  de  mon  cou,  me  penchaient  mal- 
gré moi  sur  sa  bouche  et  nos  lèvres  se  tou- 
chaient... Ahl  quel  baiser I  quelle  étreinte  et 
quelle  femme  I  quelle  ardeur  et  quel  instrument 
de  plaisir!  Ah!  je  ne  plains  pas  son  mari  à 
celle-là.  ))  —  «  Pardon,  nous  le  plaignons  tous  », 
faisait  froidement  lord  Etherejd.  Etle  jeune  hom- 
me, glacé  sous  le  regard  sévère  de  ses  supérieurs  : 
«  —  Mais  je  ne  vous  ai  pas  dit  le  nom;  je  ne 
sais  pas  qui  c'est,  je   ne   saurais  même  pas  la 


PASSAGÈRES  127 

reconnaître.  —  Allons  donc,  vous  n'avez  pas  vu 
son  visage?  —  Je  n'ai  vu  que  ses  yeux  ;  et  des 
yeux    de     passion,    ça    n'a     pas    de     couleur. 

—  Avouez  que  vous  vous  êtes  vanté,  jeune 
homme.  Vous  avez  voulu  vous  amuser  de  nous. 

—  Moi?  —  Vous,  ou  bien  donnez-nous  un 
détail.  Vous  avez  bien  remarqué  quelque  chose, 
la    couleur    de    ses    dessous,     de    ses   bas?... 

—  Ses  bas!  et  l'officier  perdant  la  tète,  oui, 
je  me  souviens,  ils  étaient  jaunes.  » 

—  ((  Anatole,  montez  donc  me  rejoindre.  On 
a  d'ici  une  vue  superbe.  On  découvre  toutes 
les  îles.  »  C'était  M""^  Desmazure,  brusquement 
apparue  en  silhouette  sur  l'escalier  de  la  passe- 
relle. Elle  se  penchait,  interpellant  gaiement  son 
mari.  D'une  main  elle  s'appuyait  à  la  rampe  de 
fer  et,  relevant  de  l'autre  le  tumulte  soyeux 
de  ses  dessous,  montrait  à  tous  deux  jambes 
moulées  dans  d'éclatants  bas  couleur  d'or... 


UN  GRAND  MARIAGE 


Madame,  serai  chez  vous  à  quatre  heures 
pour  f/  traiter  affaire  gui  nous  intéresse.  Espère 
la  terminer,  veux  croire  que  vous  me  ferez 
rhonneur  de  me  recevoir.  Viens  exprès  de  Lon- 
dres et  repars  à  neuf  heures. 

Jonathan  Steem. 

—  C'est  laconique...  et  expéditif,  très  améri- 
cain surtout  I  Ah  î  ces  Yanl^ees  !  Ce  télégramme, 
sa  rédaction  surtout  I  II  y  a  cent  ans,  il  n'y  aurait 
pas  eu  assez  de  balais  pour  jeter  ce  monsieur-là 
dehors...  Ah  1  largent.  Targent  !  Ils  sont  nos 
maîtres.   » 

Et  M™^  de  Sommereuse  froissait  d'une  main 
fébrile  le  papier  bleu  de  l'imprimé.  Ce  n'était 
plus  entre  ses  doigts  rageurs  qu'une  minuscule 


UN  GRAND  MARIAGE  129 

boulette  ;  une  chiquenaude  l'envoyait  rouler  au 
bout  de  la  vaste  pièce.  » 

—  Si  je  ne  le  recevais  pas  !...  Oui,  c'est  cela. 
J'irai  faire  un  tour  au  Bois,  cela  lui  apprendra, 
à  ce  Jonathan... 

Et  la  jeune  marquise,  se  levant  foute  droite 
dans  un  étroit  fourreau  de  moire  gris  perle,  mer- 
veilleusement harmonisé  au  blond  cendré  de  ses 
cheveux,  allait  se  camper  devant  la  haute  glace 
de  la  cheminée.  L'eau  morte  du  miroir  lui  ren- 
voyait son  image,  l'ovale  exquis  d'une  face  un 
peu  étroite,  la  candeur  de  deux  larges  prunelles 
violettes  et  tout  un  ensemble  de  sfravité  virsri- 
nale  et  pensive,  égayé  à  temps  par  l'imperti- 
nence du  sourire  et  la  mobilité  sensuelle  du  plus 
joli  nez. 

Suzanne  de  Sommereuse,  née  des  Hautes- 
Agdes,  s'imposait  surtout  à  l'admiration  par  la 
plus  extraordinaire  transparence  de  teint.  Cette 
transparence  était  aujourd'hui  singulièrement 
animée,  le  télégramme  de  Jonathan  Sleem  lui 
avait  fait  monter  une  rougeur  aux  joues  :  l'indi- 
gnation lui  allait  bien.  Arrêtée  devant  la  glace, 
M""^  de  Sommereuse  le  remarquait  : 

—  Oui,  j'irai  au  Bois,  reprenait-elle,  j'ai,  par 


130  GENS  DE  MER 

hasard,  trop  belle  mine  pour  ne  pas  la  inonlier. 
Avec  la  fortune  et  la  jeunesse,  une  des  seules 
choses  que  le  monde  vous  envie  férocement, 
c'est  la  sauté.  » 

Et  la  jeune  marquise  allait  ramasser  au  bout  du 
salon  le  télégramme  métamorphosé  en  boulette, 
Elle  le  dépliait  lentement,  le  relisait  plus  lente- 
ment encore  et,  se  laissant  tomber  sur  une 
chaise,  le  coude  au  bois  de  rose  d'une  table  ornée 
d'authentiques  Gaffieri. 

—  Pauvre  Bobby,  soupirait-elle,  qui  paiera  ses 
dettes  pourtant  !  Deux  millions,  c'est  lourd.  Soit, 
je  recevrai  donc  M.  Jonathan  Steem. 

Et  se  levant,  cette  fois,  pour  sortir  : 

—  Mais  ie  2'arde  le  téléirramme.  Si  Taffaire  ne 
se  faisait  pas,  je  le  montrerai  comme  pièce  de 
conviction.   » 

Et  la  jeune  marquise  se  retirait. 

Bobby  pour  les  amis  du  Cercle  et  la  petite 
intimité  trois  mille  personnes  dans  Paris  dont 
cinq  cents  grues  des  Acacias  et  des  Hippo- 
dromes), de  son  vrai  nom  Robert  Aimery  des 
Hautes-Agdes,  était  le  frère  aine  et  bien-aimé  de 
M""*^  de  Sommereuse.  Ce  frère  adoré  faisait  l'or- 
gueil et  le  désespoir  de  sa  sœur. 


UN  GRAND  MARIAGL:  131 

Très  beau  joueur,  yachtman  accompli,  chauf- 
feur modèle,  sans  rival  dans  tous  les  sports, 
parieur  impavide  et  coqueluche  de  tous  les 
boudoirs,  Roberl-Aimery  des  Haules-Agdes  était 
à  la  côte.  Il  n'y  avait  personne  de  plus  brûlé 
que  lui  sur  la  place  ;  impossible  de  lui  faire 
faire  en  France  le  beau  mariage.  Il  avait  un 
passé  par  trop  scabreux.  Le  marquis  de  Som- 
mereuse,  très  épris  de  sa  femme,  avait  deux 
fois  payé  ses  dettes,  mais  ne  voulait  plus  rien 
savoir.  Les  Hautes-Agdes  par  eux-mêmes  ont 
peu  de  fortune.  Suzanne  avait  été  épousée 
pour  sa  beauté,  et  les  dettes  du  jeune  duc  dé- 
passaient à  l'heure  présente  plus  de  deux  mil- 
lions. La  nomenclature  de  ses  créanciers  décon- 
certait ;  Bobby  devait,  par  exemple,  soixante 
mille  francs  à  un  restaurateur  des  Champs-Ely- 
sées ;  il  en  devait  autant,  sinon  plus,  à  un  grand 
cabaret  de  Nice  ;  on  citait  de  lui  un  passif 
de  trente  mille  francs  chez  un  chemisier.  C'é- 
tait fou  et  d'autant  plus  effarant  que  Bobby 
continuait  à  jeter  l'argent  de  ses  fournisseurs 
par  les  fenêtres,  aussi  insoucieux  de  l'avenir 
que  du  passé. 

Une    catastrophe    était  inévitable    et  M™""  de 


132  GENS  DE  MER 

Sommereuse  s'en  désespérait,  quand  la  combi- 
naison de  master  Jonathan  Steem  s'était  pré- 
sentée, planche  de  salut  inespérée  dans  le  gouf- 
fre 011  glissait  des  Hautes-Agdes.  Master  Jona- 
than Steem  était  le  fils  du  fameux  AVilliam- 
Harry  Steem,  de  Cincinnati,  porcs  et  viandes 
salées,  une  des  grosses  fortunes  d'il  y  a  trente 
ans  de  la  jeune  Amérique. 

Le  vieux  William  mort,  Jonathan  Steem 
avait  continué  ;  la  maison  de  Cincinnati  avait 
aujourd'hui  des  succursales  à  Boston,  New- 
York  et  jusqu'.à  Chicago  :  elle  remuait  des 
millions.  Jonathan  Steem .  marié  et  père  de 
plusieurs  enfants,  avait  une  sœur,  miss  Geor- 
gina  Steem,  belle  créature  à  la  chaire  savou- 
reuse et  à  la  denture  solide  (des  hanches  et  de 
la  gorge  déjà  comme  une  femme),  dont  le  luxe, 
les  fantaisies  et  je  ne  sais  quoi  de  violent 
dans  l'extérieur  et  les  allures  avaient,  toute 
une  année,  remué  Paris,  ne  l'avaient  pas  ébloui. 
Trop  sûre  d'elle-même,  la  belle  Américaine  avait 
heurté  l'opinion  par  l'agressive  indépendance 
de  ses  manières.  Ses  flirts  affichés  d'abord 
avec  un  tragédien  démodé,  puis  avec  un  pein- 
tre en  vogue,  ses  déjeuners  à  Armenonville    et 


UN  GRAND  MARIAGE  133 

ses  dîners  au  Ritz,  une  escapade  assez  reten- 
tissante dans  une  Réserve  de  la  Riviera  l'avaient 
quelque  peu  démonétisée.  Le  Faubourg,  si 
accueillant  aux  riches  héritières ,  n'avait  pas 
ouvert  ses  portes  à  miss  Georgina  Steem,  et 
c'était  là  le  moindre  des  soucis  de  la  princesse 
du  porc  salé.  Miss  Georgina  Steem  n'était  pas 
venue  en  France  en  quête  d'un  épouseur:  et 
puis  les  années  avaient  passé  et,  entre  temps,  la 
descendante  des  Steem  s'était  mis  en  tête  de 
devenir  duchesse. 

Comme  cette  belle  indépendance  n'était  pas 
d'un  placement  facile,  le  frère,  homme  avisé, 
passait  un  minutieux  examen  des  ducs  alors  à 
vendre.  Il  arrêtait  son  choix  sur  Robert-Aimerv 
des  Hautes-Agdes;  la  situation  de  ce  cher  Bobbv 
ne  lui  permettait  pas  les  préjugés. 

De  son  côté  la  marquise  de  Sommereuse,  très 
inquiète  des  destinées  de  son  frère,  avait  épan- 
ché son  angoisse  dans  le  sein  d'une  As'ence  • 
l'Agence  discrète  avec  célérité  (il  faut  bien  jus- 
tifier son  programme),  avait  mis  en  rapport  ces 
deux  âmes  familiales  ,  master  Jonalhan  et  la 
marquise  Suzanne.  A  de  vagues  ouvertures  de  la 
France  la  pratique  Amérique  avait  répondu  par 

8 


134  GENS  DE  MER 

des  questions  directes  ;  des  pourparlers  s'étaient 
ene^agés.  trop  rapides  au  gré  de  la  marquise 
effrayée  du  train  que  prenaient  les  choses. 
Suzanne  des  Hautes-Agdes  n'en  avait  pas  informé 
son  mari  ;  à  peine  en  avait-elle  parlé  un  soir  à 
son  frère,  après  dîner,  entre  deux  cigarettes,  et 
voilà  que,  prise  dans  l'engrenage,  elle  se  trou- 
vait acculée  à  un  rendez-vous,  un  véritable  ren- 
dez-vous d'affaires  que  ce  Yankee  lui  donnait 
par  télégramme  avec  le  désir  expressément  for- 
mulé d'en  finir.  Il  venait  entre  deux  signatures, 
Tune  à  Londres  et  lautre  à  Bruxelles,  ter- 
miner ce  marché  Hautes-Agdes  et  Steem,  et 
le  procédé  révoltait  tout  le  sang  bleu  de  M™"  de 
Sommereuse. 

Elle  s'y  résignait  pourtant.  A  quatre  heures 
elle  était  installée  dans  le  cabinet  de  son  mari. 
Elle  l'avait  choisi  à  cause  des  portraits  de  fa- 
mille... 

—  Des  ancêtres,  la  seule  chose  qu'ils  n'aient 
pas  encore,  avait  judicieusement  pensé  cette 
petite-fille  des  Croisés,  il  leur  faut  au  moins  trois 
cents  ans  et  six  guerres  pour  oser  afficher  un 
portrait.   » 

Une    gerbe  de  lis    dans  une  grande  urne  de 


UN  GRAND  MARIAGE  135 

Sèvres  blanc  rompait  seule  l'austérité  de  la 
pièce.  M™^  de  Sommereuse  n'avait  pas  daigné 
changer  de  robe,  mais  elle  avait  noué  autour  de 
sa  taille  un  fichu  de  tulle  blanc,  accentuant 
ainsi  une  ressemblance  légendaire  avec  la  Dau- 
phine,  ressemblance  royale  destinée  à  émouvoir 
le  sang  plébéien  de  Jonathan;  puis  elle  réflé- 
chissait que,  si  l'exactitude  est  la  politesse  des 
rois,  elle  est  un  peu  bourgeoise  chez  les  reines, 
et  pour  ne  pas  avoir  l'air  de  trop  attendre  les 
millions  de  Fx^mérique  la  jeune  femme  passait 
dans  le  salon  voisin. 

A  quatre  heures  sonnant,  un  valet  de  pied 
introduisait  master  Steem  dans  le  cabinet  aux 
portraits.  D'un  coup  d  œil,  le  visiteur  inspec- 
tait la  haute  salle  baignée  de  clair-obscur  et 
commençait  l'inventaire  des  toiles.  Presque  au 
même  instant,  une  porte  s'ouvrait  et  la  marquise 
de  Sommereuse  faisait  son  entrée. 

Un  salut,  une  révérence  profonde  : 

—  Veuillez  vous  asseoir,  monsieur. 

La  jeune  femme  avait  remarqué  que  le  visi- 
teur avait  aux  pieds  des  souliers  ferrés  et  sur  le 
dosl'homespun  jaunâtre  des  complets  de  voyage; 
un  faux-col  propre  éclaircissait  seul  sa  tenue,  la 


136  GENS  DE  MER 

cravate  rouge  cachait  à  peine  les  carreaux  de  la 
chemise  de  flanelle.  Master  Jonathan  n'avait 
même  pas  laissé  sa  canne  aux  mains  du  valet  de 
pied. 

Les  deux  antagonistes  se  mesuraient  du  re- 
gard. L'Américain  s'était  assis  : 

—  Je  serai  bref,  madame.  D'ailleurs  je  n'ai 
qu'une  heure  à  vous  donner,  j'ai  trois  rendez- 
vous  en  sortant  d'ici.  Le  temps  de  dîner,  et  je 
prends  le  train  de  neuf  heures  à  la  gare  du  Nord. 

—  J'ai  reçu  votre  télégramme,  plaçait  la  mar- 
quise. 

—  En  effet  j'oubliais.  Je  suis  chez  vous,  c'est 
que  vous  consentez  à  traiter,  c'est-à-dire  à  con- 
clure l'affaire  qui  m'amène.  Pas  de  phrases, 
n'est-ce  pas?  Ce  mariage  n'aurait  pas  déraison 
d'être,  si  le  duc  des  Hautes-Agdes  avait  un  patri- 
moine ;  il  n'en  serait  même  pas  question  de 
mon  côté,  si  ma  sœur  Georgina  Steem  n'avait  la 
fantaisie  d'être  duchesse.  Les  jeunes  gens  se 
connaissent-ils?  Peu  importe,  ma  sœur  est  très 
belle,  je  puis  vous  l'affirmer.  Je  connais  le  duc 
de  vue,  ils  auront  de  beaux  enfants,  tout  est  là  ; 
le  sans"  des  Steem  vaut  celui  des  Hautes-A^des, 
si  j'en  juge  par  vous  et  moi.   » 


UN  GRAND  MARIAGE  137 

Et  il  adressait  à  la  jeune  femme  décontenan- 
cée un  sourire  de  fatuité  heureuse.  Il  l'aggra- 
vait encore  par  un  soudain  cambrement  de  son 
torse  ;  master  Jonathan  Steem  avait  croisé  ses 
bras  sur  sa  poitrine  et  en  faisait  saillir  les  mus- 
cles comme  ceux  d'un  lutteur. 

—  Allons  donc  au  fait  :  le  duc  des  Hautes- 
Agdes  est  aujourd'hui  à  la  tête  de  deux  millions 
de  dettes.  Hautes-Agdes  est  hypothéqué  bien  au- 
dessus  de  sa  valeur,  une  vente  serait  un  désastre. 
Monsieur  votre  frère  est  donc  acculé  à  ceci  ou 
à  cela;  au  suicide  ou  à  un  engagement  dans  la 
légion  étrangère,  ce  qui  revient  au  même,  ou  alors 
le  beau  mariage.  Le  beau  mariage,  moi,  je  viens 
vous  l'offrir.  Miss  Georgina  Steem  a  vingt-cinq 
ans  ;  c^est  une  des  plus  belles  créatures  des 
Etats  et,  il  y  a  vingt  ans,  elle  en  aurait  été  un 
des  plus  sensationnels  partis,  mais  les  temps  ont 
marché.  La  maison  Steem  et  G'"^  ne  dispose  que 
de  quarante  millions,  ce  qui  est  relativement 
peu  chez  nous.  Eh  bien  I  le  jour  oii  ma  sœur 
sera  duchesse  des  Hautes-Agdes,  je  paie  les 
dettes  du  duc,  je  rachète  Hautes-x\.gdes  à  son 
nom  et  je  lui  reconnais  un  million. 

—  Ginquante  mille  francs  de  rente,  c'est  peu. 

8. 


138  GENS  DE  MER 

Pas  même  cinquante   mille  francs  à  trois  pour 
cent. 

—  Oh  !  chez  nous  l'argent  ne  rapporte  pas 
moins  de  sept.  Le  duc  n'aura  qu'à  laisser  l'ap- 
port que  je  lui  reconnaîtrai  dans  notre  banque, 
je  lui  garantis  quatre-vingt  mille  francs  de  rente. 

—  C'est  peu  pour  un  ménage. 

—  Mais,  attention,  je  recc^nnais  à  ma  sœur 
six  millions,  mais  je  la  marie  sous  le  régime  de 
la  séparation  de  Liens;  je  tiens  à  sauvegarder 
les  intérêts  de  mes  petits-neveux. 

—  Vous  vous  méfiez,  monsieur? 

—  Dame.  Bobby  a  un  passé  un  peu  lourd,  —  et 
les  lèvres  rasées  de  l'Américain  avaient  un  sou- 
rire informé  en  prononçant  le  nom  de  liobby,  — 
au  cas  où  les  choses  tourneraient  mal,  il  faut 
tout  prévoir,  il  faut  que  les  marquis  des  Hautes- 
Agdes  soient  assez  riches  pour  entretenir  leur 
père.  Voilà,  madame,  ce  que  j'avais  à  vous 
dire. 

—  C'est  un  marché. 

—  Non,  une  affaire. 

—  Vous  achetez  le  duc  des  Hautes-Aades  trois 
millions. 

—  Pardon,  quatre  :  ce  n'est  pas  assez  ? 


UN  GRAND  MARIAGE  i:]0 

—  Un  Haules-Agdes  ne  se  vend  pas. 

—  Personne  ne  se  vend,  mais  chacun  agit  au 
mieux  de  ses  intérêts  et  il  faut  bien  faire  une  (in. 

Jonathan  Steem  consultait  sa  montre  : 

—  J'ai  dit  quatre  milhons.  Vous  n'en  trou- 
verez pas  plus. 

—  Monsieur  ! 

La  marquise  de  Sommereuse  s'était  levée  fré- 
missante, tout  son  être  vibrait  comme  une  tige: 
un  froncement  imprévu  de  ses  narines  lui  faisait 
un  mufle  de  lion.  L'Américain  la  regardait^  inté- 
ressé. 

—  Vous  êtes  très  belle. 

La  jeune  femme  se  cabrait,  atteinte  et  ré- 
voltée : 

—  Monsieur  1 

Elle  esquissait  le  geste  de  lui  montrer  la 
porte.  Le  Steem  la  considérait  froidement. 

—  Quelle  race  !  pensait-il  à  haute  voix. 
Et,  désignant  les  cadres  pendus  aux  murs  : 
^  Des  Sommereuse  ou    des    Haules-Agdes  ? 

—  Des  Sommereuse,  faisait  Suzanne  inter- 
loquée. Vous  êtes  ici  chez  le  marquis. 

—  Alors  tous  les  Hautes-Agdes  sont  au  châ- 
teau, la  propriété  du  duc? 


140  GENS  DE  MER 

La  jeune  femme  venait  de  se  ressaisir.  Elle  ne 
daignait  même  pas  répondre. 

Alors  Jonathan  : 

— Je  vous  apparais  comme  un  mufle  et  je  ne  dis 
pas  un  mot  qui  ne  vous  révolte.  Différence  de 
races  et  de  tempéraments.  Vous  apportez  en  tout 
ceci  une  vieille  sentimentalité  que  nous  n'avons 
pas,  nous  autres  gens  pratiques,  essentielle- 
ment hommes  d'affaires.  Je  suis  un  peu  brutal 
peut-être,  mais  je  vous  assure  que  je  suis 
un  très  honnête  homme.  J'évalue  le  titre  et 
la  personnalité  du  duc  desHautes-Agdes  à  quatre 
millions  ;  je  viens  vous  proposer  d'associer 
cette  valeur  à  celle  de  ma  sœur  Georgina  Steem, 
que  j'estime  moi,  six  millions.  Je  ne  ferais  pas 
l'affaire  si  elle  ne  me  semblait  excellente^  mais 
je  la  sais  bien  meilleure  encore  pour  vous. 
Yoilà. 

La  marquise  s'était  laissé  tomber  sur  sa  chaise, 
comme  brisée. 

—  Monsieur  ! 
L'Américain  s'était  levé. 

—  Madame,  je  vous  ai  demandé  un  rendez- 
vous  de  quatre  heures  à  cinq  heures.  Je  n'ai 
plus  qu'une  minute  à  vous  donner,  je  suis  attendu 


UN  GRAND  MARIAGE  141 

ailleurs.  Ici  Je  n'attends  plus  que  votre  réponse. 
Quelle  est  votre  décision? 

—  Ma... 

—  Le  duc  Robert-Aimery  des  Hautes-Agdes 
veut-il  épouser,  oui  ou  non,  miss  GeorginaSteem? 

—  Mais  si  vite  ? 

—  Madame,  je  prends  ce  soir  le  train  de 
Bruxelles  à  neuf  heures.  Demain,  à  dix  heures 
du  matin,  je  verrai  un  prince  belge.  Evitez-moi 
un  voyage  inutile.  Un  silence  de  votre  part 
équivaut  à  un  refus. 

Un  subit  effarement  redressait  la  marquise. 

—  Mais,  monsieur,  donnez-moi  au  moins 
jusqu'à  demain.  On  laisse  au  moins  une  nuit 
pour  réfléchir.  Il  faut  que  je  voie  mon  frère. 

—  Soit,  madame,  je  vais  vous  donner  mon 
adresse  à  Bruxelles. 

Et,  crayonnant  quelques  mots  sur  une  carte  : 

—  Je  vais  remettre  le  prince  de  Naslahaut  à 
demain  trois  heures.  J'attendrai  votre  télé- 
gramme jusqu'à  midi  ;  c'est  vous  dire  que  nous 
préférons  de  beaucoup  à  un  prince  belge  un  duc 
français. 

Et  le  Yankee  prenait  congé. 


LE  SAINT   COUPABLE 


Toulon  somnolait  :  1  après-midi  était  accablant. 
les  rues  rongées  de  soleil  dévalaient  vers  la  mer, 
étroites  et  jaunes,  à  peine  soulignées  d'un  côté 
par  un  mince  liséré  d'ombre.  Derrière  les  per- 
siennes  closes  on  sentait  des  siestes  commen- 
cées et  des  paresses  en  bras  de  chemises  qui  se 
prolongeraient  au  moins  jusqu'au  soir  ;  toute  la 
ville  semblait  dormir  entre  sa  rade  et  ses  mon- 
tagnes devenues  transparentes,  comme  évapo- 
rées de  chaleur  ;  une  odeur  forte  cinglait  des 
égouts. 

Un  seul  coin  frais  dans  la  cité  soleilleuse,  la 
place  Puget  baignée  d'un  clair-obscur  tombé  de 
ses  platanes,  la  place  Puget  et  sa  fontaine  en 
rocaille,  toute  verte  de  mousses  et  de  capillaires, 
avec  son  murmure  d'eau  perlant  de  feuille  en 
feuille,  ses   marchands  de  coquillages  installés 


LE  SAINT  COUPABLE  143 

autour  de  sa  vasque  et  l'âpre  amertume  de  leur 
éventaire... 

Nous  nous  y  étions  réfugiés,  Maxence  Forber 
et  moi,  chassés  du  bord  de  mer  par  Taveuglante 
réverbération  du  soleil,  et,  échoués  dans  un  bar, 
nous  nous  absorbions  en  vrais  Provençaux  dans 
la  lente  élaboration  d'une  grenadine-amer-limo- 
nade. 

Trois  pêcheurs,  pantalons  retroussés  jusqu'au- 
dessus  des  genoux,  venaient  de  s'installer  à  une 
table  voisine  de  la  nôtre.  Encore  chargés  de 
leurs  filets,  ils  portaient  avec  eux  une  forte 
odeur  de  marée,  et,  sur  le  pavé,  d'humides  em- 
preintes attestaient  la  largeur  de  leurs  pieds 
nus. 

Deux  des  pêcheurs  semblaient  avoir  pris  h 
parti  un  troisième,  qui  se  taisait,  le  coude  à  une 
table  et  le  menton  dans  la  main,  et  mêlaient  à 
leur  conversation  saint  Antoine  de  Padoue. 

—  Ton  ancre  !  Ah  I  si  tu  comptes  sur  lui 
pour  la  retrouver,  tu  peux  en  faire  ton  deuil, 
Pascal  ! 

—  Oui,  ajoutait  l'autre,  il  n'a  plus  d'autorité, 
ce  saint,  il  est  passé  de  mode.  Faut  croire  qu'il 
n'est  plus  en  cour  au  paradis. 


144  GENS  Di:  MER 

—  Il  m'a  pourtant  une  fois  fait  retrouver  mes 
filets  et  contre  un  cier;L'e  de  quarante  sols, 
disait,  en  hochant  la  tète,  celui  que  les  autres 
avaient  appelé  Pascal. 

—  Tes  filets  1  Tu  les  a  retrouvés  dans  la  bar- 
que du  Génois,  parce  que  le  Génois  te  les  avait 
pris.  Les  Génois  î  tous  voleurs.  Tu  n'as  qu'à 
faire  une  randonnée  au  port  marchand  et  au  fort 
Saint-Jean,  tu  la  retrouveras  peut-être,  ton 
ancre  :  mais  croire  que  le  saint  te  mettra  le  nez 
dessus,  non.  tu  n"es  rien  fada  fadais.^  mon  pau- 
vre Pascal. 

Et  Pascal  abattant  son  poing  sur  la  table. 

—  Xom  de  Dieu  !  une  ancre  qui  m'avait  coiité 
plus  de  cent  francs  et  d'occasion,  au  marché  à 
la  ferraille,  sur  le  Champ  de  Mars;  et  tu  dis 
qu'saint  Antoine,  cette  fois-ci,  n'pourra  rien  pour 


moi  ! 


—  Tu  n'es  pas  fou,  tu  sais  bien  quin'peut  plus 
rien,  ton  saint,  d'puis  que  la  Corsoise  du  Bar 
des  glace>^  l'a  noyé  dans  la  fontaine.  Ah  1  ça  lui 
a  porté  un  coup,  cette  noyade-là. 

—  Ça,  c'est  vrai. 

—  Et  ça  a  bien  diminué  sa  clientèle.  Ah  ! 
il  en  a  eu  autrefois,  de  l'argent,  ce  saint-là  ! 


LE  SAINT  COUPABLE  145 

—  Mais,  maintenant  ! 

—  Ça  n'est  plus  ça. 

—  Alors  vous  croyez  qu'en  allant  faire  un 
petit  tour  chez  les  Génois?... 

—  Yas-y  toujours,  Pascal;  tu  connais  l'pro- 
verbe  :  Gêne^,  mer  sans  poissons,  femme  sans 
vergogne,  homme  sans  foi. 

—  Mer  sans  poisson  !  aussi  y  viennent  chez 
nous  pêcher  le  nôtre  !  et  y  ne  pèchent  pas  que 
d'ia  sardine  et  du  homard,  ils  font  aussi  main 
basse  sur  nos  engins. 

—  T'as  bien  parlé.  Marins,  j'suis  sûr  que  c'est 
les  Génois  qui  m'ont  escamoté  mon  ancre,  et 
cette  nuit  je  me  lèverai  à  deux  heures  et  j'irai 
faire  un  tour  dans  leurs  barques,  au  Mourillon. 

—  Et  j'irai  avec  toi,  Pascal.  Tu  sais  qu'ces 
frères-là  ont  Tcouteau  facile. 

—  Tope  là  ;  et,  en  attendant,  j'paie  la  tour- 
née. J'voulais  mettre  à  saint  Antoine  un  cierge 
de  deux  écus,  ça  sera  encore  une  économie. 

—  Et  nous  t'en  offrons  une  autre,  Pascal,  au 
bar  du  Casino. 

—  Alors  on  monte  au  boulevard  ?  On 
monte  I  « 

Les  pêcheurs  réglaient  et  se  levaient. 

9 


146  GENS  DE  MER 

—  Et  cela  vous  en  bouche  un  coin,  me  disait 
familièrement  Forber.  ce  saint  noyé  qui  en  perd 
sa  clientèle.  On  voit  bien  que  vous  n'êtes  pas  du 
pays;  l'histoire  a  remué  toute  la  ville  et  ranime 
encore  les  conversations  de  cercles  et  de  carrés, 
les  soirs  de  parties  languissantes,  et  nous  sommes 
sur  le  lieu  même  du  crime.  C'est  dans  Teau  de 
cette  fontaine,  dans  cette  vasque  que  fut  trou- 
vée la  statue  du  saint  coupable...  oui,  coupable 
de  ne  pas  avoir  exaucé  la  prière  de  sa  dévote. 
Ce  pauvre  saint  Antoine  de  Padoue  fut  bel  et 
bien  submergé  et  noyé  en  effigie  par  celle  qu'il 
avait  oublié  d'écouter.  Est-ce  assez  moyenâgeux 
et  espagnol  !  Cela  ne  vous  rappelle-t-il  pas  les 
envoûtements  opérés  au  moyen  de  statuettes  de 
ciré,  percées  d'une  aiguille  empoisonnée  à  la 
place  du  cœur  ou  de  la  tête,  selon  la  maladie  dont 
la  maîtresse  trahie  ou  l'amant  abandonné  voulait 
voir  mourir  l'infidèle.  Et  'naturellement  c'est 
une  femme  qui  a  fait  ce  beau  coup.  Les  femmes 
seules  ont  ce  fanatisme  et  cette  ardeur  d'imaeri- 
nation  dans  la  vengeance  et  cette  femme  était 
une  fille  du  quartier,  une  misérable  prostituée 
de  ce  Chapeau  Rouge  dont  les  ruelles  puantes  et 
sordides  dévalent,  à  cinquante  mètres  d'ici,  sur 


LE  SAINT  COUPABLE  147 

cette  étonnante  place  dite  du  «  Pavé  dWmour  ». 
Cette  fille,  une  Corsoise,  comme  ils  disent  ici, 
en  réalité  une  Corse,  pour  parler  français, 
aimait  follement,  de  toute  son  àme  et  de  toute 
sa  chair...  Ne  prenez  pas  cet  air  efïaré  î  Ces  mal- 
heureuses créatures  ont  quelquefois  une  àme, 
une  petite  âme  obscure,  dont  la  flamme  ne  brûle 
que  plus  intense  au  moindre  souffle  un  peu  vif 
tombé  dans  Taffreuse  geôle  oii  les  parque  la 
Salubrité.  Leurs  affreuses  corvées  de  métier 
n'apportent  pas  chez  toutes  la  lassitude  et  l'écœu- 
rement que  Ton  croit...  Chez  certaines,  au  con- 
traire, les  sens  s'exaspèrent  et  T hystérie  se 
développe,  allumée  de  jalousies,  de  vanités  et 
d'alcool.  C'était  le  cas  de  cette  Corse. 

Elle  s'était  prise  d'une  espèce  de  passion  ado- 
rante et  sauvag-e  pour  un  matelot  du  Brennus, 
un  rengagé  breton  retenu  dans  la  marine  par 
ses  galons  de  quartier-maître,  une  douce  et 
morne  brute  entrée,  un  soir  de  bordée,  dans  la 
maison  de  cette  fille,  monté  au  hasard  avec  elle, 
et  qui,  par  veulerie,  par  faiblesse  était  revenu... 
Avec  la  passivité  et  Tentètement  borné  de  sa 
race,  le  Breton  s'était  peu  à  peu  attaché  à  cette 
prostituée,  qui  avait  pour  lui  des  caresses  plus 


148  GENS  DE  MER 

longues,  que  n'en  ont  ordinairement  ses  pareilles, 
et  s'ingéniait  à  lui  faire  plaisir.  Exilé  dans  celte 
irrande  caserne  grouillante  qu'est  Toulon,  loin 
du  pays  et  sans  famille,  le  matelot  avait  retrouvé 
près  de  cette  fille  accueillante  un  semblant  de 
fover.  Il  s'était  mis  en  ménage  avec  elle,  comme 
ille  disait  en  son  langage  naïf,  ils  étaient  mariés. 
11  l'appelait  sa  femme  et,  chaque  fois  qu'il  des- 
cendait à  terre,  il  venait  s'installer,  durant  des 
heures,  à  une  table  de  l'établissement,  assistait, 
mélancolique,  aux  allées  et  venues  et  aux  sorties 
de  la  Françoise  avec  les  autres  clients  (c'était  le 
métier),  et  attendait  que  le  flot  des  visiteurs  eût 
tari  pour  monter...  Il  passait  après  la  clientèle, 
comme  tous  les  hommes  aimés,  et,  quand  il 
n'avait  pas  d'argent  en  poche,  c'était  elle  qui 
payait  pour  lui  au  comptoir  ;  mais,  les  soirs  de 
paie,  il  se  rattrapait  en  lui  apportant  des  fleurs, 
(ces  petits  bouquets  d'œillets  et  de  tubéreuses 
que  les  marins  permissionnaires  piquent  dans 
l'échancrure  de  leur  col)  des  rubans,  des  mou- 
choirs fins  et  même  des  images  de  sainteté,  car 
le  Breton  était  resté  croyant.  La  Corse  était 
aussi  dévote  malgré  l'ignominie  de  sa  profes- 
sion et,  à  l'occasion  de  la  Saint-Jean  (c'était  le 


LE  SAINT  COUPABLE  149 

nom  cUi  quartier-maître),  elle  lui  avait  même 
donné  un  chapelet  en  lui  faisant  promettre  qu'il 
le  porterait  toujours  en  souvenir  de  leur  amour, 
et  lui,  tout  attendri,  un  peu  ému,  un  peu  bu 
peut-être,  lui  avait  juré  sur  la  tombe  du  dé- 
funt son  pauv' père  qu'il  ne  Toublierait  jamais 
et  qu'elle  ne  tomberait  jamais  de  son  cœur.  Et 
ne  souriez  pas,  mon  cher!  Cela  n'est  pas  si  ridi- 
cule ;  les  humbles  aiment  comme  ils  peuvent  et 
bien  plus  sincèrement  que  nous. 

—  Pardon,  mais  je  ne  vois  pas  jusqu'ici  ce 
que  saint  Antoine  de  Padoue... 

—  En  effet;  mais,  avant  tout,  il  faut  que  vous 
sachiez  que  Toulon  est  un  des  derniers  refuges 
de  ce  bienheureux.  C'est  à  deux  pas  d'ici  que 
le  vénéré  saint,  dont  l'intercession  fait  retrou- 
ver aux  personnes  croyantes  les  objets  et  même 
les  amants  perdus,  possède  le  plus  cossu  de 
ses  innombrables  autels  ;  sa  chapelle  est  des 
plus  achalandées.  Non  seulement  elle  est  en 
vogue  dans  le  pays  et  fréquentée  par  toutes  les 
commères  du  quartier,  mais  sa  renommée  s'étend 
dans  toute  la  France  et  même  hors  des  fron- 
tières ;  des  lettres  et  des  offrandes  y  affluent 
journellement  d'Espagne   et  d'Italie,  d'Autriche 


150  GENS  DE  MER 

et  même  du  Nouveau  Monde,  et  la  desservante 
de  cette  chapelle  réalise  bon  an  mal  an  des  bé- 
néfices d'au  moins  vingt-cinq  mille  francs,  car 
cet  autel  n'est  pas  dans  une  église,  il  est  chez 
une  mercière.  La  chose  est  invraisemblable, 
mais  c'est  ainsi.  C'est  dans  une  arrière-boutique, 
convertie  en  oratoire,  que  saint  Antoine  de  Pa- 
doue  opère.  Il  a  sa  boite  aux  lettres  comme 
un  haut  fonctionnaire  de  TEtat  ,  toute  une 
carsaison  de  ciere^es  de  toutes  errosseurs  et 
de  tous  prix  et  encaisse  par  jour  une  bonne 
moyenne  de  pièces  de  cent  sous.  Pour  les  fer- 
vents la  mercière  tient  tout  un  choix  de  petits 
saints  Antoines  de  diverses  grandeurs,  à  l'effigie 
du  vrai  ;  la  boutique  où  il  miraculise  n'est  pas 
loin  du  marché.  Marchandes  et  revendeuses  y 
affluent,  et  aussi  les  dames  de  la  ville.  Il  n'est 
pas  moins  populaire  auprès  des  demoiselles  du 
Chapeau  roufje.  Dans  ce  monde-là  on  a  toujours 
perdu  quelque  chose  et  on  a  toujours  quelque 
objet  à  retrouver. 

La  Françoise  était  une  des  ferventes  du  Saint: 
c'était  toujours  pour  son  Breton  qu'elle  allait 
le  prier,  l'implorer  et  lui  porter  ses  économies. 
Voilà  cinq  ans  que  son  quartier-maître  et  elle 


LE  SAINT  COUPABLE  loi 

étaient  ensemble,  et  c'est  à  saint  Antoine  qu'elle 
attribuait  la  durée  de  leur  liaison.  Le  chapelet 
qu'elle  lui  avait  donné  avait  été  béni  sur  son 
autel  ;  à  chaque  départ  de  Jean  pour  une  croi- 
sière, elle  n'avait  jamais  manqué  d'aller  lui  brû- 
ler deux  cierges,  et  Jean  lui  était  toujours  revenu 
bien  portant  et  fidèle.  A  ses  retours  d'Alger 
comme  des  Salins-d'Hyères,  à  ses  rentrées  de 
Marseille,  où  il  va  tant  de  mauvaises  femmes 
pourtant,  comme  à  celles  de  Villefranche  et  du 
S"olfe  Juan,  si  dan2:ereuses  pour  les  amies  des 
matelots  à  cause  de  Nice,  où  les  hommes  ont 
tant  d'occasions  de  se  débaucher,  elle  l'avait 
toujours  retrouvé  plus  tendre  et  plus  câlin 
qu'au  départ,  et  sa  dévotion  pour  le  saint  s'en 
était  exaltée.  Elle  le  vénérait  plus  que  Madame  la 
Vierge,  elle  Taimait  peut-être  encore  plus  ardem- 
ment que  Jésus.  Mieux  :  Jean  avait  eu  son  chan- 
gement pour  Brest,  il  avait  dû  partir  pour  gagner 
son  nouveau  navire,  et  cela,  dans  son  propre  pays; 
il  s'y  était  tellement  langui  d'elle  qu'il  en  avait  de- 
mandé son  changement,  et,  un  beau  matin,  il  lui 
était  revenu.  11  avait  trop  d'ennui  de  ne  plus  la 
voir;  mais  aussi  en  avait-elle  fait  des  neu vaines  à 
ce  bon  saint  Antoine  de  Padoue,  pendant  que  son 


152  GENS  DE  MER 

homme  était  sur  Fescadre  de  l'Océan.. .  Et  voilà 
qu'après  cinq  ans  d'amour,  comme  dans  les 
livres,  au  bout  d'un  mois  de  permission  qu'il 
était  allé  passer  au  village,  auprès  de  ses  vieux, 
il  lui  écrivait  qu'il  ne  reviendrait  plus.  La  mère 
se  faisait  vieille,  le  père  était  infirme  ;  ils  le  vou- 
laient auprès  d'eux  et,  pour  ne  pas  les  contra- 
rier, il  démissionnait,  prenait  une  barque  de 
pèche  et  épousait  une  cousine  à  lui,  une  Bre- 
tonne bien  honnête,  bien  gente  et  bien  affable, 
qui  avait  quelque  bien  et  cinq  ans  de  moins  que 
lui.  C'était  elle  qui  l'avait  quasi-demandé,  la 
cousine  !  Elle  était  encore  toute  petite  fille  qu'elle 
l'aimait  déjà  et  qu'il  ne  s'en  était  jamais  douté. 
Et  voilà.  Ça  lui  faisait  deuil  de  lui  écrire  tout  ça; 
qu'elle  avait  été  bien  bonne  pour  lui  et  qu'il  s'en 
souviendrait  toujours. 

La  Françoise  avait  lu  la  lettre  sans  dire  un 
mot;  son  front  s'était  seulement  creusé  d'une 
grande  ride.  Les  lèvres  sèches,  elle  avait  replié 
la  lettre  et  l'avait  mise  dans  sa  poche;  seulement, 
le  soir,  son  dernier  client  parti,  elle  saccageait 
à  coups  de  poing  et  à  coups  de  pied  le  petit  autel 
dressé  par  elle  au  saint  dans  sa  chambre  et  tenu 
caché  derrière  un  rideau,  s'emparait  de  sa  sta- 


LE  SAINT  COUPABLE  153 

tuette,  et,  jetant  un  fichu  sur  sa  tète,  dégringo- 
lait Tescalier  et  s'enfuyait  par  la  première  rue. 
Elle  ne  rentrait  qu'une  heure  après. 

Le  lendemain  matin,  un  de  ces  marchands  de 
coquillages,  en  puisant  de  l'eau  de  la  fontaine 
pour  arroser  son  éventaire,  remarquait  la  sta- 
tuette en  faïence  couchée  au  fond  de  la  vasque. 
Il  la  montrait  à  la  marchande  de  journaux  ins- 
tallée auprès  de  lui  ;  des  passants  s'arrêtaient, 
des  commères  s'attroupaient,  des  boulangers 
sans  ouvraofe  sortaient  des  bars  d'en  face.  Il  v  a 
deux  bureaux  de  tabac,  place  Puget.  Ce  fut  bien- 
tôt une  émeute.  On  repêchait  le  saint,  on  le 
reconnaissait,  des  femmes  se  signaient.  C'était 
un  scandale,  un  sacrilège.  On  avait  noyé  saint 
x\ntoine.  Par  les  allées  Lafayette,  où  le  marché 
battait  son  plein,  la  nouvelle  gagnait  le  Chapeau- 
Rouge  ;  des  créatures  en  peignoir  s'amenaient 
en  traînant  des  savates  sous  leurs  talons  nus. 
C'était  bien  une  de  ces  saletés-là  qui  avait  fait  le 
coup,  et,  comme  un  groupe  de  ménagères  in- 
dignées montrait  le  poing  à  ces  voleuses  de 
santé  : 

—  Non,  ce  n'est  pas  elles,  mais  c'est  moi, 
faisait  la  Corse   en  écartant  la  foule,   la  foule 

9. 


154  GENS  DE  MER 

instinctivement  reculée  devant  la  pâleur  de  celte 
femme  echevelée  aux  yeux  fixes.  C'est  moi  qui 
ai  noyé  le  saint.  Y  m'a  trompée,  trahie,  volée. 
Depuis  cinq  ans  que  j'  l'engraisse  pour  qu'i 
m'garde  mon  homme.  Mon  homme  s'rait  mort 
en  mer.  j'aurais  rien  dit,  c'est  son  métier,  il  est 
marin  ;  mais  le  saint  me  Ta  laissé  prendre  par 
une  aut'  femme.  Alors,  j'ai  noyé  le  saint. 


SALUE,    « ANGÈLEÎ  » 


—  Monsieur,  c'est  le  batelier  qui  vient  dire 
qu'y  faudrait  peut-être  que  ces  messieurs  et 
dames  se  pressent,  par  rapport  au  vent  qui  se 
lève.  Plus  tôt  qu'on  s'ra  parti,  mieux  qu'ça  vau- 
dra à  cause  de  la  mer. 

—  Nous  sommes  menacés  d'une  si  mauvaise 
traversée  que  cela?  Diable!  diable  I 

—  Moi,  si  c'est  pour  être  secouée  comme  ce 
matin  sûr  le  vapeur,  j'aime  autant  rester  coucher 
ici,  déclarait  Fanny  Marberg. 

—  Réfléchis,  chère  amie,  que  c'est  deux  jours 
et  deux  nuits  dans  File.  Le  paquebot  ne  revient 
qu'après-demain. 

—  Baste!  il  y  aura  toujours  la  barque  et  son 
batelier. 

—  Huml  si  nous  ne  la  prenons  pas  aujour- 
d'hui, nous  ne  la  prendrons  pas  demain. 


156  GENS  DE  MER 

—  D'autant  plus  que  dans  ce  pays,  quand  le 
vent  se  lève,  on  ne  sait  pas  quand  il  se  cou- 
che.  » 

Et,  tout  fier  de  son  à-peu-près.  Pierre  Girard 
se  renversait  en  arrière,  les  pouces  dans  les 
entournures  de  son  gilet. 

La  servante  de  l'auberge,  attendait  toujours 
notre  décision.  Henri  Mareuil  s'impatientait  : 

—  Avec  tout  cela,  nous  n'avançons  pas.  Le 
batelier  est  là? 

—  Oui,  monsieur.  Il  espère  dehors. 

—  Faites-le  entrer. 

La  fille  s'éclipsait  et  ramenait  presque  aus- 
sitôt un  petit  vieux,  bien  propre,  la  figure 
ronde,  rasé  de  frais,  sauf  un  bouc  en  poil 
blanc,  comme  ils  le  portaient  tous  jadis  dans 
la  flotte;  un  petit  vieux  relu,  membru,  en- 
core tout  vert  malgré  sa  taille  un  peu  voû- 
tée, et  dont  les  yeux  très  jeunes,  d'un  bleu 
de  fleur,  mettaient  une  lueur  gaie  sous  les 
sourcils  épais.  L'homme  en  tricot,  la  vareuse 
en  sautoir,  se  tenait  devant  nous.  L'œil  jovial, 
la  face  décidée,  il  pétrissait  son  béret  entre  ses 
doigts. 

—  C'est  vous,  le  batelier  qui  devez  nous  con- 


SALUE,  «  ANGELE  »  1^7 

duire  à  la  Tour-Fondue?  Nous  allons  avoir  une 
mauvaise  mer? 
Alors,  l'interpellé  : 

—  J'n'ai  point  dit  ça,  monsieur.  J'ai  dit  que 
le  vent  allait  se  lever,  et  plu?  qu'on  attendrait, 
plus  qu'on  danserait. 

—  Alors  je  ne  pars  pas!  s'ccriait  Fanny  Mar- 
berg. 

—  Alors  vous  n'partirez  point  d'main,  ni 
après-d'main,  ma  belle  dame. 

Et,  avec  un  clignement  de  ses  petits  yeux 
malins  : 

—  Quand  Tmistral  souffle,  c'est  pour  trois 
jours,  et  il  va  toujours  de  plus  en  plus  fort, 
comme  Tchien  à  Nicolet. 

—  Tu  vois,  Fanny  ! 

—  Alors  partons.  Et  il  n'y  a  pas  de  danger 
au  moins? 

—  Avec  Anrjèle  [Angèle^  c'est  ma  barque, 
j'suis  patron),  avec  Ange  le  nous  s'rons  à  la 
Tour-Fopdue  à  deux  heures  et  demie,  et  vous 
filerez  doux,  sans  secousse.  Seulement,  y  faudra 
être  à  bord  à  deux  heures  moins  le  quart.  Le  plus 
tôt  sera  le  mieux.  ?s'ayez  point  peur,  ma  p'tite 
dame,  vous  s'rez  pas  l'quart  ballottée  comme  sur 


loS  GENS  DE  MER 

le  vapeur  de  ce  matin.  A  la  voile  on  ne  sent  pas 
la  vague,  pas  d'tangage.  On  n'a  qu'à  s'iaisser 
aller  comme  sur  une  balançoire,  et  c'est  d'un 
doux.  Un  vrai  plaisir  de  demoiselle. 

—  Mais  en  sortant  de  table?  hasardait  Tinfor- 
tunée  Fanny. 

—  Raison  d'plus.  Croyez-en  mon  expérience, 
ma  p'tite  dame.  L'estomac  est  bien  plus  solide, 
la  digestion  pas  commencée.  Et  puis  r'gardez- 
moi  c'te  mer-là  I 

—  C'est  bien.  Nous  serons  à  bord  à  deuxheures 
moins  le  quart,  mais  soyez  prêt,  vous.  Nous 
sommes  quatre  :  madame,  ces  deux  messieurs  et 
moi.  Vous,  servez-nous  vite  le  café,  mademoiselle. 

Le  batelier  se  retirait. 

—  Alors  c'est  bien,  faisait-il  en  s'en  allant. 
J'vous  r'tiens  quat'places  à  l'arrière,  les  meil- 
leures. Pardon,  excuse,  j'ai  encore  deux  autres 
clients  à  prévenir  à  l'aut'auberge  et  j'suis  invité 
à  prendre  le  café.  A  deux  heures  moins  le  quart, 
messieurs,  madame;  mon  bateau  est  au  bout 
d'ia  petite  jetée. 

—  Le  vieux  filou!  s'exclamait  Fanny.  A-t-il 
peur  de  manquer  un  client!  Il  nous  noierait  plu- 
tôt que  de  perdre  notre  passage. 


SALUE,  «  ANGÈLE  »  139 

—  Un  vieux  filou,  cet  homme!  Mais  tu  ne  Tas' 
pas  regardé!  C'est  l'honnêteté   même.  Il  a  des 
yeux  d'enfant. 

—  Ah!  tu  as  eu  là  une  fichue  idée,  Henri,  de 
nous  mener  à  PorqueroUes. 

—  Moil  Mais  c'est  toi  qui  en  as  eu  l'idée.  Tu 
ne  vivais  plus,  tu  ne  tenais  plus  en  place  dans 
ton  envie  de  visiter  les  Iles  d"Or. 

Mais,  avec  la  mauvaise  foi  des  femmes  butées 
dans  leur  tort,  la  jolie  fille  accusait  son  amant 
et  nous:  c'étaient  nous  qui  l'avions  entraînée  dans 
cette  maudite  équipée.  Elle  s'en  prenait  à  notre 
imprudence. 

Et  elle  déblatérait  avec  raison,  d'ailleurs, 
contre  le  mauvais  état  du  paquebot,  un  routeur 
de  premier  ordre  que  ses  dimensions  exiguës 
livraient  sans  défense  à  tous  les  paquets  de  mer. 
Et  l'inconfort  de  ce  sabot,  la  malpropreté  de  ce 
pont  encombré  de  cages  à  poules  et  de  sacs  de 
pommes  de  terre  et  la  tenue  débraillée  des  autres 
voyageurs,  ces  matelots  hirsutes,  ces  mokos 
luisants  de  taches. 

—  Ai-je  été  assez  secouée,  moi  qui  ai  une 
maladie  de  cœur  ! 

Et    dans    sa  rancune  elle    niait    maintenant 


160  GE>'S  DE  MER 

jusqu'à  la  beauté  de  l'île,  le  pittoresque  de  la  baie 
d'entrée  avec  sa  jetée  et  ses  barques  de  pêcheurs, 
la  tlore  merveilleuse  de  sa  campagne  si  constel- 
lée de  coquelicots  et  de  pâquerettes  d'or  que  les 
champs  y  prennent  l'aspect  de  mouvantes  mo- 
saïques. L'odeur  pénétrante  et  vivace  de  tant 
d'arbustes  et  de  broussailles  épineuses  aux 
effluves  violents,  cette  végétation  sauvage  et 
forte  et  l'admirable  panorama  que  l'on  découvre 
du  phare,  tous  les  rivages  de  l'île  frangés  d'une 
marge  d'écume  et  la  mer  épousant  de  ses  vagues 
les  plus  petites  anfractuosités  du  roc.  elle  niait 
tout. 

Exaspérée  à  l'idée  d'une  seconde  traversée, 
Fanny  niait  tout  cela.  Elle  Tavait  pourtant 
admiré,  ce  paysage,  car  elle  était  sensible  à  la 
beauté. 

Henri  Mareuil,  Pierre  Girard  et  Forie  rési- 
gnés laissaient  dire.  Moi  seul  écoutais,  ravi. 
Ma  mysogynie  trouvait  son  compte  à  constater 
une  fois  de  plus  l'injustice  passionnée  des  fem- 
mes. 

—  L'addition,  mademoiselle. 

Henri  Mareuil  venait  de  consulter  sa  montre. 

—  Il  est  temps  de  partir. 


SALUE,  «  ANGÈLE   >  IGl 

—  Alors  on  part? 

—  On  part. 

—  En  route  pour  la  corvée  I 

Et  Fanny  Marberg  endossait  son  cache-pous- 
sière sans  vouloir  accepter  l'aide  d'aucun  de 
nous. 

Une  heure  après,  nous  étions  installés  à  bord 
de  VAngèle,  à  quai  du  petit  môle  de  l'île. 

Nous  filions  maintenant  sur  une  Méditerranée 
moutonneuse  aux  lames  courtes  et  dures,  cou- 
rant toutes,  on  eût  dit,  à  l'assaut  de  la  barque. 
C'étaient  comme  autant  d'obstacles  mouvants 
que  l'embarcation  devait  franchir.  Le  vieux 
patron,  assis  en  avant  de  nous,  ne  lâchait  pas 
la  voile;  le  mistral  avait  balayé  le  ciel  et 
toute  la  côte  se  précisait,  proche,  on  eût  dit, 
à  la  toucher  avec  la  main,  sous  un  si  cruel 
éclairage  que  les  tempes  en  faisaient  mal.  La 
tète  lourde  et  le  cœur  vague,  nous  nous  taisions 
tous.  Le  jabotage  du  vieux  patron  monologuant 
tout  seul,  le  regard  vers  la  terre,  animait  ce 
silence  opprimant. 

—  Salue,  AnrjUe,  faisait-il  chaque  fois  que  la 
barque  escaladaitune  vague  un  peu  forte,  salue, 
ma  fille!  Une  brave  garce,  allez,  qu'mon  embar- 


iG'2  GENS  DE  MER 

cation.  Elle  est  toute  jeune,  elle  n'a  pas  plus  de 
deux  ans.  Ah!  j'pourrais  être  son  père  et  son 
grand-père:  elle  a  confiance  en  moi...  pensez 
d'puis  l'temps  qu'nous  naviguons. 

—  (Juel  âge  avez-vous  donc ,  mon  brave 
homme?  croyais-je  devoir  à  ses  avances. 

—  Moi,  dvinez'? 

Et  souriant  de  toutes  ses  dents  et  de  ses  veux 
puérils  : 

—  J'ai  soixante-seize  ans. 

—  Soixante-seize  ans! 

—  Et  ma  femme  en  a  soixante- quatorze. 
Elle  est  encore  plus  droite  et  plus  rétue  qu'moi. 

—  Vous  êtes  de  Porquerolles? 

—  Non,  c'est  la  femme  qui  en  est.  Nous  nous 
sommes  mariés  quand  j'ai  quitté  le  service. 

—  Mais  vous  êtes  Provençal? 

—  J'vous  crois.  J'suis  d'Hyères.  Nous  nous 
sommes  fréquentés  six  ans.  ma  femme  et  moi,  et 
vous  savez,  une  nature,  une  femme,  et  bien  éle- 
vée. Nous  nous  sommes  jamais  embrassés  avant 
notre  noce.  Ah  I  c'n'est  plus  la  jeunesse  d'au- 
jourd'hui I  que  débauche!  C'est  pas  étonnant,  y 
a  pus  dbon  Dieu  ! 

—  Vous  êtes  dévot? 


SALUE,  «  ANGÈLE  »  163 

—  J'vous  crois  quej'suis  dévot;  faut  bien  que 
j 'remercie  le  bon  Dieu  qui  m'a  gardé  à  Fàge 
que  j'suis  avec  mes  deux  yeux  et  toutes  mes 
(lents,  et  jen  ai  vu  de  rudes,  monsieur:  j'ai  navi- 
gué, moi,  soixante-sept  ans  d'ma  vie.  Jetais 
mousse  à  Tà^-e  de  neuf  ans.  D'abord  sur  un 
bateau  de  pèche  et  puis  dans  la  flotte,  et  puis  dans 
la  marine  marchande.  J'ai  fait  les  colonies,  la 
Chine,  l'Algérie  et  l'Amérique  sur  les  Transatlan- 
tiques et  les  grands  paquebots.  J'ai  été  à  Malte,  à 
Tripoli,  à  Smyrne.  J'ai  été  aussi  marin  de  yacht. 
Ah!  j'en  ai  vu,  des  pays  ! 

—  Mais  jamais  l'Océan,  jamais  la  mer  du 
Nord? 

—  Plus  souvent,  j'vous  dis  que  j'ai  été  en 
Amérique!  et  Lisbonne  en  Portugal,  et  Cadix  en 
Espagne,  c'est-y  la  Méditerranée?  J'connais 
ausssi  la  Manche.  J'ai  fait  le  Havre,  Dieppe  et 
Fécamp.  J'suis  été  à  Londres,  Ah  !  où  n'suis-je 
pas  allé  ?  D'abord,  quand  j'étais  sur  l'escadre,  j'ai 
fait  deux  ans  à  Brest,  [et  sur  une  grosse  vague 
qui  nous  soulevait  tous  :  salue,  Angèle  !)...  Brest, 
Lorient,  Saint-Malo.  Ah  !  les  Bretons,  c'est 
encore  plus  marin  qu'nous,  en  v'ià  une  race 
d'hommes  !   On  peut  dire  qu'ils  ont  la  mer  dans 


164  GENS  DE  MER 

l'sang.  Xous  sommes  pourtant  de  fins  matelots 
de  Port-Yendres  à  Saint-Jean;  mais  nous  pou- 
vons point  compter  avec  ces  gaillards-là.  Les 
Bretons  et  les  Normands,  c'est  hardi,  patient  et 
endurant,  et  ça  pâtit. 

—  Et  vous  reveniez  toujours  à  Porquerolles? 

—  Où  que  j'serais  allé?  J'avais  là  ma  petite  et 
ma  femme.  Salue,  Angèle! 

—  Et  vous  naviguez  encore  à  soixante-seize 
ans? 

—  J'vais  vous  dire.  Il  y  a  trois  ans,  ma 
femme  a  trouvé  que  je  m'faisais  vieux  et  que  le 
temps  était  peut-être  venu  de  me  r'poser  et  de 
jouir  tranquillement  de  ma  pension  de  retraité 
et  de  nos  petites  économies.  J'ai  un  franc  par 
jour  du  gouvernement.  Faut  vous  dire  que  v'ià 
plus  de  quatorze  ans  que  j'passe  le  monde  de  la 
Tour-Fondue  à  Porquerolles  et  de  Porquerolles 
à  la  Tour-Fondue,  et  cela  deux  fois  par  jour,  et 
hiver  comme  été  et  par  tous  les  temps.  J'dis  par 
tous  les  temps.  Quand  y  a  danger  pour  mes 
clients,  naturellement,  je  n'mets  pas  à  la  mer. 
«Allons,  m'disait  ma  femme,  lâche-moi  ta  har- 
que.  T'as  bien  gagné  d'vivre  en  rentier,  mon 
homme.  »  Mais  que  je  lui  disais  :  «  Qu'est-ce  que 


SALUE,  «  ANGÈLE  »  16o 

j'vais  devenir  sans  mon  bateau.  J'vais  périr  den- 
nui.  »  ((  Mais  grand  fada,  qua  m'dit,  tu  arrose- 
ras les  légumes  du  jardin,  tu  fumeras  ta  pipe 
su'rdevant  d'ia  porte,  t'iras  voir  les  joueurs  de 
boules  sur  la  place  et  causer  avec  les  vieux 
marins  comme  toi,  suTbout  dda  jetée  ;  et  puis 
y  a  trois  fois  la  semaine  l'arrivée  et  Tdépart  du 
bateau  dToulon;  les  distractions  d  l'île,  quoi.  » 
Bref,  elrn'fait  un  tel  cassement  de  tête  que  jdui 
cède  pour  avoir  la  paix.  J'vends  Angèle  à  un 
Génois  qui  la  guignait  d'puis  bientôt  deux  ans; 
la  Marine  m'nomme  un  remplaçant  et  lui  donne 
une  chaloupe  à  vapeur,  une  bricole  de  malheur, 
sous  prétexte  que  ça  va  plus  vite  et  que  ça  secoue 
moins  les  voyageurs.  Quand  j'ai  vu  cette  sata- 
née chaloupe  partir  la  première  fois  du  petit 
port,  sur  la  tombe  de  ma  mère,  monsieur,  ça 
m'a  retourné  le  cœur.  Ma  femme  croyait  qu  j'al- 
lais être  content  de  prendre  mes  aises.  Ah  1 
bien,  ouil  je  devenais  fou,  j'pouvais  pus  dormir, 
je  n'tenais  pas  en  place,  quand  j'voyais  une  bar- 
que, j'avais  envie  d'pleurer,  j 'rôdais,  j'allais 
comme  un  corps  sans  âme.  J'ai  cru  qu'j "allais 
tomber  malade.  N'plus  aller  sur  la  mer,  c'était 
au-dessus  de   mes  forces,  monsieur.  Alors,  j'ai 


1G6  GENS  DE  MER 

racheté  Anr/l'le  au  Génois  et  cent  francs  de  plus 
que  jTavais  vendue,  et  je  m'suis  r'mis  à  passer 
l'monde  pour  mon  compte.  Oui,  j'fais  concur- 
rence à  la  chalou  pe  à  vapeur  :  tous  mes  clients  me 
sont  revenus,  Ah  !  j'suis  bien  connu  dans  l'pays  ! 
i'n'y  a  qu'les  Anglais  qui  y  vont  dans  cette  ma- 
chine-là, des  gens  d'on  ne  sait  d'où,  des  touristes  î 
Et  puis,  moi,  j'prends  moins  cher  qu'eux  : 
quinze  sous  au  lieu  d'un  franc,  et  j'ai  pas  à  me 
plaindre,  j'ai  du  monde.  Tenez,  la  voilà,  cette 
boite  à  macchabées  !  ça  file,  mais  ça  pue 
dur.  Sentez-vous  Tpétrole?  Y  a  d'quoi  vous 
f. ..  l'mal  de  mer. 

Et,  dardant  deux  yeux  de  haine  sur  la  chaloupe 
qui  passait,  à  cent  mètres  de  nous,  véloce  et 
raide  au  ras  des  vairues  : 

—  Bronche  pas,  ma  fille.  Salue  pas,  Angèle  ! 


BORDS  DE   MARNE 


ORAISON    FUrsÈBRE 


—  Il  n'y  a  que  lui  pour  découvrir  des  villé- 
giatures pareilles!  Vous  trouvez  ça  joli,  vous 
autres?  Mais,  mon  cher  Mario,  il  est  infect, 
votre  bord  de  Marne! 

—  Des  chevelures  d'herbe  à  remuer  à  la 
pelle. 

—  Pardon...  à  la  rame. 

—  De  l'eau  vaseuse  et  une  odeur  de  marécasre... 

—  L'atmosphère  de  sa  littérature.  Trahit  sua 
quemque  voluplas,  ce  cher  Mario  aime  le  fai- 
sandé. Cheminées  d'usines  et  pontons  à  sec,  ce 
décor  de  banlieue  est  au  niveau  de  son  âme. 

—  Allez,  je  vous  écoute. 

—  Et  notez  que  lIle-de-France  foisonne  de 
dessous  de  bois  et  de  bords  de  Seine  merveil- 
leux; mais  il  a  été  choisir  ce  bourbier,  mieux,  il 
nous  y  invite  à  dîner  par  trente-cinq  degrés  de 

10 


170  BORDS  DE  MARNE 

chaleur.   Ah!    vous  en  avez  de  l'estomac,  mon 
cher, 

—  La  matelote  était-elle  honne? 

—  Exquise  ! 

—  Et  les  écrevisses  épicées  à  point? 

—  A  s'en  lécher  les  coudes  I 

—  Mais  cette  incorrisrihle  odeur  de  vase... 

—  Bon  Dieu!  voilà  hien  du  hruit  parce  que 
les  eaux  sont  hasses!  Est-ce  ma  faute  à  moi, 
si  les  ponts  et  chaussées  ont  ouvert  les  écluses 
pour  nettoyer  les  canaux  !  Le  boulevard  des  Ita- 
liens et  sa  chaussée  de  bois  fleurent  bien  d'autres 
relents  à  l'heure  de  Labsinthe  et  vous  n'y  avez  pas 
l'air  d'ici.  Yoyez,  toutes  les  feuilles  de  ces  peu- 
pliers remuent  et  puis,  je  ne  vous  ai  pas  priées 
de  venir  ici.  mesdames.  Rétablissons  les  faits  : 
c'est  vous  qui  avez  voulu  forcer  ma  Thébaïde. 

Le  dîner  tirait  vers  sa  fin.  Mario  Bernsthard 
traitait,  ce  soir-là,  à  Saint-Maur  une  dizaine  de 
Parisiens  et  de  Parisiennes,  batistes  de  soie 
claire,  franfreluches  et  volants  apparus  plus  flous 
et  plus  impondérables  encore  dans  le  voisinage 
des  smokings.  Un  landau  et  deux  automobiles 
avaient,  au  grand  émoi  du  pays,  amené  les 
invités   du    romancier  et,   maintenant  que  les 


ORAISON  FUNÈBRE  171 

riverains,  pécheurs,  gargotiers  et  petits  proprié- 
taires de  la  berge,  étaient  rentrés  dans  leur 
calme  un  instant  troublé  par  tant  de  dessous 
tumultueux  et  de  robes  fracassantes,  toute  la 
bande  joyeuse,  dépaysée  dans  cette  banlieue  où 
personne  ne  notait  plus  leurs  effets  de  torse  et 
de  corsage,  toute  la  bande,  d'ailleurs  envahie 
par  le  malaise  que  la  tombée  de  la  nuit  apporte 
à  l'habitant  des  villes  attardé  aux  champs,  com- 
mençait à  se  vénérer  de  la  solitude  en  criblant 
d'épigrammes  rinfortuné  Mario. 

Lui,  impassible  sous  les  traits  décochés,  dédai- 
gnait même  d'en  sourire.  Il  connaissait  à  fond 
la  veulerie  d'àme  de  ses  invités:  il  eût  pu  préci- 
ser le  reo-ret  de  chacun.  La  belle  M""^  Rocheuse 

o 

s'isolait  sûrement  dans  l'évocation  d'Armenon- 
ville  et  de  sa  véranda  étincelante  de  cristaux  et 
de  lumière  avec  le  va-et-vient  des  autos,  et  les 
sensationnelles  entrées  des  viveurs  et  des  filles; 
la  petite  M""*"  Stob  eût  certainement  préféré  dîner 
aux  Ambassadeurs.  C'est  la  nostalgie  des  danses 
épileptiques  de  Max  Dearly  qui  l'alanguissait  : 
la  grasse  M""^  Painville,  parvenue  sur  le  tard 
par  le  prestige  de  ses  millions,  s'absorbait  dans 
les   souvenirs  de  ses  dîners  au  Cercle  du  Bois 


172  BORDS  DE  MARNE 

à  trente  francs  par  tête:  miss  Flossie  Yaston 
rêvait  à  l'hôtel  des  Roches-Noires,  et  tous  les 
autres  erraient  en  pensée  sur  quelque  plage  à 
la  mode,  tous  étonnés  de  se  trouver  attablés 
dans  une  gargote  de  banlieue,  à  une  époque 
où  le  Gode  des  gens  du  monde  les  veut  sur  la 
terrasse  des  Casinos  ou  dans  la  salle  de  bac- 
cara  de  quelque  watering-place  ordonnée  aux 
malades  millionnaires  par  les  grands  méde- 
cins. 

Et  l'amertume  de  leurs  regrets  donnait  à  leurs 
attaques  quelque  aigreur,  Mario  les  savourait  en 
silence,  La  vie  avait  développé  chez  lui  le  goût 
de  toutes  les  voluptés,  et  c'en  est  une  des  plus 
délicates  et   des   plus   profondes  que  de  savoir 
exaspérer  l'humeur  des  snobs  et   des   imbéciles. 
Un  crépuscule  d'or  vert  faisait  Teau  de  la  rivière 
plus  claire  que  le  ciel,  les  hauts   ombrages  de 
Saint-Maur  s'y   dédoublaient   avec   la  précision 
d'une  découpure;   au  fond,    les  arches  du  pont 
de  Joinville   se    rejoignaient  en   orbes  dans   ce 
miroir  liquide  et   lumineux.  Parfois,   une  yole 
glissait  dans  cette  clarté  trouble  et  tout  un  sil- 
lasfe,  on  eût  dit.  de  vif  arerent  s'irradiait  derrière 
le  rameur;  la  blancheur  d'un  maillot,  le  hàle  de 


ORAISON  FUNEBRE  173 

deux  bras  nus  apparaissaient  dans  une  lueur, 
puis  tout  retombait  dans  l'ombre,  Todeur  de  vase 
cinglait  plus  forte  et  l'eau  lourde  et  grasse  retis- 
sait sa  moire  jusqu'à  l'arrivée  d'un  autre  rameur. 
Mario  Bernsthard  adorait  ces  bruits  d'eau 
remuée  dans  le  silence. 

—  Un  spectacle  d'ombres  chinoises!  C'est  à 
ça  que  vous  passez  vos  soirées,  mon  cher  ? 

Et  le  polit  Cirbey  n'étouffait  même  pas  un 
rire  ricaneur. 

—  Et  dans  la  journée,  après  la  sieste?  car 
sûrement  vous  faites  la  sieste?  interrogeait  la 
belle  M""'  Hocheuse.  Que  faites-vous  de  cinq  à 
sept  ? 

—  Moi,  rien.  Je  rêve,  je  travaille,  je  me  pro- 
mène, faisait  Mario  Bernsthart. 

A  quoi  le  gros  Mounier  : 

—  Ah!  vous  ne  connaissez  pas  les  bords  de 
Marne;  chaque  localité  a  ses  plaisirs.  Il  y  a 
l'arrivée  des  trains  de  Joinville-le-Pont,  le  café 
de  la  Gare  où  vont  les  officiers,  la  partie  de 
jacquet  à  l'heure  de  l'absinthe,  les  journaux  de 
Paris  qu'on  va  cueillir. 

—  Plaisirs  d'estaminet!  soulignait  la  petite 
M"^^  Stob. 

W 


174  BORDS  DE  MARNE 

Le  gros  Mounier  reprenait  : 

—  Ce  sont  là  les  plaisirs  du  matin.  Il  y  a 
ceux  de  la  journée  :  Tapéritif  chez  Gonvert.  à 
No^^ent:  la  baignade  du  ponton  de  TEcole  de 
Joinville  (on  y  vient  de  toutes  les  villas  de  l'ile 
de  Beauté  ,  les  rencontres  imprévues  du  bal 
champêtre  de  Jean  Grus,  sur  l'autre  rive,  et  tout 
le  choix  possible  des  mauvaises  connaissances. 
Notre  ami  Mario  a  l'àme  idyllique  et  banlieu- 
sarde. Il  est.  ici.  servi  à  souhait. 

— ■  Allez,  ne  vous  gênez  pas.  j'ai  bon  dos! 
Et  Mounier   lui   bourrait    les   épaules   d'une 
grosse  tape  : 

—  Et  note,  mon  cher  ami,  que  je  te  flatte  en 
te  prêtant  ces  plaisirs  de  choix.  Je  ne  te  crois  pas 
assez  idiot  pour  t'immobiliser  toute  une  journée, 
une  ligne  à  la  main,  à  la  pointe  d'une  île.  Tu 
tiens  tiop  à  ta  peau  pour  risquer  l'insolation. 
Quant  à  canoter  en  yole,  sur  un  lit  d'herbes 
vaseuses  où  toute  chute  est  définitive,  puisque 
se  dépêtrer  de  ce  fumier  flottant  est  chose  impos- 
sible, je  te  sais  trop  malin  pour  risquer  ce 
jeu-là. 

Mario  avait  un  sourire  :  en  effet,  sa  mort 
ferait  plaisir  à  trop  de  monde.  Il  tenait  à  embè- 


ORAISON  FUNEBRE  176 

ter  quelque   temps   encore   ses    contemporains. 

—  J'ai  encore  quelques  vérités  à  leur  dire. 

—  Oh  1  des  vérités  relatives.  La  morale  change 
tous  les  deux  ans! 

—  Mais  rhypocrisie  ne  bouge  pas,  ripostait  le 
romancier. 

—  Le  maquillage  de  M™^  Rinodasti  non  plus, 
pouffait  la  petite  M"^'  Stob. 

Puis  avec  la  mobilité  de  sa  cervelle  d'oiseau  : 

—  AlorSj  on  se  noie  donc  vraiment  dans  la 
Marne.  C'est  une  rivière  si  dangereuse  que  cela? 

—  Si  dangereuse  que  celai...  Non!  mais  pour- 
tant assez  vorace.  Il  y  a  deux  jours,  un  couple 
s'y  noyait. 

—  Un  couple!  I>eux  amoureux? 

Et  toutes  les  femmes  intéressées  tendaient  ins- 
tinctivement le  cou. 

—  Deux  amoureux,  c'est  beaucoup  dire,  mais, 
en  tout  cas,  un  amant  et  sa  maîtresse. 

—  Mais  c'est  la  même  chose! 

—  Non  pas.  L'homme  était  riche  et  la  femme, 
pas.  D'ailleurs,  la  femme  a  survécu.  L'homme 
seul  est  mort. 

—  Un  accident? 

—  Peut-être  ! 


176  BORDS  DE  MARNE 

—  Gomment,  peut-être?  Vous  êtes  irritant. 
Mario. 

—  Un  accident,  à  moins  qu'il  y  ait  eu  suicide. 
D'ailleurs  vous  connaissez  tous  la  victime  :  Jac- 
ques SnyJaure. 

—  Jacques  Snydaure!... 

Ce  fut  un  cri  dans  l'assistance. 

—  Jacques  Snydaure  était  ici,  à  Joinville- 
le-Ponf? 

—  Non,  à  Nogentî  II  passait  ses  journées  sur 
Teau;  c'était  un  enras^é  rameur.  Je  le  vovais 
filer  presque  tous  les  soirs  sous  mes  fenêtres, 
la  petite  femme  assise  à  la  barre,  lui,  les  genoux 
nus  entre  ses  chaussettes  et  ses  caleçons  de 
toile,  le  torse  moulé  dans  un  maillot  blanc  ;  très 
gentils,  tous  deux.  Ils  remontaient  parfois  jus- 
qu'à La  Varenne.  Ah  1  il  ne  boudait  pas 
l'aviron. 

Jacques  Snydaure!  Une  stupeur  arrondissait 
les  veux,  fisfeait  les  sourires.  Tous  et  toutes 
l'avaient  plus  ou  moins  connu  .  La  belle 
M""^  Hocheuse  avait  été  en  flirt  suivi  as'ec  lui 
tout  un  été,  à  Cowes;  la  petite  M"'^  Stob  ne 
rencontrait  que  lui  au  Polo:  la  grosse  M""®  Pain- 
ville    se  souvenait    parfaitement    l'avoir    croisé 


â 


0RAI50X  FUNEBRE  177 

dans  les  couloirs  du  Métropole,  au  Caire,  l'année 
de  son  voyage  en  Egypte,  et  miss  Flossie  jouait, 
tous  les  hivers,  avec  lui  au  golf  de  Cannes. 
C'était  un  garçon  si  lancé,  ce  cher  Jacques, 
et  un  si  charmant  homme  et  un  si  joli  homme 
aussi  avec  ses  longs  yeux  bleus  aux  paupières 
cillées  de  noir,  son  nez  aux  narines  vibrantes  et 
ses  moustaches  couleur  chanvre  sur  des  lèvres 
si  rouofes.  «  Un  vrai  saint Yalentin,  faisait  remar- 
quer  miss  Flossie,  et  bien  plus  musclé  qu'on  ne 
l'eût  cru  à  en  juger  par  sa  taille  flexible!  »  Et  ce 
beau  garçon  s'était  noyé,  l'avant-veille,  dans 
cette  Marne  vaseuse  et  pourrie  d'herbes  sales.  Il 
n'avait  pas  trente  ans  et  n'en  paraissait  pas  plus 
de  vingt-cinq.  Une  vraie  consternation  se  pei- 
gnait sur  les  visages  féminins. 

Les  hommes  avaient  allumé  des  cisfares. 

—  Et  la  petite  ?  demandait  le  gros  Mou- 
nier. 

—  Mais  la  petite  a  survécu,  je  vous  l'ai  déjà 
dit,  répondait  Mario.  On  l'a  repêchée  évanouie: 
mais  elle  est  revenue  vite  à  la  vie.  Ces  espèces- 
là!.. . 

—  Comment  ces  espèces-là?  Vous  êtes  igno- 
ble, mon  cher. 


17S  BORDS  DE  MARNE 

—  Oh!  pas  du  tout  intéressante,  la  petite; 
une  roulure  de  Montmartre,  un  petit  bout  de 
femme  blanche  et  menue,  d'une  blancheur 
d'hostie  ou  de  champignon  de  couche,  un  petit 
corps  frêle  et  délicat,  rongé  d'anémie;  un  Saxe 
de  boulevard  extérieur,  mais  d'assez  beaux  yeux 
marron  et  d'admirables  cheveux  jaunes.  Jacques 
l'avait  rencontrée  à  l'Abbaye  de  Thélème,  c'est 
tout  vous  dire. 

—  Et  il  s'en  était  toqué? 

—  Lui  I  II  en  était  fou  ! 

—  En  effet.  Pour  venir  s'enterrer  sur  ce  bord 
de  Marne  il  fallait  qu'il  en  ait  une  couche. 

—  Ce  pauvre  Snydaure!  En  effet,  il  était  pré- 
destiné. 

Les  hommes,  maintenant,  remuaient  des  sou- 
venirs : 

—  J'ai  été  au  collège  avec  Jacques.  Nous 
avons  fait  deux  classes  ensemble  :  la  cinquième 
et  la  quatrième,  au  lycée  Louis-le-Grand.  C'était 
déjà  un  enfant  nerveux  et  étrange,  tantôt  comme 
prostré  dans  on  ne  sait  quelle  songerie  au-des- 
sus de  son  âge;  presque  un  morose,  un  taci- 
turne et  puis,  soudain,  c'était  un  adolescent 
fébrile,  trépidant  d'on  ne  sait  quelle  excitation 


ORAISON  FUNEBRE  179 

mauvaise  avec  de»  yeux  brillants  et  des  gestes 
frôleurs.  et  quel  être  de  caresse  I  il  était  inquié- 
tant parfois  avec  ses  besoins  d'expansion  et 
d'amitié  exaltée.  D'ailleurs,  joli  comme  une  fille, 
des  mains  soignées  et,  déjà,  ce  regard  profond 
et  bleu  qui  depuis  a  séduit  tant  de  femmes. 

—  Joli  portrait!  faisait  M"'^  Hocheuse,  les 
paupières  baissées  et  la  boucbe  entr'ouverte 
avec  une  expression  de  volupté  gourmande,  sûre- 
ment attardée  à  quelque  précieux  souvenir. 

Mounier  reprenait  : 

—  Mais  ce  qu'il  y  avait  de  plus  extraordinaire 
en  lui,  c'était  Tavidité  de  son  imagination  et  le 
furieux  besoin  de  savoir  qui  travaillait  tout  ce 
jeune  être.  La  mère  de  Jacques,  la  belle  M"'^  Sny- 
daure,  sans  être  entretenue,  était  des  plus  galan- 
tes; elle  avait  une  vie  remplie  et,  les  jours  de 
fêtes  et  les  dimanches,  oubliait  souvent  le 
pauvre  Jacques  au  lycée,  préférant  révolu- 
tionner par  ses  entrées  sensationnelles  les 
calmes  jeu'dis  de  parloir.  Snydaure  ne  sortait  pas 
souvent.  Il  se  résignait  à  cet  oubli.  Un  valet  de 
pied  lui  apportait,  le  matin,  des  sacs  de  frian- 
dises et  des  romans  d'Alexandre  Dumas  qu'il 
dévorait  tout  d'un  trait.  M""^  Snvdaure  était  aux 


180  BORDS  DE  MARNE 

Courses,  à  quelque  concert,  à  ses  intrigues;  la 
lecture  absorbait  les  longues  journées  des  diman- 
ches de  Jacques.  Mais  les  lundis  il  guettait 
impatiemment  la  récréation  de  huit  heures,  et 
se  jetait  éperdument  sur  nous  pour  nous  de- 
mander l'emploi  de  notre  temps  :  «  Quavez- 
Yous  fait?  Qu'avez-vous  vu?  Avez-vous  parlé 
à  des  femmes'?  »  Le  mystère  du  sexe  obsédait 
déjà  terriblement  cet  enfant,  et  nous,  flattés, 
rengorgés  dans  l'orgueil  de  chimériques  con- 
quêtes, nous  racontions  nos  prouesses  de  la 
veille  et  nous  mentions,  comme  de  jeunes  coqs. 
Snydaure  nous  écoutait  avec  des  yeux  de  som- 
nambule, il  buvait  nos  mensonges  comme  un 
philtre  et,  quand,  à  bout  d'inventions,  nous 
nous  taisions  fatigués  à  la  longue  de  notre 
effronterie,  il  nous  saisissait  rageusement  le 
bras  et  d'une  voix  rauque  :  a  Invente  î  implo- 
rait-il, invente!  » 

—  Comme  cela  lui  ressemble  ! 

Et  Cirbey,  se  versant  un  grand  verre  de 
chartreuse  : 

—  Je  l'ai  rencontré,  un  automne,  à  Venise. 
Il  y  promenait  une  danseuse  de  la  Scala,  qui 
n'était  ni  très  jeune,  ni  très  jolie,  mais  à  qui  il 


Or.AISON  FUNEBRE  181 

avait  découvert  une  voix  merveilleuse.  Il  passait 
ses  journées  avec  elle  en  gondole,  une  gondole 
drapée  de  brocarts  et  de  soies  fleuries  à  l'an- 
cienne mode  vénitienne.  Un  tendelet  de  satin 
pourpre  y  avait  remplacé  le  felzé  et,  couché  sur 
les  coussins,  il  s'attardait  la  nuit  sur  la  la^fune, 
ne  demandant  à  sa  maîtresse  que  de  chanter. 
Une  autre  gondole  chargée  de  musiciens  les 
suivait;  des  guitaristes  accompagnaient  en  sour- 
dine, et  des  choristes  reprenaient  en  chœur  la 
chanson  de  la  Donabella,  et,  toute  la  nuit,  sous 
le  clair  de  lune  complice,  cet  enfant  malade  de 
Jacques  Snydaure  se  grisait  de  la  voix  de  sa 
maîtresse  et  du  poison  de  Venise. 

—  Et  il  est  venu  mourir  dans  ce  jus  d'herbes. 
Les  bords  de  Marne  après  la  cité  des  Doges  I 
De  quel  poison  pouvait-il  bien  se  griser  ici  ? 

—  Mais  du  poison  de  Paris  et  du  pire,  celui  de 
Montmartre.  lisse  disputaient  tous  deux  comme 
des  chiens,  lui  et  sa  petite.  Je  crois  même 
qu'ils  se  battaient.  Elle  le  trompait  avec  tous 
les  canotiers  des  berges;  c'était  plus  fort  qu'elle. 
Les  rives,  ici,  sont  plutôt  mal  fréquentées.  C'est 
la  villégiature  adoptée  de  ces  messieurs,  et  Nini 
Bajour  s'y  retrouvait  en  famille. 

Il 


■182 


BORDS  DE  MARNE 


A  quoi  le  petit  Cirbey  : 

—  Comment  c'était  >'ini  Bajour?  Ah  1  tu 
m'en  diras  tant!  Il  avait  eu  la  main  heureuse. 
Nini  Bajour,  le  petit  modèle  de  chez  Roche- 
grosse;  mais  elle  n'aime  pas  que  ces  messieurs, 
elle  monte  aussi  dans  le  compartiment  des 
dames  seules. 

Comme  un  bétail  pensif,  sur  le  sable  couchées. 

^'ini  Bajour,  c'est  toute  la  lyre,  parole  I  Elle 
manque  à  la  collection  de  Willy  !  Nini  Bajour  I 
Ah  1  la  petite  rosse.  Et  ils  ont  chaviré  ensemble? 
Sûrement  il  aura  voulu  la  noyer.  La  petite  nage 
comme  une  ablette  et  mon  Jacques  est  demeuré, 
lui,  empêtré  dans  un  tas  d'herbes.  11  devait  mal 
finir.  Mais  aussi  quelle  singulière  idée  de  venir 
villégiaturer  sur  les  bords  de  la  Marne! 

—  Je  crois  que  les  autos  nous  attendent  sur 
l'autre  rive.  11  faudrait  héler  le  passeur,  il  est 
près  de  onze  heures,  faisait  Mounier  en  consul- 
tant sa  montre. 

La  société  se  levait  de  table. 


UNE   FIN 


—  Et  vous  vous  y  plaisez  toujours  dans  votre 
île.  par  ces  trente-six  degrés  de  chaleur  à 
l'ombre  ! 

—  Mais  oui,  car  l'ombre  de  mes  peupliers 
remue  et  l'ombre  de  vos  maisons  à  vous  ne 
remue  pas. 

—  Et  la  Marne  pue  toujours"? 

—  Moins.  Les  eaux  sont  remontées,  les  ponts 
et  chaussées  ont  daigné  fermer  les  écluses. 

—  Oh  !  vous  m'en  direz  tant. 

Les  trois  amis  déjeunaient  aux  Ambassadeurs. 
Les  stores  de  soie  bise,  soigneusement  baissés, 
faisaient  presque  fraîche  l'élégante  véranda  d'une 
clarté  neuve  et  nette  dans  sa  décoration  blanche 
adoptée  aujourd'hui  par  tous  les  restaurants  ; 
mais  on  sentait  dehors  que  les  Champs-Elysées 
brûlaient. 


184  BORDS  DE  MARNE 

Mario  Bernsthart  buvait  du  thé  très  chaud 
dans  l'espoir  de  transpirer  moins;  le  petit  Gir- 
bey  coupait  sa  tisane  de  Saint-Marceaux  de  vin 
de  quinquina.  Quant  au  gros  Mounier,  déjà  plus 
moite  qu'une  éponge,  il  s'ingurgitait  bock  sur 
bock  et  arrosait  de  bière  glacée  une  évidente 
dilatation  d'estomac. 

—  Et  l'ami  Mario  en  tient  toujours  pour  son 
ile.  lui.  s'esclafîait  le  gros  Mounier  revenant  à 
la  charge.  Qu'y  as-tu  donc  découvert  de  si  extra- 
ordinaire ? 

—  Oh  I  rien  d'invraisemblable,  mais  quelque 
chose  de  bien  amusant  tout  de  même.  Savez- 
vous  qui  j'ai  croisé,  l'autre  jour,  à  la  boucle  de 
la  Marne  ?  Elle,  installée  à  la  barre,  confortable- 
ment assise  dans  le  fauteuil  d'osier  de  l'arrière, 
lui,  ramant  à  force  de  bras  sur  le  banc  d'avant; 
tous  deux  se  faisant  face,  tous  deux  en  blanc 
comme  des  fiancés,  et  elle  dévorant  des  yeux  les 
biceps  et  les  pectoraux  du  drôle  (et  le  drôle  est 
musclé).  Devinez-le?  Vous  ne  le  devinerez  pas. 
car  je  vous  le  donne  en  cent,  je  vous  le  donne 
en  mille. 

—  Attends  :  Josépha  Baster,  Josépha  des 
Folies-Plastiques  et  son  lutteur.  Elle  y  aura  mis 


UNE  FIN  185 

le  prix  et  ce  bon  Suisse  aura  lâché  sa  baraque. 

—  Non  pas.  Il  ne  s'agit  ni  de  Josépha  ni 
de  ^Yilhem. 

—  Léonie  Naudin  alors,  du  Cirque  Molier  et 
son  coureur  de  vélodrome.  Joinville  est  tout 
indiqué  pour  les  lunes  de  miel  de  ces  sortes 
d'unions. 

—  Vous  n'y  êtes  jjas.  Ce  n'est  pas  plus  Léonie 
que  Josépha  Baster.  La  nouvelle  mariée,  quejai 
rencontrée  entre  ZSogent  et  Joinville-le-Pont 
n'appartient  pas  à  la  galanterie.  C'est  une  femme 
du  monde. 

—  Avec  un  chauffeur? 

—  Et  un  chauffeur  que  vous  connaissez  tous  : 
Etienne  Harou.  l'ancien  chauffeur  d'Aliette 
Steinberg. 

—  Ce  beau  2carcon  blond  dont  nous  la  plai- 
sautions  à  Auteuil  et  à  Armenonville  ? 

—  Parfaitement.  Il  a  quitté  l'auto  pour  la  yole 
et  le  skiff,  mais  il  est  toujours  chauffeur. 


—  Chauffeur  à  orae-es 


& 


—  Et  k  de  beaux  gages,  car,  les  trois  fois  où 
je  l'ai  vu.  il  portait  un  maillot  de  soie  blanche 
brodé  à  son  chiffre  et  timbré  d'un  torlil.  car 
la  dame  est  baronne,  et  on  trempe  des  maillots 


18G  BORDS  DE  MARNK 

dans  le  canotage.  D'ailleurs,  soulier»  de  peau 
de  daim,  grand  feutre  blanc  de  Regent-Street, 
costumé  comme  un  yachtman  en  Tamise,  der- 
nier chic  et  dernier  cri.  Ah  1  si  le  gars  chauffe 
bien,  la  dame  éclaire  davantage. 

—  Ah  !  ce  brave  flarou  1  Je  suis  content  pour 
lui. 

—  Et  la  dame  est  mûre  ? 

—  Naturellement,  ce  n'est  plus  une  enfant. 
La  dame  qui  casque  a  toujours  passé  la  cinquan- 
taine et  n'atteint  jamais  ses  soixante. 

—  Ce  bon  Mario  1 

Et  Mounier,  épanoui,  soulignait  sa  joie  d'une 
grosse  tape  entre  les  épaules  du  jeune  homme. 

—  Et  c'est  une  baronne  et  nous  la  connais- 
sons ? 

—  Vous  ne  connaissez  qu'elle. 

—  Son  nom  ? 

—  Vous  ne  le  devinez  pas'^  La  baronne  Hévi- 
meuse. 

—  La  vieille  Hévimeuse  1  mais  elle  est 
divorcée. 

—  Forcément.  Quand  Hévimeuse  a  eu  mangé 
son  premier  million,  la  chère  àme  y  a  mis  le 
holà.  Elle  a  repris  sa  liberté  et  la  gérance  de  sa 


UNE  FIN  187 

fortune  ;  mais,  moyennant  une  rente  annuelle, 
llévimcuse  lui  a  laissé  le  droit  de  porter  son 
nom. 

—  Et  elle  est  installée  à  Joinville-le-Pont  avec 
llarou.  Tancien  chauffeur  ? 

—  Dans  une  villa  de  l'Ile  Fanach,  la  villa  des 
Liserons. 

—  La  villa  des  Liserons,  ce  vieux  bébé 
Jumeau  !  non,  tu  me  fais  mourir  î 

Et  Mounier  suffoquait  en  avalant  un  bock. 
Alors  Mario  Bernsthart,  tout  à  fait  sérieux  : 

—  Cela  vous  étonne  ? 

—  Nous  I  'Et  les  deux  hommes  levaient  les 
bras  au  ciel.l  Pas  du  tout,  elle  devait  finir  ainsi. 

Et  les  trois  hommes  amusés  de  faire  mille  et 
une  gorges  chaudes. 

Cette  pauvre  baronne  Hévimeuse  était  donc 
échouée  là,  dans  cette  banlieue  :  elle  en  avait 
revêtu  la  livrée  professionnelle  et,  pareille  aux 
dames  riveraines,  promenait  les  mêmes  grâces 
exténuées,  la  même  chevelure  déteinte  et  les 
mêmes  mines  jouisseuses  à  côté  d'un  beau  mâle 
masqué  de  hàle,  éclatant  de  santé,  vigoureux 
comme  il  sied.  Et  cette  femme  avait  eu  un  hôtel 
aux  Champs-Elysées,  une  villa  à  Dinard  et  un 


188  BORDS  DE  MARNE 

château    dans   le    Limousin,    tout    Paris    avait 
défilé  chez  elle. 

—  Quelle  déchéance!  faisait  le  }Detit  Cirbey. 
A  quoi  le  romancier  : 

—  Mais  non.  ce  n'est  pas  une  déchéance, 
c'était  sa  destinée.  Croyez  qu'avec  ces  instincts. . . 
matériels  et  ces  besoins  extraordinaires  d'être 
encore  aimée,  elle  est  bien  plus  heureuse  avec 
son  chauffeur  qu'avec  Hévimeuse  ou  tout  autre 
homme  de  notre  monde  et  du  sien,  qui  l'aurait 
forcément  flouée.  Ce  brave  Harou  lui  en  donne 
pour  son  argent.  C'est  moins  dur  que  de  faire 
du  cent  vin2:t  à  l'heure. 

—  Croyez-vous? 

—  J'en  suis  sur.  Ces  2:ens-là  sont  accoutumés 
à  donner  un  maximum  de  travail  tout  à  fait  au- 
dessus  de  nos  forces.  Il  peine  à  la  nuit  au  lieu 
de  peiner  à  la  journée,  car,  comme  tous  les 
siens,  il  doit  adorer  fainéantiser  du  matin  au 
soir,  à  peine  vêtu,  dans  l'ombre  tiède  des  saules 
et  la  fraîcheur  de  l'eau. 

—  Oui,  ces  gens-là,  les  écailles  leur  viennent 
en  naireant. 

—  Et  croyez  qu'il  n'a  jamais  mené  la  vie  si 
heureuse.  Quant  à  elle,  elle  doit  être  aux  ancres: 


UNE  FIN  189 

ni  Hévimeuse  ni  les  autres  ne  Font  accoulumée 
à  ce  parfait  amour. 

Et  les  hommes  remuant  tout  à  coup  des  sou- 
venirs : 

—  Vous  souvenez-vous  de  son  premier 
caprice?  quand,  veuve  de  M.  Homerlon,  Pinart 
et  C^  les  gros  usiniers  d'Ivry,  elle  jeta  son 
dévolu  sur  Gontran  de  Freneuse,  qui,  depuis, 
s'est  fait  tuer  au  Transvaal.  Ces  Freneuse-là 
n'avaient  aucune  fortune,  les  millions  étaient  à 
l'autre  branche,  à  ce  Jean  de  Preneuse  qui  posa, 
dit-on,  pour  M.  de  Phocas.  La  comtesse  de  Pre- 
neuse, la  mère  de  Gontran,  femme  austère  et 
dévote  et  toute  dévouée  à  la  carrière  de  son  fils, 
avait  rencontré  la  errosse  Homerlon  à  Nice. 
M""^  de  Preneuse  était  là  en  villéçriature  chez  des 

o 

amis.  Comment  cette  bonne  Homerlon  s'était-elle 
faufilée  dans  le  monde  assez  fermé  des  Pre- 
neuse? A  Xice.  le  monde  a  des  relâchements 
inconnus  ailleurs.  Gontran,  venu  à  Monte-Carlo 
pour  le  tir  aux  pigeons,  impressionnait  profon- 
dément la  srrosse  usinière.  Sachant  aux  Preneuse 
une  petite  aisance,  la  parvenue  n'admit  pas  une 
minute  que  le  jeune  homme  put  résister  à  ses 
millions;    elle   jeta   son    dévolu    sur   lui.   Pine 

11. 


190  BORDS  DE  MARNE 

mouche  (Tamour    donne    de    l'esprit   aux    plus 
sottes),    elle    fit   d'abord    le  siège   de   la  mère. 
M""^  de  Preneuse,  étourdie  de  tant  d'amabilités, 
résistait  d'abord  pour  la  forme,  puis  se  laissait 
apprivoiser.  Les  deux  femmes  se  liaient  étroite- 
ment :  Gontran  n'v  vovait  que  du  feu.  Il  était  à 
cent  lieues   de    supposer  que  cette  quinquagé- 
naire  marquée  songeait  à  faire  de  lui  un  mari. 
Aussi  quand,  l'été  suivant,  les  deux  femmes  proje- 
tèrent de  visiter  ensemble  le  Tvrol  bavarois  et 
les  châteaux  du  roi  Louis,  ne  fît-il  aucune  diffi- 
culté pour  accompagner  ces  dames  et  les  piloter 
par  les  montagnes  et  sur  les  lacs...  Oh  !  l'odys- 
sée de  ce  vovaore!  Il  faut  avoir  entendu  Freneuse 
en   donner   les   détails.  Tout  d'abord  s'annonça 
couleur  de  rose,  mais  l'exode  bien  commencé  à 
Genève  se  aàta  à  Lucerne.  M"""  Homerlon  n'ad- 
mettait  pas  que  Freneuse  sortît  et  la  laissât  seule 
à  l'hôtel,  le  soir.  Elle  en  fit  aigrement  part  à  la 
mère.  M""'®  de  Freneuse  répondit  que  son  fils  avait 
trente  ans  et  était  libre  de  ses  faits  et  gestes.  A 
Zurich  les  choses  s'aggravèrent,  la  grosse  veuve 
devint  inquiète,    nerveuse.  Elle  entrait  à   tout 
bout  de  champ  et  sous  tous  les  prétextes  dans 
la  chambre  du  jeune  homme.  Elle   y  pénétrait 


U>'E  FIX  191 

dévêtue,  dans  un  tumulte  de  dessous  soyeux,  les 
épaules  trop  parfumées,  tantôt  pour  demander  un 
peigne,  des  ciseaux  ou  un  flacon  d'odeur.  Un 
matin,  elle  lui  demanda  de  rattacher  ses  che- 
veux. Contran  se  barricada.  Un  soir,  elle  pro- 
posa une  promenade  à  deux  en  barque  sur  le 
lac.  Le  jeune  homme  ne  releva  même  pas  la 
proposition  et  prit  son  chapeau  pour  aller  au 
Kursaal.  M"'^  Ilomerlon  eut  une  attaque  de  nerfs. 

A  Constance,  la  situation  empira.  La  comtesse 
de  Fréneuse  vint  un  jour,  toute  troublée,  com- 
muniquer à  son  fils  les  plus  étranges  confi- 
dences :  M"''' Ho  mer  Ion  venait  de  lui  raconter  sa 
nuit  de  noces.  Elle  n'avait  fait  grâce  d'aucun 
détail  et  M"'*'  de  Fréneuse,  qu'aucune  de  ses 
amies  n'avait  jamais  entretenue  de  pareils  sujets, 
était  encore  ahurie  et  frémissante.  M""®  Homer- 
lon  avait  donné  sur  son  mari  des  particularités 
intimes  déconcertantes. 

((  Mais,  c'est  une  folle  »,  avait  déclaré  Fré- 
neuse, quand  la  comtesse  éperdue  eut  ajouté 
le  récit  que  chacun  sait  (car  M""'  Homerlon  Ta- 
t-elle  assez  ressassée  à  travers  le  monde),  sa 
brouille  avec  son  fils  aîné  à  cause  de  la  passion 
incestueuse  qu'elle  avait  inspirée  àce  malheureux 


492  BORDS  DE  MARNE 

enfant,  et  les  violences  auxquelles  elle  avait  été 
en  butte,  un  matin  que  cet  énergumène  l'avait 
surprise  agenouillée  en  chemise  sur  son  prie- 
Dieu.  Et  ce  satyre  avait  vingt  ans  !  «  Mais  c'est 
de  l'hystérie  pure,  avait  déclaré  Fréneuse  exas- 
péré. C'est  la  douche  et  la  maison  de  santé  qu'il 
faut  à  cette  femme.  Croyez^  ma  mère,  que  rien 
de  tout  cela  n'est  vrai.  Elle  le  rêve,  elle  l'invente. 
Yous  allez  me  faire  le  plaisir  de  faire  vos  malles 
et  demain,  dès  l'aube,  nous  quitterons  cet  hôtel, 
je  ne  me  soucie  pas  de  vous  voir  voyager  avec 
une  folle  à  lier.  »  Ce  qui  fut  dit  fut  fait.  Le  len- 
demain, les  Fréneuse  avaient  quitté  Constance, 
plantant  là  M™°  Homerlon  et  ses  imaginations 
amoureuses.  Ce  fut  îin  coup  raté,  mais  la  grosse 
veuve  ne  se  tint  pas  pour  battue.  Ces  cinquan- 
taines inassouvies  sont  incorris^ibles  î 

—  En  effet,  d'Hévimeuse  l'épousait. 

—  Oh  I  si  peu.  Yous  connaissez  l'histoire  de 
la  nuit  de  noces  ? 

—  Raconte  toujours!  Il  fait  si  chaud,  nous 
l'avons  oubliée. 

—  Yous  savez  que  d'Hévimeuse  était  à  la  côte. 
Trois  écuries  de  courses  et  dix-huit  mois  de 
liaison  avec  Ludine  de  Neurflize  l'avaient  rincé. 


UNE  FIN  193 

La  grosse  Homerlon  et  ses  millions  lui  furent 
une...  planche  rembourrée  de  salut.  L'usinière 
devint  baronne.  D'Hévimeuse  croyait  que  la 
dame  n'en  voulait  qu'à  son  titre  et  avait  stipulé 
les  chambres  séparées,  n'ayant  aucune  vocation 
pour  le  métier  d'homme  de  joie.  Aussi,  le  soir 
de  la  cérémonie,  les  invités  expédiés,  se  fourrait- 
il  avec  délices  au  lit  et  s'v  endormait-il  du  som- 
meil  du  juste.  Vers  deux  heures  du  matin  on 
grattait  à  sa  porte.  Hévimeuse  se  réveille  en  sur- 
saut :  «  Qui  est  là?  Entrez.  »  Et  la  porte  s'entre- 
bâille et  la  nouvelle  baronne  d'Hévimeuse 
apparaît  rougissante.,  frémissante,  émue  sous  le 
plus  savant  maquillage,  perruque  blonde,  pei- 
'•  gnoir  de  soie  claire,  ruches  et  fanfreluches.  Alors, 
Hévimeuse  :  «  Que  voulez-vous,  ètes-vous 
malade  ?  »  Et  la  nouvelle  épousée  d'une  voix 
balbutiante  :  «  Je  croyais  qu'une  première  nuit 
de  noces,  mari  et  femme  dormaient  ensemble.  « 
Hévimeuse  avait  alors  un  mot  de  aénie  :  «  Dans 
votre  monde,  peut-être,  mais  dans  le  mien, 
pas  !  ))  Et,  s'élant  levé  dans  son  puijama  de  surah 
turquoise,  il  mettait  la  baronne  à  la  porte  et 
s'enfermait  à  double  tour. 

—  Pauvre  mère  Homerlon  !  Et  elle  a  mis  un 


194  BORDS  DE  MARNE 

an  à  demander  le  divorce  !  La  patience  est  une 
vertu  de  femme.  Avouez  qu'elle  a  Lien  fait  de 
prendre  ce  chauffeur  ? 

—  Au  moins,  avec  lui... 

—  Parfaitement.  Dépouillé  de  l'idéal,  l'amour 
est  la  plus  exacte  des  sciences  exactes  et  Ton  a 
toujours  le  tzigane  qu'on  mérite. 


LA   PROIE 


—  Je  vous  avais  promis  un  beau  spectacle, 
vous  ai-je  menti? 

—  Tu  n'as  même  pas  exagéré!  Non,  ça  vaut 
le  voyage  et  pourtant  c'est  dur,  la  route  par 
trente-six  degrés  de  chaleur. 

Et  le  ofros  Mounier,  se  rassevant  dans  son 
cache -poussière  de  chauffeur,  s'épongeait  le 
front  et  souftlait  ;  son  mouchoir  n'était  plus 
qu'un  tampon  de  linge  mouillé  d'une  couleur 
indéfinissable  :  la  sueur  en  coulant  avait  tracé 
des  rioroles  roses  sur  ses  joues  grises  de  pous- 
sière et  lui  faisait  un  masque  horrible. 

Mario  Bernsthart,  svelte  et  pimpant  dans  un 
complet  de  piqué  blanc,  jouissait  en  silence  de 
la  moiteur  et  du  désordre  de  ses  deux  amis;  un 
mince  sourire  d'ironie  plissait  ses  lèvres  et 
remontait  jusqu'à  ses  yeux.  Mounier  et  le  petit 


196  BORDS  DE  MARNE 

Cirhev  étaient  venus  dîner  avec  lui.  Mario 
leur  avait  recommandé  de  venir  àTlieureide 
l'apéritif  et  surtout  de  venir  le  prendre  avec 
lui  dans  Tile  :  ils  verraient  là  des  choses 
inoubliables. 

L'inoubliable  chose  était  un  groupe  de  trois 
personnes  attablées,  comme  eux,  sur  la  terrasse 
et  en  train  de  piper  avec  des  pailles  des  oran- 
geades glacées.  Il  y  avait  là  deux  hommes  et  une 
femme,  la  femme  déjà  mûre,  la  gorge  évidem- 
ment bastionnée  et  le  ventre  tassé  dans  un  cor- 
set droit  sous  les  plis  flottants  du  peignoir,  un 
peignoir-princesse  de  léger  drap  blanc  ouvert  sur 
les  volants  de  dentelle  d'un  tumultueux  jupon  de 
soie  jaune.  Des  bas  nacrés  d'une  transparence 
aguichante  moulaient  des  chevilles  assez  fines, 
et  des  mules  de  peau  de  daim  blanc  chaussaient 
un  assez  joli  pied;  mais  la  taille  massive,  les 
fanons  du  cou  et  la  couperose  de  la  face  saupou- 
drée de  veloutine,  comme  une  framboise  roulée 
dans  du  sucre,  accusaient  l'incurable  arthritisme 
d'une  cinquantaine  opulente.  De  loin,  ce  visage 
enflammé  et  fardé  apparaissait  mauve  sous  le 
jaune  des  cheveux  effrontément  déteints:  un 
collier   d'opales    et    de   belles   émeraudes    aux 


LA  PROIE  197 

oreilles  complétaient  la  tenue  de  la  dame.  Les 
deux  hommes  étaient  mieux.  11  y  en  avait  un 
roux  et  il  y  en  avait  un  brun.  Le  torse  nu  dans 
des  jerseys  de  soie  blanche,  le  hàle  des  jambes 
apparu  entre  les  culottes  de  toile  et  les  espadril- 
les de  bain,  ils  offraient  tous  deux  la  même  ana- 
tomie  musculeuse  et  râblée;  tous  deux  évidem- 
ment fiers  de  leurs  biceps  et  de  la  puissance  de 
leur  cou.  Des  petites  toques  rayées  de  tennis 
les  coiffaient  tous  deux...  Deux  frères  appareil- 
lés, on  eût  dit,  car  ils  avaient  la  même  face 
jouisseuse  et  camuse,  les  mêmes  yeux  clairs  sous 
les  sourcils  en  broussaille  et  le  même  sourire 
carnassier.  Deux  belles  bêtes  de  proie  avec, 
dans  tous  leurs  mouvements,  un  air  de  santé  et 
de  force.  D'ailleurs,  chacun  de  vingt-einq  à  vingt- 
huit  ans  au  plus. 

C'est  à  l'apéritif  de  cette  cinquantaine  en- 
joaillée,  que  Bernsthart  avait  convié  Girbey  et 
Mounier.  Cette  Gléopàtre  attardée  était  apparue 
mollement  étendue  sur  un  skiff,  dans  un  vigou- 
reux cinglement  d'avirons;  puis,  du  haut  de  la 
terrasse,  ils  avaient  assisté  au  débarquement  de 
la  dame. 

Il  avait  été  plutôt  pénible.  Les  deux  rameurs 


198  BORDS  DE  MARNE 

avaient  dû  se  dévouer.  L'arrière-train  de  Gléo- 
pâtre  alourdissait  son  élan;  son  embonpoint,  son 
poids  surtout  l'avaient  trahie,  le  skiff  s'était 
mis  à  osciller,  et,  perdant  son  équilibre,  Gléo- 
pâtre  n'avait  pas  eu  assez  de  mains  pour  la  sou- 
tenir. Le  rameur  roux  avait  dû  se  camper  sur  le 
ponton  et  la  tirer  de  toutes  les  forces  de  ses 
deux  bras  tendus,  tandis  que  le  rameur  brun  la 
poussait  au  derrière.  Cet  atterrissement  à  Cy- 
thère  avait  manqué  d'esthétique. 

Bernsthart,  Mounier  et  Girbey,  embusqués 
sur  la  terrasse,  en  avaient  ri  aux  larmes  ;  d'au- 
tres consommateurs  attablés  s'étaient  penchés 
aux  balustrades  pour  ne  pas  perdre  un  détail  du 
spectacle.  L'entrée  de  la  canotière  avait  été  sen- 
sationnelle. Un  peu  émue  d'abord,  la  grosse 
dame  s'était  mise  à  petonner  des  petits  pas  en 
tortillant  une  respectable  croupe  ;  mais  elle 
avait  repris  vite  son  aplomb,  avait  ralenti  sa 
marche  et,  maintenant  assise  entre  ses  deux 
gardes  du  corps,  elle  sirotait  son  orangeade,  et 
ses  yeux  soulignés  de  kohl  allaient  se  poser, 
tour  à  tour,  sur  la  nuque  de  son  rameurblond  et 
sur  les  pectoraux  de  son  rameur  brun  avec  une 
complaisance  évidente. 


LA  PROIE  199 

—  Il  lui  en  faut  deux  maintenant,  disait 
Mounier  en  essayant  de  visser  son  monocle  sur 
la  saillie  de  son  œil  bleu. 

—  Oui.  un  2"aillard  d'avant  et  un  i:aillard 
d'arrière.  Ces  natures  exubérantes  ont  de  2:ros 
appétits. 

—  Je  reconnais  bien  le  premier,  mais  le 
second? 

—  Le  second  est  un  coureur  de  vélodrome. 

—  Ancien  chauffeur  d'auto  et  coureur  primé  : 
l'attelage  est  complet.  La  baronne  ne  s'embête 
pas  î 

—  Voyez,  elle  les  couve  du  regard  et  dire 
que  le  Tout-Paris  des  courses  et  des  premières 
a  défilé  chez  la  dame  !  le  Parc  Monceau,  le  fau- 
bourg-  Saint-Honoré    et   lautre ,    le    vrai    fau- 


Dourg. 


—  Sic  transit  r/loria  mundi! 

—  Moi,  je  ne  la  blâme  qu'à  moitié,  faisait  le 
petit  Cirbey,  elle  vit  selon  ses  goûts  et  ses  ins- 
tincts. 

—  Mais  avoue  qu'elle  a  un  peu  attendu? 

—  C'est  ce  qui  Ta  déconsidérée.  Croyez  que, 
si  elle  avait  arboré  cette  fantaisie  d'allures  au 
lendemain  de  son  mariage,  nul  ne  s'étonnerait 


2Ù0  BORDS  DE  MARNE 

de  la  voir  s'isoler  en  la  chaude  saison  sur  des 
bords  de  rivières  ombreuses,  en  compagnie  de 
beaux  jeunes  homme.  Si  la  baronne  Hévi- 
meuse  avait  débuté  dans  l'adultère  du  temps 
qu'elle  était  encore  M""^  Homerlon,  les  jeunes 
gens  qui  l'escorteraient  maintenant  seraient  de 
notre  monde.  Classée  parmi  les  douairières 
faciles  et  orénéreuses.  elle  n'eût  pas  été  oblis^ée 
d'aller  chercher  les  flirts  d'automne  dans  les  hip- 
podromes et  les  o'aras'es  d'autos. 

—  Ce  Mario,  il  en  a  de  sévères  î 

—  Non,  mon  cher,  je  ne  dis  que  la  vérité.  A 
Paris  il  faut  débuter  de  bonne  heure  dans  sa 
branche  de  commerce  ou  de  snobisme.  Xotre 
société  n'admet  que  les  spécialités;  elle  vous 
classe  femme  galante,  femme  du  monde,  homme 
politique  ou  de  théâtre,  journaliste  ou  clubman, 
mais  ne  vous  permet  pas  de  marauder  dans  les 
plates-bandes  voisines.  Il  lui  faut  des  talents  et 
des  situations  sociales,  voire  des  liaisons  ou  des 
concubinages,  classés  et  étiquetée  ;  elle  ne  les 
accepte  qu'à  cette  condition.  Ce  qui  a  déclassé  la 
baronne  Hévimeuse,  c'est  d'avoir  apporté  dans 
son  existence  quelque  fantaisie.  Songez,  elle 
avait  toujours   été    honnête    avant  son   second 


LA  PROIE  201 

mariage  ;  on  n'a  jamais  connu  d'amant  à 
M"""  Homeiion.  Avant  sa  toquade  toute  platonique 
pour  le  beau  Freneuse,  sa  vie  avait  été  unie  et 
réglée  comme  un  cahier  de  musique  et,  si  cette 
petite  fripouille  d'Hévimeuse  avait  été  un  bon 
mari,  sa  veuve  divorcée  n'éteindrait  pas  au- 
jourd'hui ses  ardeurs  entre  un  ex-chauffeur 
d'automobile  et  un  coureur  de  pistes. 

—  Très  paradoxal  en  apparence  ce  que  tu  dis, 
mais  avec  un  fond  de  vérité  pourtant. 

—  C'est  inique,  mais  c'est  ainsi.  Le  grand  tort 
de  M'""  Homerlon  est  d'être  restée  vingt-cinq 
ans  vertueuse  et  de  ne  s'être  décidée  pour  la 
noce  que  sur  le  tard. 

—  En  effet,  nous  n'admettons  pas  les  voca- 
tions quinquagénaires.  Les  carrières  embrassées 
après  quarante  ans  dérangent  nos  prévisions. 

—  ?sous  sommes  un  peuple  routinier. 

—  Trop.  Nous  ne  savons  quel  accueil  faire  à 
la  vieille  duchesse  de  Plembroke,  à  la  marquise 
de  Beaucontour  et  à  la  grosse  M""^  Astier  qui  ont 
rôti  des  forêts  de  balais,  ont  eu  des  hommes 
morts  dans  leur  lit,  qu'on  a  descendus  par  la 
fenêtre  et  qu'on  a  déposés  sur  des  bancs  des 
Champs-Elysées.  Pour  ces  séculaires  amoureuses 


202  BORDS  Di:  MARNE 

qui  ont  tué  des  générations  dans  leur  alcôve  et 
entretiennent  encore  à  riieure  qu'il  est,  au  vu  et 
au  su  de  tout  Paris,  des  trôlées  de  petits  jeunes 
gens  présentés  par  leurs  pères,  après  les  pères 
les  fils,  pour  celles-là  nous  avons  toutes  les  in- 
dulgences, toutes  les  déférences,  que  dis-je,  tous 
les  respects.  Celles-là,  nous  les  saluons  au  Bois, 
nous  nous  montrons  avec  elles  à  l'Opéra  et  aux 
courses,  nous  allons  chasser  le  cerf  et  le  san- 
glier, chez  elles,  en  octobre,  et  nous  ne  répu- 
gnons même  pas  à  serrer  les  nageoires  de  leurs 
petits  amis.  Il  est  vrai  que  la  plupart  sont  titrés. 

—  Bonne  àme,  va! 

—  Et  nous  n'avons  pas  assez  de  dédain  pour 
cette  pauvre  Hévimeuse,  dont  le  fard  s'écaille, 
tant  elle  a  chaud  de  nous  savoir  ici,  et  qui  souffle 
comme  un  phoque  en  touchant  de  notre  côté,  car 
elle  nous  a  reconnus. 

—  Si  j'allais  la  saluer!  disait  le  gros  Mounier. 
et  il  se  levait  à  demi. 

—  Garde-toi  bien.  Tu  augmenterais  son  trouble. 
Pauvre  femme!  sa  situation  est  assez  fausse. 

La  canotière  aux  émeraudes  venait  de  se  lever. 
Elle  se  raidissait  pour  passer  devant  la  table 
des  trois  hommes.    Ses  deux   rameurs  la  sui- 


LA  PROIE  203 

valent  ;  l'embarquement  fut  moins  périlleux, 
^jme  Homerlon,  piquée  au  jeu,  retrouvait  de  la 
légèreté  et  même  de  la  grâce  pour  poser  ses 
souliers  de  daim  blanc  sur  le  bois  vernissé  du 
skiQ. 

La  fine  embarcation  filait  comme  une  flècbe 
dans  un  sillage  de  bulles  d'eau;  il  y  eut  un 
silence. 

—  Moi,  je  ne  la  plains  pas,  disait  le  petit  Cir- 
bev. 

—  Pourquoi  la  plaindrais-tu  ?  Elle  est  très 
heureuse! 

—  Penh!  elle  finira  assassinée. 

—  Gela,  c'est  fort  possible. 

—  Comme  la  mère  Leconte  et  pas  mal  de 
vieilles  folles  du  quartier  des  Martyrs.  C'est  là  le 
nid  des  aïeules  amoureuses.  Les  boulevards  de 
Clichv  et  Rochechouart  à  côté;  elles  sont  sûres 
de  se  ravitailler. 

—  Le  fait  est  que  leur  avenir  est  plutôt  som- 
bre. 

—  Vieillir  est  chose  triste  pour  tous,  mais 
pour  ces  femmes-là... 

—  Moi,  ces  vieilles  carcasses  enflammées  me 
dégoûtent. 


1^04  BORDS  DE  MARNE 

—  Je  te  ferai  observer  qu'elle.  M™"  Hévimeuse, 
n'a  pas  d'enfant.  Elle  est  libre. 

—  Et  son  ménage  à  trois  avec  ses  deux  ra- 
meurs est  encore  une  chose  plus  propre  que  le 
trafic  de  la  belle  M""^  Nigoret,  qui  a  marié  ses 
deux  filles  selon  son  cœur  et  emplit  encore  les 
nuits  de  ses  gendres. 

—  Et  la  comtessf^  de  la  Xoranne,  qui,  il  y  a 
trois  ans.  à  Luchon,  eut  ce  joli  scandale  avec  un 
croupier  de  cercle  cueilli,  un  mois  avant,  à 
Biarritz.  Yous  vous  souvenez  de  ce  grand  brun 
aux  allures  de  forban,  un  Catalan  aux  yeux 
d'Andalou  que  la  comtesse  traînait  partout  après 
elle. 

—  On  avait  dit  que  c'était  un  cuisinier. 

—  Mais  non,  vous  confondez,  le  cuisinier 
était  le  sigisbée  de  la  marquise  Troïka. 

—  La  Troïka  n'a  pas  encore  été  dévalisée  '? 

—  Je  la  crois  prudente,  elle  ne  voyage  qu'avec 
du  faux;  c'est  une  vieille  mâtine  qui  connaît 
les  hommes:  mais  là  comtesse  de  Noranne,  qui 
les  connaît  moins,  ayant  beaucoup  moins  roulé, 
en  essuyait  une  amère  à  Luchon.  Vous  savez 
que  la  comtesse  est  un  peu  boiteuse.  Cette  légère 
claudication   ne   dépare  pas,  d'ailleurs,    sa  dé- 


LA  PROIE  205 

marche.  Elle  a  pour  la  soutenir  tout  un  jeu  de 
cannes  à  poignées  de  saxe,  à  boules  d'agate,  de 
îapisetdegaluchat  quiferaientlarenomméed'une 
collection;  elle  sait  béquiller  avec  grâce.  Myope 
avec  cela  comme  une  taupe,  avec  d'assez  jolis 
yeux  verts,  elle  manie  élégamment  le  face-à- 
main  et,  la  bouche  encore  fraîche,  elle  est  assez 
décorative  aux  lumières;  mais  des  indiscrétions 
de  femmes  de  chambre  Taffirment  chauve  comme 
un  œuf  sous  les  ondulations  mouvementées 
les  perruques.  Telle  qu'elle  demeure,  mince  et 
preste,  malgré  sa  taille  un  peu  déviée,  la  com- 
tesse de  la  Noranne  faisait,  cet  été-là,  les  beaux 
soirs  de  Luchon  :  elle  était  de  toutes  les  fêtes,  y 
arborait  des  toilettes  déjeune  mariée,  les  mous- 
selines les  plus  claires,  les  batistes  les  plus  ten- 
dres et  promenait  triomphalement  son  Catalan, 
moulé  dans  des  smokinsrs  fleuris  de  £:ardenias. 

L'aimé,  qui  savait  à  quoi  s'en  tenir  sur  les 
charmes  réels  de  la  dame,  prit-il  un  beau  jour  la 
corvée  en  dégoût  ou  eut-il  tout  simplement  la 
lassitude  de  ces  exhibitions?Toujours  est-il  qu'un 
matin  on  trouvait  l'oiseau  déloiré.  Le  Catalan 
avait  furtivement  bouclé  ses  malles  et  sournoi- 
sement quitté  l'hôtel.  Un  landau,  commandé  la 


e06  BORDS  DE  MARNE 

veille,  Tavait  conduit  à  la  frontière.  Quand  la 
marquise  s'éveillait  vers  dix  heures,  il  y  a 
beau  temps  que  le  galant  brûlait  les  routes 
d'Espagne.  Non  seulement  le  perfide  emportait 
avec  lui  le  portefeuille  et  l'écrin  de  la  dame,  une 
bagatelle  de  soixante  mille  francs,  —  car  ses 
diamants  avaient  été  heureusement  déposés  chez 
son  notaire,  —  mais  le  monstre  avait  eu  l'astuce 
de  subtiliser  en  même  temps  tout  le  jeu  do 
cannes  de  la  boiteuse,  tous  les  face-à-main  et 
les  lorgnons  de  la  myope  et  tout  le  lot  des  per- 
ruques... Croyez  qu'il  eût  aussi  enlevé  les  den- 
tiers si  la  dame  en  avait  eus  î 

M""^  de  la  Noranne  s'éveillait  non  seulement 
dépouillée,  mais  irrémédiablement  chauve,  pres- 
que aveugle  et  infirme.  Comment  aller  faire  sa 
plainte  à  la  police  avec  ce  crâne  d'œuf  d'autruche 
et  cette  démarche  de  sirène  oubliée  sur  la  grève? 
La  pauvre  femme  poussait  les  hauts  cris,  mais 
refusait  absolument  de  se  laisser  voir;  elle  ne 
consentit  à  recevoir  le  commissaire  qu'envelop- 
pée d'un  triple  voile.  Elle  en  prit  la  lièvre  et  le 
lit,  elle  eut  tout  de  suite  une  température  de 
trente-huit  degrés.  Ce  fut  un  désastre.  On  dut 
télégraphier  à  son  gendre, le  baron  de  Romagnac, 


LA  PROIE  207 

alors  en  villégiature  enDordoûne.  Son  autre  2:en- 
dre,  lecolonelBerthiern^arrivaque  le  cinquième 
jour.  Entre  temps,  les  perruques,  les  cannes, 
les  valeurs  et  l'écrin  de  la  malade  s'embarquaient 
à  Bilbao  et  gagnaient  le  Venezuela.  Gomme  la 
plupart  des  titres  volés  étaient  au  porteur,  c'est 
une  maison  de  New-York  qui  en  négocia  le 
retour  en  France.  L'affaire  coûta  une  trentaine 
de  mille  francs  à  la  famille  de  la  Noranne.  Les 
g-endres  firent  la  grimace  et  une  maison  de  santé 
possède  aujourd'hui  l'infortunée  comtesse. 

Moralité  :  Les  hommes  de  joie  sont  toujours 
des  hommes  de  proie. 

—  Bien  parlé,  mon  petit  Mario,  et  maintenant, 
si  qu'on  irait  dîner! 


LES  VACANCES  DE  MME 


—  Mais  c'est  très  gentil,  ici. 

—  Tu  trouves  ? 

—  Si  je  trouve  I  C'est-à-dire  que  je  ne  vais 
plus  songer  qu'à  ça  :  un  chalet  au  bord  de  l'eau 
pour  finir  nos  vieux  jours.  Edmond  et  moi.  Ahl 
oui;,  une  installation  à  soi,  bien  à  soi,  des  meu- 
bles payés  dans  un  immeuble  dont  on  ne  soit 
plus  les  locataires,  des  arbres,  des  géraniums, 
des  pavots  (moi,  j'adore  les  fleurs),  ah  !  oui,  ce 
serait  le  rêve  I  Mais  d'abord  il  faudrait  être 
mariés,  nous  deux  Edmond,  et  puis  que  sa 
mère  soit  morte  et  que  nous  ayons  gagné,  cha- 
cun de  notre  côte  î  Mais  dans  les  modes,  à 
l'heure  d'aujourd'hui,  monsieur  Frémaux,  quand 
on  n'est  pas  patronne! 

—  Vous  avez  vu  les  poules,  madame  Ninie  '! 

—  Si  je  les  ai  vues  !  j'ai  même  embrassé  le  coq. 


LES  VACANCES  DE  MNIE  209 

—  Et  VOUS  n'avez  pas  reçu  de  coups  de  bec  ! 
il  ne  s'est  pas  défendu,  le  gaillard? 

—  Que  si  1  mais  je  Favais  pris  par  les  ailes  et 
je  le  tenais  serré  entre  mes  genoux.  Alors  je 
lui  ai  empoigné  la  tête,  et  v'ian  sur  sa  crête 
rouge,  une  bise  comme  à  mon  chéri.  Ah  !  je 
connais  les  bètes,  monsieur  Frémaux.  Chez  mon 
oncle,  à  Luzarches,    il  y  en  avait  dla  volaille  ! 

—  Qu'elle  est  drôle,  hein  î  faisait  à  sa  femme 
M.  Frémaux  paterne. 

A  quoi  M"""  Frémaux  (Lalie  dans  l'intimité) 
répondait  avec  un  haussement  d'épaules  : 

—  C'est  une  gosse.  Ninie  a  toujours  été 
comme  ça. 

—  Moi  d'abord,  la  campagne,  ça  me  rend  folle. 
Et  avec  un  soupir  de  prisonnière  ; 

—  Ah  î  quand  on  sera  marié  ! 

—  Alors  ça  vous  semble  gai,  ici?  interrogeait 
M.  Frémaux. 

—  Si  c'est  gai  !  Mais  c'est  comme  le  quai  des 
Tuileries,  un  dimanche  de  Grand  Prix,  quand 
tout  Tmonde  part  pour  Suresnes.  Si  c'est  gai  I 
Mais  on  s'en  ferait  mourir. 

Et  la  jeune  femme  s'administrait  une  claque 
retentissante  sur  le  gras  de  la  cuisse. 

12. 


210  BORDS  DE  MARNE 

—  Voyons,  Ninie.  un  peu  de  hors-d'œuvre. 
Et    M""^  Frémaux,    maternelle,    imposait    un 

ravier  de  tomates  et  de  poivrons. 

—  D'autant  plus  que  ces  salelés-là,  moi,  je  les 
adore. 

Et  la  jeune  femme  se  servait  copieusement. 
M.  Frémaux  revenait  à  la  charge  : 

—  Alors,  ça  ne  vous  semble  pas  trop  près  de 
Paris,  trop  banlieusard,  comme  on  dit  dans  le 
grand  monde? 

—  Trop  près  de  Paris  I  Mais  moi,  j'peux  pas 
rquitter,  Paris.  Quand  j'vois  plus  les  fortifica- 
tions, le  souffle  me  manque.  Edmond  m'avait 
proposé  de  m"emmener  à  Vichy  pour  les  cour- 
ses, ^son,  ce  que  j'I'ai  remercié  !  Qu'est-ce  que 
vous  voulez  que  j'aille  faire  dans  un  pareil  tohu- 
bohu  1  Plus  de  douze  heures  de  chemin  d'fer, 
une  cohue  d"14  Juillet,  tous  les  hôtels  combles, 
les  chambres  hors  de  prix. 

—  Ah  I  cal  Xoussommesallésune  année,  au  lo 
août,  au  Tréport,  nous  savons  ce  qu'on  nous  a  pris. 

—  Et  Edmond,  toute  la  journée  au  pesage, 
occupé  à  pointer,  pendant  que  j'ferais  les  cent 
pas  dans  le  parc,  ça  s'rait  régalant,  hein  I  Et  il 
V  fait  une  chaleur,  à  Vichv  î 


LES  VACANCES  DE  MME  211 

—  Surtout  cette  année,  opinait  M"'^  Fré- 
maux. 

—  Aussi,  pour  les  quinze  jours  que  j'ai  d" va- 
cances, j'ai  préféré  en  venir  passer  huit  avec 
vous....  Moi,  j'aime  ça,  le  bord  de  Teau. 

A  quoi  la  grosse  Lalie  : 

—  Et  encore  tu  n'as  rien  vul  C'est  à  l'heure 
du  bain  qu'il  faut  voir  Sailour.  Alors,  ça  s'anime 
et  ça  grouille  :  il  y  a  une  famille  sur  chaque 
ponton,  et  des  femmes  et  des  hommes  et  des 
enfants,  qui  en  maillot,  qui  en  caleçon.  On  peut 
dire  que  tout  1  pays  trempe  dans  la  rivière,  et 
tous  les  canotiers  dans  leurs  skiiïs,  dans  leurs 
yoles  et  leurs  chaloupes  à  vapeur.  On  peut  dire 
qu'il  en  sort  de  tous  les  garages  et  qu'on  en  voit 
du  linge  et  du  beau  alors!  Car  nous  avons  d'ia 
cocotte  huppée  dans  le  pays  I 

—  Oui,  de  la  grenouille  de  choix,  comme  dit 
iVrislide  Bruant  dans  sa  chanson  du  Bois  de  Bou- 
logne. 

M.  Frémaux  citait  ses  auteurs. 

—  Et  puis,  tu  sais,  Xinie,  reprenait  la  grosse 
dame,  comme  ça  jusqu'à  huit  heures  du  soir, 
car,  à  six  heures,  c'est  le  retour  des  maris.  Le 
train  les  ramène  de  Paris,  eux.  les  frères,  les  fils 


•-'12  B0RD.'5  JjL  MAHNE 

et  les  petits  cousins  aussi  et  les  amis  de  nos 
amis,  et,  dame  1  quand  on  a  sué  toute  la  sainte 
journée,  par  la  température  qu'il  fait,  dans  un 
bureau  ou  dans  un  atelier,  tu  penses  si  on  est 
pressé  de  piquer  une  tète  et  de  se  rafraîchir  le 
poil.  Y  en  a  qui  ne  se  mettent  pas  à  table  avant 
neuf  heures,  et  tout  c'monde-là  dîne  dehors,  ins- 
tallé comme  nous  sur  la  terrasse  ou  sous  la  ton- 
nelle, car  ce  soir  nous  dînerons  au  jardin,  Ninie. 
Pour  déjeuner  nous  aurions  eu  trop  chaud  :  on 
est  mieux  dans  la  maison  ;  et  que  tu  vas  t'amu- 
ser,  ça  je  te  le  promets!  ça  fourmille  tant  dans 
l'eau  et  sur  les  berges,  que  tu  dirais  une  fête 
foraine.  Ah  I  oui,  qu'tu  vas  en  voir,  de  ces  gros 
pères  en  bras  de  chemise  et  de  ces  grands  dadais 
en  costume  de  bain,  les  jambes  en  manches  de 
veste  et  plus  plats  que  des  limandes.  Moi,  j'sais 
pas  si  t'es  d'mon  avis,  ?sinie.  mais  j'trouve  rien 
de  plus  laid  qu'un  homme  en  caleçon  de  bain. 

W^^  iXinie  consultée  ébauchait  une  moue  dubita- 
tive :  la  bonne  venait  d'apporter  un  saladier  de 
framboises,  la  conversation  déviait  et  tombait  sur 
les  ressources  deSailour.  Les  primeurs  y  étaient 
hors  de  prix  à  cause  du  voisinage  de  Paris,  le 
poisson  seul  était  abordable  et  encore  le  srand 


¥ 


LES  VACA>'Cr:S  DE  NINIE  213 

nombre  de  restaurants,—  il  s'en  ouvrait  tous  les 
jours  de  nouveaux,  —  faisait  joliment  monter 
le  cours. 

]\r"  Ninie  Fantou,  arrivée  du  matin  même 
chez  ses  amis  Frémaux  et  encore  toute  étourdie 
du  vovage,  n'écoutait  plus  la  grosse  Lalie.  Acca- 
blée parla  chaleur,  préoccupée  parla  digestion 
un  peu  pénible  de  la  salade  de  tomates  et  de 
trop  de  framboises,  elle  songeait  à  sa  malle 
qu'elle  n'avait  pas  encore  ouverte  et,  les  idées 
un  peu  confuses,  se  demandait  laquelle  de  ses 
robes  claires  elle  arborerait  à  cinq  heures  pour 
cmotionner  les  berges  de  Sailour. 

—  Toi,  Ninie,  tu  es  une  petite  rosse.  Tu  n'me 
feras  pas  croire  que  tu  n'cherches  pas  à  agui- 
cher le  fils  de  nos  voisins. 

—  Ce  grand  imbécile  qui  nage  avec  une  bouée 
tenue  au  bout  d'une  corde  par  sa  mère?  Tu  es 
folle,  Lalie,  une  andouille  de  cette  grandeur-là  ! 

—  L'andouille  n'est  pas  si  mal  que  cela.  Le  fils 
Taupin  est  beau  garçon,  mais  pour  une  andouille, 
ça,  c'en  est  une  et  une  vraie  :  mais  j'te  connais. 
C'est  parce  qu'il  est  encore  neuf,  qu'il  l'a  donné 
dans  l'œil. 


'2[i  BORDS  DE  MARNE 

—  Dans  l'œil,  à  moi  ! 

—  Oui,  ma  petite  ?sinie,  ça  t'amuserait  de 
déniaiser  ce  grand  coquebin.  J'ai  eu  tort  de  te 
dire  qu'il  l'avait  encore. 

—  Ce  grand  s'rin  couvé  par  sa  mère  I  Mais 
Edmond  est  cent  fois  mieux. 

—  Mais  Edmond  est  un  moineau  qui  n'a  pas 
attendu  l'âge  pour  f...  le  camp  du  nid.  Tu  es 
vicieuse  et  ça  t'amuserait,  je  suis  sûre,  d'effa- 
rer cette  pauv'M"""^  Taupin. 

—  Ça,  peut-être. 

—  Tu  vois  bien.  C'est  la  troisième  robe  que  tu 
mets  depuis  avant-hier  :  une  bleue  le  jour  de  ton 
arrivée,  une  écrue  le  lendemain  'je  les  ai  comp- 
tées) et  aujourd'hui  te  voilà  en  blanc  comme 
une  mariée.  Tu  ne  fais  pas  tous  ces  frais-là  pour 
rien.  J'vais  te  dire  une  chose,  ]\inie,  nous  sommes 
très  bien.  nous,  avec  nos  voisins  et  çti  m'en- 
nuierait beaucoup  d'avoir  des  difficultés  avec  les 
Taupin  à  cause  dune  personne  qui  serait  des- 
cendue chez  nous  ;  ça  contrarierait  surtout 
M.  Frémaux.  J'espère  que  notre  toit  t'est  sacré. 
Xinie.  Aussi  promets-le-moi.  plus  de  coquetterie 
de  ce  côté-là...  hein  ? 

M"'-  ^inie   Fantou.    rose    comme    une   cerise 


LES  VACANCES  DE  NLME  2lb 

anglaise,  dans  un  corsage  échancré  de  linon  et 
de  guipure  d'Irlande,  se  mordait  leslèvres.  Il  y 
eut  un  silence.  Les  deux  femmes  causaient, 
assises  à  l'ombre  d'une  véranda  tendue  de  nattes. 
Un  jet  d'eau  fusait  et  retombait  en  pluie  sur  une 
grosse  boule  argentée,  soutenue  par  une  faune 
de  terre  cuite  ;  une  imperceptible  fraîcheur  fai- 
sait frémir  le  feuillage  crispé  des  arbres.  Dehors, 
la  route  poussiéreuse  brûlait  ;  tout  à  coup  on 
sonnait  à  la  grille  :  la  bonne  traversait  en  courant 
la  pelouse  et  revenait  effarée  : 

—  Madame,  c'est  M.  Aristide  Taupin. 

—  M.  Taupin... 

—  J'm'en  vais,  faisait  M^'^  Ninie,  je  n'veux  pas 
que  tu  croies  que  j'fais  de  Tœil  à  ton  voisin. 

Et,  toute  blonde,  dans  la  clarté  verte  des 
feuilles,  la  jeune  femme  se  retirait. 

—  N'empêche  que  tout  cela  est  très  désa- 
gréable ! 

Cette  fois,  c'était  M.  Frémaux  qui,  dans  l'inti- 
mité de  la  chambre  nuptiale,  tout  en  pliant  soi- 
gneusement ses  chaussettes,  chapitrait  M''"'  Fré- 
maux effondrée  en  camisole  dans  un  large 
fauteuil  de  jonc  japonais.  Le  couple  avait  éteint 


216  BORDS  Di:  MARNi: 

la  lampe  à  cause  des  moustiques,  et,  tout  en 
allant  et  venant  dans  la  chambre  obscure,  les 
pieds  nus,  vêtu  d'un  seul  caleçon  et  d'un  gilet 
de  flanelle  ^rapport  à  la  chaleur,.  M.  Frémaux 
entretenait  de  ses  soupçons  fondés  la  stupeur 
grandissante  de  sa  légitime. 

—  Toi,  tu  es  aveugle,  tu  ne  t'aperçois  de  rien! 
on  cambriolerait  devant  toi  la  maison,  tu  n'y 
verrais  que  du  feu.  Mais  ça  saute  aux  yeux,  que 
le  fils  Taupin  est  mordu  pour  elle. 

—  Le  fils  Taupin  I 

—  Aristide  lui-même.  Ah  1  elle  n'a  pas  perdu 
son  temps,  la  mâtine.  Il  n'y  a  pas  six  jours 
qu'elle  est  ici. 

—  Oh  !  pour  deux  ou  trois  fois  qu'il  est  venu 
nous  demander  des  graines. 

—  Des  graines  !  de  la  graine  de  maïs,  une 
plante  qui  ne  pousse  que  chez  toi. 

—  Maxime  ! 

—  Quand  je  te  dis  qu'on  les  a  vus  tous  les 
deux  ensemble  au  hal  des  Chèvres. 

—  Au  hal  des  Chèvres  !  M.  Taupin.  Il  n'a  pas 
dansé  ? 

—  Est-ce  que  j' te  dis  qu'ils  ont  dansé  ?  Je  t'ai 
dit  qu'on  les  avait  rencontrés.  De  là,  ils  ont  été 


LES  VACA^sGES  DE  NIME  217 

se  promener  dans  le  petit  Lois...  et,  l'autre  jour, 
quand  iSinie  est  allée  à  Paris,  soi-disant  rappelée 
par  sa  patronne,  je  ne  sais  quelle  histoire  de 
modèle  à  laquelle  nous  n^avons  rien  compris,  ils 
sont  revenus  ensemble  par  le  même  train. 

—  Par  le  même  train  !  M™^  Taupin  n'en  sait 
rien,  j'espère  ? 

—  Elle  n'en  savait  rien  ce  matin,  elle  le  sait 
peut-être  ce  soir.  En  tout  cas,  elle  le  saura 
demain  :  on  ne  parle  que  d'ça  sur  la  berge.  Un 
garçon  qui  avant  n'avait  jamais  regardé  une 
femme,  tu  penses? 

—  Je  vois. 

—  Et  tu  devines  ce  que  Ton  dit.  Ah  I  nous 
sommes  dans  de  beaux  draps  vis-à-vis  des  Tau- 
pin.  Ça  nous  apprendra  à  recevoir  des  traînées 
chez  nous. 

P    —  Oh  !  Maxime  ! 

—  Enfin  Ninie  n'est  pas  mariée.  Elle  vit  avec 
Edmond  depuis  cinq  ans. 

—  C'est  vrai. 

—  Et  Edmond  n'est  pas  son  premier. 

—  Oh  !  mon  ami,  mais  nous-mêmes,  nous 
avons  vécu  longtemps  ensemble  et  quand  je  t'ai 
connu... 

13 


-218  BORDS  DE  MARNE 

—  Oui,  mais  moi,  je  faisais  un  métier  hono- 
rable. J'étais  déjà  dans  les  assurances  et  Edmond 
joue  aux  courses,  et  avec  quel  argent? 

—  Mais  il  est  employé  chez  un  bookmaker, 
tu  le  sais  comme  moi. 

—  A  quatre  cents  francs  par  mois  et  il  paie 
des  difl'érences  de  quinze  louis,  de  vingt-cinq 
parfois  et  plus  î  avec  quel  argent  I  dis,  réponds  î 
celui  de  Ninieî 

—  Oii  vas-tu  chercher  ça  ■? 

—  Et  puis  tu  sais  aussi  bien  que  moi  les  bruits 
qui  ont  couru.  Edmond  était  Tami  chéri,  mais 
il  yen  avait  un  autre,  un  gros  boursier,  qui  venait 
chercher  Ninie,  deux  ou  trois  fois  la  semaine,  à 
la  sortie  de  sa  maison  de  la  rue  de  la  Paix. 

—  Oh  I  des  propos  de  camarades  envieuses  I 
Ninie  est  très  jolie,  elle  est  élégante... 

—  Trop  élégante  !  Et  puis,  moi,  ces  gens  de 
courses  qui  n'ont  pas  d'argent  à  eux,  ça  ne  m'a 
jamais  rien  dit  et  puis,  veux-tu  mon  avis  ?  Tu 
as  la  langue  trop  longue,  ma  femme.  Tu  as  eu 
tort  de  dire  à  ton  amie,  M''"  Fantou,  que  les 
Taupin  avaient  du  bien  et  je  crains  que  dans 
tout  ceci  on  en  veuille  surtout  à  Tarèrent  de  nos 
voisins. 


LES  VACANCES  DE  MME  ■2i\^ 

Le  gravier  d'une  allée  criait  sous  des  pas,  on 
marchait  dans  le  jardin.  M.  Frémaux  se  risquait 
sur  le  balcon.  Une  silhouette  blanche  s'ébauchait, 
escortée  d'une  ombre  noire,  dans  le  clair-obscur 
des  feuillages  immobiles  ;  une  voix  suppliait, 
balbutiait,  à  demi  sombrée,  ardente:  puis,  c'était 
un  bruit  de  soie  froissée  que  des  mains  défen- 
daient contre  d'autres  mains. 

—  Alors  vous  ne  m'aimez  pas? 

—  Si,  je  vous  aime,  mais  je  ne  veux  pas 
tromper  mon  amant.  Si  vous  m'aimez,  enlevez- 
moi  ! 

—  Vous  partiriez? 

—  Je  partirai. 

—  La  gueuse  ! 

Un  petit  cri  et  un  envol  de  peignoir,  et  le 
silence  et  le  clair  de  lune  emplissaient  seuls  la 
solitude  du  jardin. 

—  Eh  bien  !  qu'en  dis-tu? 

—  Les  bras  m'en  tombent. 

—  Et  alors  qu'allons-nous  faire  ? 

Et  devant  le  mutisme  écrasé  de  sa  femme  : 

—  Eh  bien  !  moi,  je  sais  bien  ce  que  je  vais 
faire.  Je  vais  télégraphier  à  Edmond,  à  Vichy.  Je 
ne  veux  pas  qu'on  prenne  ma  maison  pour  un... 


220  BORDS  DE  MARNE 

La  même  nuit,  à  une  heure  du  malin, 
j^|iie  ]\-inie  Fantou,  attablée  devant  un  petit 
bureau,  cachetait  soigneusement  les  quatre 
pages  d'une  longue  lettre  à  l'adresse  ci-jointe  : 

Monsii'itr  Edmond FAGXIER 

Hôtel  de  Marseille 

Vie /il/. 

La  lettre  se  terminait  ainsi: 

Tu  peux  annver  maintenant^  mon  ehéri,  cest 
fait,  le  poisso?i  est  dans  la  nasse.  Tu  ne  me  trou- 
veras lûus  chez  ces  bons  Frémaux  dont  je  vois 
inonter  tous  les  jours  l'honnête  indignution.  fai 
joué  serré,  tu  peux  complimenter  ta  femme.  C'est 
chez  la  mère  quil  faudra  faire  la  grande  scène 
et  sortir  le  grand  jeu  de  la  fureur,  de  la  «  vin- 
gince  »...  serinents  trahis,  amant  outragé,  le 
revolver  et  tout  le  tremblement.  Cest  une  vieille 
ptoule  que  tu  trouveras  toute  érupée  d'avoir 
couvé  un  canard.  Elle  casquer  a  jusqu'à  vingt  sacs 
pour  qu'on  lui  rende  son  enfant...  «  Mon  enfant, 
rendez-moi  77ion  enfant  I  » 

Demain,  je  serai  la  maîtresse  de  M.  Aristide 


LES  VACANCES  DE  MME  221 

Taifpin,  )7iais  dans  deux  ans  nous  aurons  une 
villa  au  hord  de  F  eau  et  nous  n'aurons  pas  besoin 
de  celle  des  autres  pour  pêcher  le  goujon.  Je 
naime  que  toi  et  t'embrasse  sur  ta  nuque ^  sur  tes 
moustaches,  sur  tes  lèvres  aussi,  partout  où  tu 
sens  bon. 

XlME . 


LE  JOUG 


Xous  descendions  le  fleuve  au  bruit  rythmé 
des  avirons  ;  nous  venions  de  quitter  le  petit 
bras  et  les  hauts  ombrages  de  ses  villas.  Nous 
filions  maintenant  entre  des  berges  plates  avec, 
à  droite,  l'infîni  de  tristes  plaines  semées  de 
maisres  bouquets  d'arbres.  C'était  à  «auche  la 
poussière  d'une  route  longeant  le  bord  de  l'eau, 
route  déshonorée  de  baraquements  en  planches, 
garages  et  guinguettes  et  même  de  cheminées 
d'usines  voisinant  avec  d'hétéroclites  chalets  en 
bois  ;  des  noms  prétentieux  en  décoraient  les 
grilles  :  ChaUt  Primevère,  Villa  Fleur,  Le  Pa- 
radis des  Oiseaux  ;  paysage  d'une  laideur  subur- 
baine qu'aggravait  encore  l'odeur  forte  de  la 
rivière  surchauffée  et  Taveuglante  réverbération 
du  soleil. 

Cuit  et   recuit   par  le  grand  air,  la  face  cou- 


LE  JOCG  223 

leur  de  brique,  un  batelier  s'escrimait  en  face 
de  nous,  l'œil  puéril  sous  ses  sourcils  blanchâ- 
tres, la  chemise  ouverte  sur  un  poitrail  velu 
dégoulinant  de  sueur. 

—  Ça  tape  dur,  monsieur,  hein  I 

Polard,  assis  à  côté  de  moi,  ne  relevait  même 
pas  le  propos. 

Je  l'avais  rencontré  la  veille,  en  rùdant  au 
hasard  des  berges,  dans  un  des  bals  qui  pullu- 
lent entre  Marville  et  Sailour.  Chassé  de  Paris 
par  la  chaleur  de  cet  atTreux  été,  Polard  s'était 
offert  quelques  jours  de  villégiature.  C'est  la 
plus  canaille  et  la  plus  laide  qui  l'avait  séduit  ; 
relents  de  fritures,  échos  de  firuinç^uettes  et  tié- 
deur  odorante  des  guinches,  où  se  trémousse  et 
s'exténue  d'étreintes  une  jeune  humanité  mal- 
propre; tout  cela  parlait  au  cœur  et  aux  sens  de 
ce  parfait  enfant  des  faubourgs. 

Né  entre  Ménilmontant  et  la  Yillette,  fils  d'un 
ébéniste  et  d'une  femme  de  ménage,  Polard 
avait  dans  le  sang  l'air  et  la  boue  de  Paris;  il 
en  avait  la  nostalgie  même  à  Asnières,  et  il  fal- 
lait cette  canicule  implacable  pour  l'avoir  décidé 
à  quitter  la  ville. 

Je   le    connaissais  de   longue  date,  je  l'avais 


224  BORDS  DE  MARNE 

toujours  connu  exerçant  strictement  les  métiers 
les  plus  vagues. 

Des  couloirs  de  Y  Evénement,  où  j'avais  remar- 
qué sa  mine  éveillée  et  gouailleuse,  comme  l'in- 
tarissable esprit  d'à-propos  de  son  bagout,  je 
l'avais  retrouvé  marchand  de  journaux,  puis  de 
billets,  camelot,  commis  de  bookmaker  aux 
courses  et  même  secrétaire  de  journalistes  de 
sport:  mais,  débrouillard  comme  pas  un,  Po- 
lard  était  plus  souvent  patron  qu'employé  et, 
quand  il  exerçait  un  de  ces  values  métiers  de 
la  rue  que  traque  avec  tant  d'acharnement  la 
police,  il  dirigeait  toujours  les  équipes  et  dé- 
ployait de  véritables  ruses  de  chef  de  bande  à 
passer,  lui  et  les  siens,  à  travers  les  agents; 
avec  cela  foncièrement  honnête .  ayant  des 
condamnations  et  des  casiers  judiciaires  l'ins- 
tinctive horreur  de  l'hermine  pour  la  tache  : 
porté  sur  sa  bouche,  friand  des  bons  morceaux, 
pas  buveur  pour  un  sou.  sensible  au  bien-être, 
mais  aimant  sa  liberté  avant  tout,  une  espèce 
de  bohème  méthodique.  Polard,  ayant  eu  les 
pires  fréquentations,  était  aussi  ferré  qu'un  poli- 
cier sur  les  bas-fonds  de  Paris. 

Ravi  de  la  rencontre,  j'avais  invité  Polard  à 


LE  JOUG  225 

déjeuner  pour  le  lendemain.  Polard  n'aurait  pas 
été  Polard  s41  avait  su  résister  à  la  matelote 
d'anguille  et  aux  écrevisses  à  la  bordelaise,  re- 
nommée justifiée  de  mon  auberge.  >'ous  avions 
arrosé  le  tout  d'un  joyeux  vin  blanc  et,  le  café 
à  peine  bu,  nous  avions  hêlé  un  marinier  pour 
la  légendaire  partie  de  canot... 

Les  lignes  foisonnaient  dans  ce  coin  de  rivière  ; 
tousles  pêcheurs  du  pays  semblaient  s'y  être  donné 
rendez-vous:   toute   une  flottille  de   barques  et 
de  bateaux  plats  s'essaimait  là  de  place  en  place, 
chaque  embarcation   demeurait  stationnaire,  et 
sur  chacune  d'elles  se  profilait^  coiffée  d'un  cha- 
peau  cloche,    la    traditionnelle    silhouette  d'un 
pêcheur.   La  plupart  étaient  debout,  la  ligne  à 
la  main,  mais  d'autres  avaient  apporté  des  chai- 
ses et,  confortablement  assis  en  pleine  rivière, 
observaient  attentifs  le  flottement  des  bouchons. 
D'autres  enfin  péchaient,  installés  sur  la  pente 
des  berges.  Notre  arrivée  dérangeait  à  peine  ce  cé- 
nacle ;  quelques  têtes  se  levaient  et  des  sourires 
complices  répondaient  à  un  petit  salut  de  Polard. 

—  Tous  les  connaissez  ?  lui  demandai-je. 

—  Parbleu,   d'anciens  copains,  des  barbeaux 
arrivés. 


13. 


226  BORDS  DE  MARNE 

—  Des  barbeaux? 

—  Oui,  des  m...,  et  Polard  lâchait  le  mot  tout 
à  trac  ;  c'est  leur  pays  ici  ;  Marlespont  est  leur 
villégiature,  poissons  de  mer  en  vacances  en 
eau  douce.  Ce  sont  de  bons  garçons. 

—  Ah!... 

—  Et  ils  se  la  coulent  douce.  Ils  ont,  pour  la 
plupart,  leur  femme  en  maison  et  ils  n'ont 
madame  sur  le  dos  qu'une  fois  la  semaine. 
Madame  rapplique  le  dimanche  ou  le  lundi, 
quelquefois  les  deux  jours  de  suite,  et  ces  jours- 
là,  dame,  ils  peinent  ferme.  On  promène  la  poule 
toute  la  journée  en  skiff.  Ah  !  on  fait  marcher 
les  biceps  et  suer  un  peu  les  rames  ;  toutes  les 
gigolettes  sont  folles  du  canot  ;  et  puis,  on  va 
au  bal,  on  flâne  d'un  établissement  à  un  autre. 
Oh  1  il  s'en  avale  ici,  le  lundi,  des  apéritifs.  Et 
quand  les  bras  sont  fatigués,  en  avant  les  jarrets. 
Dans  ce  monde-là  on  aime  encore  la  valse;  et 
puis  on  se  baigne  et  puis  on  picte  et  puis  on 
dîne  en  famille,  on  s'envoie  des  douceurs.  La 
plupart,  ici,  sont  montés  en  ménage,  installés  en 
villa  et  on  s'envoie  des  salades  de  tomates  et 
des  matelotes  d'anofuilles  et  des  fritures  de  sou- 
jons  :    ces   messieurs  ont  fine  bouche;  et   puis 


LE  JOUG  227 

après,  quand  on  a  bien  sué,  bien  bâfré  et  bien 
bu,  au  dodo  avec  le  petit  homme,  et  la  grasse  ma- 
tinée du  lendemain  matin.  Non,  ces  messieurs 
ne  chôment  pas  ces  deux  jours-là;  il  est  vrai 
qu'ils  se  reposent  tout  le  reste  de  la  semaine. 
Cinq  jours  sur  sept,  ils  n'ont  qu'à  lézarder  au 
soleil.  Madame  est  rentrée  à  Paris  ;  ils  sont 
bien  tranquilles,  rien  à  faire  qu'à  soigner  leurs 
fièvres. 

—  Et  c'est  madame  qui  paie? 

—  Comme  de  juste.  D'ailleurs,  vous  me 
faites  parler,  monsieur  Jacques.  Vous  en  savez 
là-dessus  aussi  long  que  moi  ;  vous  n'êtes 
pas  sans  les  avoir  remarquées  depuis  dix 
jours  que  vous  êtes  ici.  Rien  qu'à  leurs  pei- 
gnoirs roses,  à  leurs  tignasses  jaunes  et  leurs 
poires  maquillées,  trop  de  rouge  aux  lèvres 
et  les  yeux  noircis,  ça  se  reconnaît  tout  de 
suite. 

—  Ahl  ce  sont  d'heureux  lurons,  ils  ont  la 
vie  belle  ;  et  vous,  Polard,  vous  n'enviez  pas 
leur  sort  ? 

—  Moi  !  —  et  les  yeux  du  camelot  s'illumi- 
naient, bleus  comme  une  flamme  d'alcool,  moi, 
envier  celte  vie-là!  moi.  être  aux  ordres  et  aux 


228  BORDS  DE  MARNE 

caprices,  aux  oui  et  aux  non  d'une  gothon;  moi, 
manger  d'ce  pain-là  :  me  faire  engraisser  par 
une  femme,  quand  j'ai  mon  intelligence  d'hom- 
me, mes  deux  mains  et  mes  deux  jambes;  mais 
vous  n'm'avez  pas  regardé,  monsieur  Jacques; 
mes  bras  ne  sont  pas  des  nageoires  et  puis,  moi, 
dépendre  d'une  poule  !  Ah!  came  r'tournerait  le 
sang.  Une  femme  me  commander,  à  moi! 

—  Mais  vous  m'étonnez,  Polard.  Je  croyais 
que  ces  messieurs  étaient  les  maîtres. 

—  Les  maîtres,  euxl  Ils  sont  les  chiens  cou- 
chants de  madame  et  ils  obéissent  au  doigt  et  à 
l'œil.  On  ne  connaît  pas  la  vérité  sur  la  vie  des 
souteneurs.  Autrefois,  peut-être,  avant  la  loi 
sur  le  vagabondage  spécial,  pouvaient-ils  parler 
sec  ;  mais  maintenant  c'est  madame  qui  com- 
mande et  ferme,  j'vous  assure.  C'est  vrai  que 
ce  sont  elles  qui  raquent,  mais  elles  en  ontpour 
leur  argent.  Tous  ces  pêcheurs  que  vous  voyez 
là,  il  n'faudrait  pas  qu'il  leur  prenne  l'idée 
d'aller  faire  un  tour  à  Paris  en  l'absence  de  leurs 
femmes.  La  villa  est  louée  à  leur  nom,  mais  il 
faut  qu'ils  la  gardent;  pas  l'droit  de  se  donner 
de  l'air  hors  du  patelin  choisi.  La  balade  pour 
ces  dames,  c'est  le  paillon.  On  leur  met  la  ligne 


LE  JOUG  229 

à  la  main  :  «  Et  maintenant,  mon  chéri,  guette 
Tgoujon.  »  Il  faut  qu'ils  restent  là  à  attendre  le 
bon  plaisir  de  la  patronne,  comme  la  patronne, 
là-bas,  attend  l'bon  plaisir  du  client.  On  croit 
que  c'est  par  amour  qu'elles  ont  toutes  un  p'tit 
homme,  non,  c'est  par  vice,  monsieur  Jacques. 
C'est  pour  infliger  à  un  homme  toutes  les  avanies 
qu'elles  avalent  des  autres,  la  revanche  du  mé- 
tier, quoi!  Une  femme,  c'est  si  criminel,  c'est 
toujours  plein  d'idées  de  vengeance  1 

—  Polard,  Polard,  je  crois  que  vous  vous 
emballez. 

—  Je  ne  vous  dis  pas  qu'il  n'y  en  a  pas  de 
chipées;  mais  sur  dix  femmes  y  en  a  bien  huit 
qui  prennent  un  homme  rien  que  pour  ravaler 
l'màle  :  ça  leur  dilate  la  rate.  Elles  en  voient 
de  toutes  les  couleurs  dans  le  métier;  mais  ce 
qu'elles  se  rattrapent,  quand  elles  s'y  mettent  ! 
J'en  ai  entendu  qui  parlaient  à  leurs  amants 
comme  on  n'parlerait  pas  à  un  chien,  monsieur. 

—  Et  eux  supportent  ça?  Ce  ne  sont  donc  pas 
des  hommes  ? 

—  Ohî  ils  allongent  parfois  une  gifle  à  la 
patronne,  mais  ils  se  rebecquètent  tout  de  suite 
après.  Oh  iraient-ils,  les  pauvres?  Allez,  ce  sont 


^30  BORDS  DE  MARNE 

des  esclaves,  ils  sont  Lieu  matés  et  dressés. 
Quand  on  a  tàté  de  la  paresse,  monsieur  Jac- 
ques, c'est  bien  fini,  on  ne  remonte  plus  le  cou- 
rant. Vn  homme  qui  s'est  laissé  engraisser, 
autant  dire  un  homme  à  la  mer,  coulé.  C'est 
pour  ça  qu'il  devient  poisson. 

—  Mais... 

—  Il  n'y  a  pas  de  mais,  monsieur  Jacques  ;  la 
plupart  de  ceux-là  étaient  de  bons  ouvriers, 
même  des  employés  aux  écritures.  Par  veulerie 
ils  ont  quitté  leur  métier,  car  c'est  toujours  la 
première  chose  qu'elles  exigent  de  vous,  les  ma- 
tines, c'est  quvous  nfassicz  plus  rien  pour 
être  plus  à  leur  dévotion.  C'est  comme  ça 
qu'elles  vous  mettent  sous  leur  dépendance. 
Quand  on  s'est  laissé  nourrir  des  années  sans 
rien  faire,  allez  donc  reprendre  un  ancien 
métier;  les  poils  vous  ont  poussé  dans  la  main 
et  personne  n'a  le  cœur  de  s'ies  arracher,  les 
poils.  Ceux-là.  la  femme  les  tient  par  la  fainéan- 
tise, l'amour  du  bien-être,  le  dégoût  du  travail, 
un  tas  de  lâchetés  :  c'est  l'joug;  mais  y  en  a 
pour  qui  c'est  encore  pire.  Parmi  ces  malheu- 
reux il  y  en  a  qui  n'ont  pas  la  conscience  très 
nette.  Sans  parler  des  interdits  d"  séjour  et  d'ceux 


LE  JOUG  231 

qui  ont  an  dossier,  y  en  a  qui  ont  commis  des 
mauvais  coups,  cambriolages,  monte-ea-Fair  ou 
agents  assommés  et  qui  ont  passé  à  travers  la 
police.  Ces  coups-là,  la  femme  les  connaît  tou- 
jours, parce  que  la  première  chose  que  fait  une 
poule  avisée,  c'est  d'faire  jaspiner  Thomme  au 
lit  :  on  babille  toujours  sur  Toreiller,  et  les 
coups  à  la  manque  dans  l'passé  d'un  homme, 
c'est  autant  d'atouts  dans  la  main  d'une  femme. 
Une  fois  rancardé,  y  n'faut  pas  que  le  gonze 
bouge.  Y  n'peut  plus  élever  la  voix,  celui-là  qui 
a  raconté  ses  affaires.  Il  sait  c'qui  l'attendrait 
s'il  lui  arrivait  d'broncher  :  madame  irait  tout 
simplement  le  dénoncer  à  la  Préfecture...  Une 
tète  de  femme,  ça  sonne  toujours  la  casserole, 
et,  quand  on  lit  dans  les  faits-divers  des  assas- 
sinats de  ces  dames,  on  n'sait  pas  combien  ont 
payé  pour  avoir  donné...  Ah  !  monsieur  Jacques, 
y  en  a  qui  sont  si  criminelles  qu'elles  vous  pous- 
seraient à  faire  du  vilain,  rien  qu'pour  avoir 
barre  sur  vous  après  et  vous  tenir  dans  leurs 
petites  menottes,  vous,  un  gars  costeau,  encore 
honnête  la  veille,  à  leur  convenance,  pieds  et 
poings  liés. 

—  Mordieu  I  quelle  misogynie!  Polard,  je  ne 


232  BORDS  DE  MARNE 

VOUS  savais   pas    cette   haine  féroce    du    beau 
sexe. 

—  Ça  n'est  qu'trop  vrai,  allez,  monsieur!  moi. 
qui  suis  dans  Tpays,  je  peux  vous  dire  que  mon- 
sieur vous  a  dit  la  vraie  vérité. 

Le  batelier  venait  de  lâcher  ses  rames.  Lui 
aussi  donnait  son  avis  et  corroborait  les  théories 
de  Polard  de  son  expérience. 

Le  camelot  reprenait  : 

—  C'est  que  je  suis  payé  pour  les  connaître. 
Si  j'avais  voulu,  moi  aussi,  j'en  aurais  mangé. 
On  n'est  pas  joli,  joli,  mais  quand  j'avais  vingt- 
cinq  ans,  faut  croire  que  j'avais  une  frimousse 
qui  leur  revenait.  J'ai  peut-être  eu  pour  ma 
p^ire  plus  de  gonzesses  qu'un  banquier  n'en  a 
jamais  eues  pour  sa  belle  galette,  et  des  jeunes', 
des  jolies,  des  rupines  et  avec  qui  j'n'ai  jamais 
casqué. 

Parmi  celles-là  (j'étais  alors  pointeur  pour  un 
bookmaker  et  j 'faisais  les  champs  de  courses)  y 
en  avait  une  qui  voulait  absolument  se  mettre  en 
ménage  avec  moi.  J'y  consentais  ;  mais,  après 
une  bordée  de  huit  jours,  j'iui  déclarais  que  j'al- 
lais reprendre  mon  travail  et  r'tourner  chez  mon 
patron.  Ça  n'faisait  pas  son  affaire.  La  voilà  qui 


LE  JOUG  233 

pleure:  <^  Je  l'aimais  donc  pas  !  pourquoi  n'vou- 
lais-je  pas  rester  avec  elle  puisqu'elle  en  gagnait 
assez  pour  deux  !  etc.,  etc.  )>.  et  tout  ce  qu'elles 
(lisent  dans  ce  cas-là.  J'iui  réponds  non.  «  Ya- 
t'en,  qu'elle  m'dit  alors,  j  t'ai  assez  vu.  »  Huit 
jours  après,  elle  était  dans  mon  cinquième  à  me 
d'mander  pardon,  à  m'faire  des  excuses.  «  Fal- 
lait que  j'  revienne,  j'étais  sa  vie,  elle  n'pouvait 
pas  s' passer  de  moi.  »  Je  cédais.  Entre  temps, 
j'avais  gagné  pas  mal  aux  courses  et  j'm'étais 
frusqué  à  neuf;  j'avais  même  acheté  une  paire  de 
bottines  de  quarante  francs.  Ces  bottines-là  lui 
tiraient  Tœil.  Nous  étions  descendus  déjeuner 
chez  l'marchand  de  vin.  «  Comme  t'es  nippé, 
m'dit-elle  ;  t'as  donc  dévalisé  quelqu'un  ?  w 
« —  Tu  n'es  pas  folle,  quej'  lui  réponds,  tu  sais 
qui  je  suis.  ))  Alors,  elle,  avec  un  mauvais  rire  : 
«  Va,  on  sait  ce  qu'  l'on  sait,  tu  es  comme  les 
autres.  »  Et  voilà  qu'elle  me  dévide  tout  un  cha- 
pelet de  cambriolages,  d'attaques  nocturnes  et  de 
batteries  d'agents,  qu'on  aurait  dit  qu'elle  récitait 
les  faits-divers  d'un  journal.  «  —  Toi,  t'as  trop  de 
vice  pour  moi,  ma  ptite,  «etje  m'ievais,  la  plan- 
tant là,  oubliant,  il  est  vrai,  d'payer  l'addi- 
tion. 


234  BORDS  DE  MARNE 

Le  lendemain,  la  police  était  chez  moi.  Ma 
prothon  avait  porté  plainte.  J' l'avais  lâchée  en  lui 
emportant  un  porte-monnaie  contenant  deux 
cents  francs,  plus  une  broche  et  une  paire  de 
boucles  d'oreille:  une  valeur  de  cinq  cents  francs 
en  tout.  Heureusement  que  j'travaillais.  J'pus 
donner  un  alibi.  Quant  aux  boucles  d'oreilles, 
la  broche  et  le  porte-monnaie,  on  retrouvait  l'tout 
dans  la  paillasse  à  madame.  Elle  m'avait  chargé, 
accusé  par  méchanceté  et  rien  que  des  men- 
teries  ;  mais  j'en  fis  pas  moins  huit  jours  de  pré- 
vention et  j'passai.  j'vous  le  jure,  un  mauvais 
quart  d'heure  à  l'instruction,  chez  le  juge.  Sans 
compter  qu'avec  un  autre  patron  je  perdais  ma 
place,  et  c'est  bien  là-dessus  qu'elle  comptait,  la 
gueuse. 

Voilà  les  femmes  ! 


BORDS  DE  SEINE 


CHEZ    GUILLOURY 


Il  y  a  huit  ou  dix  ans,  quand,  bien  portant 
encore  et  travaillé  par  je  ne  sais  quelle  curiosité 
malsaine,  je  fréquentais  les  berges  du  Point-du- 
Jour,  attiré  là  par  le  pittoresque  des  types  ren- 
contrés et,  je  Tavoue,  par  le  péril  même  des 
promiscuités  louches,  entre  tant  de  mauvaises 
connaissances  je  fis  celle  d'un  assez  curieux 
personnage.  Ancien  souteneur  ou  lutteur  de 
foire  aujourd'hui  rangé  des  voitures  et  établi 
à  son  compte  aubergiste-cabaretier,  cet  homme, 
à  la  face  d'apoplexie,  au  biceps  d'athlète,  jovial 
et  rond  comme  une  pomme,  avait  demandé 
à  me  connaître  :  la  commission  me  fut  trans- 
mise par  le  marinier  même,  qui  devant  lui 
aA'ait  prononcé  mon  nom.  Guilloury,  ajoutait 
le  commissionnaire,  vendait  des  meubles  an- 
ciens :   il   avait   une    commode  Louis  XVI,  des 


238  BORDS  dp:  SEINE 

flambeaux  Empire  et  une  pendule  que  des  mes- 
sieurs de  Paris  étaient  venus  voir,  et  puis  des 
livres  rares  :  bref,  un  tas  de  bibelots  et  Ton 
me  savait  amateur. 

Une  après-midi  de  paresse,  je  me  laissai  con- 
duire chez  Guilloury.  Oh  !  Timpression  de  cette 
première  visite,  par  une  terne  journée  de 
novembre,  dans  cette  auberge  du  bord  de  l'eau, 
ce  bord  de  l'eau  sinistre  avec  ses  guinguettes  à 
l'abandon,  ses  gymnases  démantibulés  et  cette 
débandade  de  baraquements  à  demi  efTondrés, 
anciens  bals  de  rôdeurs  et  guinches  à  tonnelles, 
que  le  printemps  fait  pousser  autour  des  fortifi- 
cations! 

L'établissement  Guilloury,  situé  à  près  de 
douze  cents  mètres  du  viaduc  du  Point-du-Jour, 
était  une  assez  grande  maison  assise  en  contre-bas 
du  chemin  de  halage  ;  au  premier  étage  courait 
sur  toute  sa  façade  une  lons^ue  ^ralerie  à  iour 
où  s'ouvraient  des  chambres,  nids  d'amour  à 
l'heure  ou  à  la  nuit  pour  ces  messieurs  de 
Montmartre  et  de  la  Chapelle,  les  beaux  lun- 
dis de  printemps  et  d'été,  quand  les  hospitalières 
maisons  closes  du  Trône  et  de  la  rue  Joubert 
laissent  envoler  leurs  trôlées  de  donzelles.  Oh! 


CHEZ  GUILLOLRY  239 

il  devait  s'en  passer  de  belles  chez  Guilloury  ! 
Mais,  ce  jour-là,  sous  ce  ciel  de  suie  et  la  rouille 
de  ses  vig'nes  vierges,  l'établissement  Guilloury 
et  sa  galerie  à  jour  me  firent  l'efîet  de  l'auberge 
de  Saltabadil.  Un  vrai  coupe-gorge  que  ce  caba- 
ret isolé  dans  ce  paysage  d'hiver,  au  bord  de  ce 
fleuve  aux  eaux  plombées  avec,  pour  horizon, 
les  saules  dépouillés  de  Tîle  des  Vaches  et,  plus 
loin,  les  cheminées  d'usines  dissy. 

Quand  nous  y  arrivâmes,  deux  terrassiers 
crottés  jusqu'aux  épaules  buvaient  au  comptoir 
dans  une  vaste  salle  encombrée  de  tables  et  de 
bancs  de  jardin  :  une  assez  jolie  femme  pâle, 
émaciée,  touchante  de  cette  joliesse  maladive  de 
tant  de  Parisiennes,  y  trônait,  enveloppée  de 
lainasres.  Mon  sruide  avant  décliné  mon  nom.  la 
jeune  femme,  soudain  toute  rose,  sortait  du 
comptoir  pour  aller  au  seuil  de  la  cuisine  appeler 
Guilloury. 

Il  m'alla  tout  de  suite,  ce  cabaretier  du  bord 
de  l'eau,  avec  sa  grosse  face  réjouie,  sa  large 
bouche  fendue  jusqu'aux  oreilles  et  le  ballonne- 
ment de  son  ventre  et  de  ses  joues  qui  en  fai- 
saient comme  un  énorme  poussah.  Il  vint  à  moi, 
les  mains  tendues,  comme  une  vieille  connais- 


240  BORDS  DE  SEINE 

sance.  me  chatouilla  délicatement  l'amour-propre 
en  m'avouant  suivre  tous  mes  articles,  et 
m'emmenait  aussitôt  voir  ses  meubles  ancien*s, 
ses  curiosités.  La  commode  était  hideuse  et  les 
flambeaux  un  «rrossier  surmoulaire.  mais  les 
livres,  imprimés  les  uns  sur  chine,  les  autres 
sur  vélin,  avaient  les  plus  belles  reliures  et, 
gaufrés  au  petit  fer,  ornés  de  précieux  frontis- 
pices, constituaient  des  éditions  fort  rares.  Mais 
Guilloury  ne  les  vendait  pas.  A  aucun  prix  il 
n'aurait  consenti  à  s'en  défaire  ;  il  avait  pour 
ses  bouquins  un  amour  d'avare  et  de  bibliophile, 
et  c'est  avec  un  tremblement  dans  les  mains 
qu'il  me  faisait  admirer  les  fers  d'un  exemplaire 
des  Fleurs  du  mal,  première  édition  de  Poulet- 
Malassis,  et  trois  fantastiques  eaux-fortes  iné- 
dites de  Tony  Johannot  pour  illustrer  Gaspard 
de  la  Xiàt ;  car,  à  ma  grande  surprise,  ce  caba- 
retier-brocanteur  était  un  littéraire.  Autrefois 
tout  au  début  de  sa  caiTière,  avant  de  rouler  dans 
je  ne  sais  quels  invraisemblables  et  équivoques 
métiers,  il  avait  été  commis  de  librairie  et,  qui 
mieux  est,  le  premier  commis  de  Poulet-Malassis, 
l'éditeur  des  romantiques .  Guilloury  avait 
connu    familièrement    Charles    Baudelaire,    et 


CHEZ  GUILLOURY  541 

Gérard  de  Nerval  ;  il  avait  fréquenté  IhùtelPimo- 
dan  avec  Théophile  Gauthier,  pris  part  aux  fa- 
meuses débauches  d'opium  du  cénacle  des  Jeune 
France,  visité,  au  lendemain  de  la  mort  de 
Gérard  de  Xerval.  cette  ruelle  infâme  de  la  Grosse- 
Lanterne  et  le  bouge  où  le  poète  fut  trouvé 
pendu,  et  abondait  sur  les  hommes  de  cette 
époque  en  détails  et  en  anecdotes  du  plus  capti- 
vant intérêt. 

Particularités  de  caractère  et  de  costume, 
traits  de  mœurs  et  manies  sur  les  personnages 
qu'il  avait  fréquentés  et  connus,  ce  Guillourv 
était  une  source  intarissable.  Je  me  liai  sponta- 
nément avec  ce  gros  homme  plein  de  souvenirs 
et  qui  parlait  de  ses  morts  avec  une  tendresse  et 
un  orgueil  vraiment  touchants.  Le  temps,  qu'il 
avait  passé  dans  la  librairie,  était  pour  lui  la 
belle  époque  de  sa  vie  et  il  ne  se  lassait  jamais 
de  la  raconter.  Je  me  mis  à  fréquenter  assez 
assidûment,  ma  foi,  le  cabaret  du  bord  de 
l'eau. 

L'établissement  Guillourv  !  Que  de  bonnes 
journées  jV  ai  passées,  l'œil  un  peu  vague,  atta- 
blé devant  certain  petit  vin  blanc  aigre  et  suret 
comme  du  chasselas  trop   vert,   tandis    qu'infa- 


242  BORDS  DE  SEINE 

tiofablement  Gaillourv,  tout  gaillard  au  souvenir 
de  ses  belles  années,  me  dévidait  le  fil  de 
ses  histoires  I  M"""  Guilloury.  fine,  attentive, 
m'encoura£:eait  d'un  bon  sourire  du  fond  de  son 
comptoir...  M"'-  Guilloury  I  Elle  ne  l'était  pas 
encore,  mais  devait  le  devenir  bientôt  pour 
légitimer  la  naissance  de  deux  marmots  râblés 
etmembrus,  comme  leur  père,  avec  la  même  tète 
drolatique  de  poussah. 

Mais,  à  la  vérité,  si  je  m'étais  pris  d'amitié 
pour  ce  couple  de  déclassés,  je  goûtais  beaucoup 
moins  les  habitués  de  l'établissement  et  surtout 
la  clientèle  du  lundi.  Les  jours  ordinaires,  cela 
passait  encore  :  c'étaient  des  terrassiers,  des 
charretiers  engagés  sur  le  chemin  de  halage,  des 
ouvriers  retour  de  leur  fabrique  et  des  mariniers 
du  bord  de  leau,  un  peu  chapardeurs,  un  peu 
pillards  même  et  qui  faisaient  volontiers  des 
feux  de  joie  avec  les  embarcations  trouvées  à 
la  dérive,  mais  bons  garçons  au  demeurant;  et 
puis  l'eau  douce  a  ses  pirates. 

Mais  le  lundi,  mon  Dieu  !  qtiel  public  de  bagne 
et  de  maison  centrale,  quand  tout  Montmartre 
et  tout  Saint-Ouen  descendaient  en  masse  faire 
la  fête  dans  les  guinguettes  de  Billancourt  et  que 


CHEZ  GUILLOURY  ^43 

boockmakers,  marchands  de  billets,  bonneteurs 
et  cambrioleurs  même  venaient,  bruyants  et 
boulant  des  épaules,  s'installer  en  maîtres  sous 
les  tonnelles  de  Guilloury!  En  face,  dans  l'île 
des  Vaches,  tout  Grenelle  et  Montparnasse, 
vestes  de  toiles  et  cottes  de  velours,  valsaient 
aux  sons  vinaigrés  d'une  musique  phtisique  ; 
les  danseuses  y  étaient  en  taille  et  en  cheveux. 
Chez  Guilloury,  au  contraire,  c'étaient  les  robes 
de  soie  et  les  chapeaux  hérissés  de  bouquets  des 
pensionnaires  des  maisons  closes,  des  danseuses 
de  bals  publics  à  la  mode,  des  célèbres  et  des 
patentées  comme  la  Môme  Chester  ou  la  Matlue; 
toutes,  ce  jour-là,  parties  de  leur  meublé,  le 
cœur  à  la  tendresse  et  le  porte-monnaie  garni,  en 
veine  d'aimer  un  beau  petit  homme...  Et,  le  soir, 
c'était  chez  Guilloury  des  refrains  de  café-con- 
cert beuglés  à  voix  d'ivrognes,  des  bruits  de  bou- 
chons de  Champagne,  de  vaisselle  brisée,  de  jupes 
qu'on  froisse  et  des  cris  de  femmes  qu'on  viole, 
et  quelquefois,  plus  avant  dans  la  nuit,  des  hur- 
lements de  bète  égorgée  et  des  coups  de  cou- 
teau. 

((  Vous  finirez  par  vous  faire  assassiner,  répé- 
tais-je  sans  cesse  à  Guilloury,  un  de  vos  clients 


244  BORDS  DE  SEINE 

VOUS* plantera  un  soir  son  eustache  dans  le  bas- 
ventre  et,  n-i,  ni.  ce  sera  fini  des  franches  lippées 
et  des  beuveries  que  vous  aimez  tant,  mon 
pauvre  vieux»;  car  j'affectais  en  lui  parlant 
le  jargon  moyenâgeux  des  Contes  drolatiques, 
dont  Guilloury  était  entiché  ;  mais  lui  secouait 
ses  larges  épaules  :  «  Moi,  pas  de  danger!  Ce 
sont  tous  des  poteaux,  des  aminches.  Ils  se 
feraient  découdre  plutôt  que  de  loucher  à  un 
poil  de  ma  peau.  Oij  iraient-ils,  d'abord,  si  la 
cambuse  était  fermée  ?  C'est  pour  eux  la  mai- 
son du  bon  Dieu,  que  l'établissement  Guilloury. 
L'endroit  est  sûr  comme  une  chapelle  et,  grâce  à 
Dieu,  je  n'ai  jamais  eu  de  descente  chez  moi.  Je 
ne  trinque  pas  avec  la  renïfe  ^  et  on  n'a  jamais 
mangé  le  morceau  au  cabaret  de  V Eperon  d'or; 
les  camarades  le  savent  bien.  Aussi  je  suis  sacré 
pour  eux,  comme  vous  Tètes  aussi,  vous,  mon- 
sieur Jean,  parce  qu'on  vous  a  vu  chez  moi  et 
avec  moi,  qu'on  vous  sait  un  bon  fieu  et  un  ami, 
quoique  un  peu  jaspineur  par  métier.  Mais  vous 
ne  travaillez  pas  chez  le  bavard  -,  comme  un  tas 
de  vos  copains,  et  vous,  vous  pouvez  vadrouiller 

'  r.î  police. 

-  l.e  juge  d'instruction. 


CHEZ  GUILLOURY  24:. 

dans  tout  Paris  et  à  Theure  que  vous  voudrez,  il 
ne  vous  arrivera  jamais  rien  dans  la  soce  \  Pour 
nous,  vous  n'êtes  pas  un  pante-,  et  cette  réputa- 
tion-là, c'est  comme  si  vous  aviez  l'anneau  de 
Salomon  au  doigt.  » 

J'ai  déjà  dit  que  Guilioury  avait  de  la  littéra- 
ture, et,  tout  fier  de  sa  clientèle  hétéroclite,  il 
lui  arrivait  parfois  de  reprendre  :  «  Et  il  en  a 
passé  chez  moi  pourtant ,  des  célèbres  et  des 
fameux  que  la  police  a  longtemps  cherchés,  et 
sans  jamais  mettre  la  main  dessus,  et  il  en  passe 
encore!  Ainsi,  moi  qui  vous  parle,  j'ai  eu  l'hon- 
neur de  servir  et  de  loger  souvent  Eyraud,  oui, 
Eyraud  de  l'affaire  Gouffé  et  sa  maîtresse,  Ga- 
brielle  Bompard,  une  mâtine  qui  n'avait  pas  froid 
aux  yeux,  mais  quasi-bossue,  nouée,  basse  sur 
pattes,  pas  le  genre  de  femme  que  j'aurais  aimé, 
moi. 

«  Eyraud,  comme  vous  savez,  habitait  Sèvres; 
il  venait  souvent  avec  Gabrielle  manger  une 
friture  à  Y  Eperon  et  puis,  dans  la  belle  saison, 
il  leur  arrivait  de  coucher.  Ils  prenaient  la  cham- 
bre là,  sur  la  galerie,  celle  qui  domine  la  Seine. 

'  La  compagnie. 
-  Bourgeois. 

14. 


246  BORDS  DE  SEINE 

On  eiî  a  une  vue,  là,  le  matin  I  Ah  I  oui,  mon 
bon  monsieur,  que  j'en  ai  vu  défiler  des  types 
dans  ma  maison  et  que  j'en  sais,  moi,  des  his- 
toires I  » 


LE   FTACRE 


—  Si  vous  n'avez  jamais  attrapé  de  horions 
au  milieu  de  votre  clientèle,  vous  m'avouerez 
bien  pourtant  avoir  eu  quelquefois  le  petit  froid 
de  la  peur,  disais-je  à  Guilloury  un  soir  que, 
retenu  par  le  ménage  à  dîner,  nous  causions  tous 
les  trois  dans  la  cuisine  de  YEperon  cVor.  Ça  ne 
se  commande  pas,  ça,  la  peur. 

—  Moi,  la  frousse  ?  Jamais.  Connais  pas  ça, 
la  peur  1 

Et  Guilloury  se  carrait  dans  l'orgueil  de  ses 
larges  épaules.  Je  me  tournai  vers  lajolieM"''^  Guil- 
loury en  train  de  dodeliner  un  des  petits  Guil- 
loury sur  ses  genoux. 

—  Et  vous,  madame,  nerveuse  et  fine  comme 
vous  l'êtes,  vous  aimez  cela  les  rixes  et  les  cou- 
teaux tirés  de  vos  beaux  clients  du  lundi  1 

—  Plus  souvent  qu'un  d'eux  toucherait  à  ma 


248  BORDS  DE  SEINE 

femme!  s'érupait  Guilloury.  Ma  femme,  c'est 
pour  eux  comme  la  Vierge  pour  les  marins  ; 
et  les  plus  sales  traînées  (car  il  en  vient  ici,  des 
fois.  Il  faut  bien  que  tout  le  monde  vive),  les 
plus  sales  traînées,  vous  dis-je,  monsieur  Jean  ^  des 
femmes,  qui  n'ont  que  Tordure  dans  la  bouche, 
ne  risquent  jamais  un  mot  devant  Corisande. 

Car  elle  s'appelait  Corisande,  comme  une 
dame  de  beauté  de  la  cour  des  Valois,  la  blonde 
et  mélancolique  M""^  Guilloury,  et,  si  elle  ne  con- 
tredisait pas  son  mari,  son  sourire  en  disait  long 
sur  la  soi-disant  retenue  desdonzelleset,  tout  en 
caressant  de  la  main  les  cheveux  de  son  enfant  : 

—  Edmond  dit  vrai,  monsieur.  Nous  recevons 
ici  ce  qu'il  y  a  de  plus  crapule. 

Et  comme  je  m'inclinais  flatté,  elle  haussait 
les  épaules  avec  un  joli  clignement  de  paupières 
et  poursuivait  : 

—  Tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  crapule,  je  ne 
me  fais  aucune  illusion  là-dessus;  et  jo  dois  le 
dire,  sacripants  peut-être  en  dehors  de  chez  nous, 
mais  ici  le  cœur  sur  la  main,  bonne  paye,  jamais 
d'ardoises  comme  dans  les  crémeries  d'ouvriers, 
et  même  des  ésrards. 

Et  elle  me  désignait  une  gerbe  de  lilas  blancs. 


LE  FIACRE  249 

tout  étonnés  de  lleurir  dans  cette  cuisine  d'au- 
berge de  banlieue. 

—  Oui,  c'est  le  gros  Edouard  de  la  Bastille, 
qui  nous  a  apporté  çaî  s'exclamait  Guilloury. 
L'autre  jour  Bath-au-Pieu.  vous  savez,  le  petit 
brun  des  Batignolles,  le  petit  de  V OEU-crevr  ne 
nous  a-t-il  pas  apporté  du  mimosa,  des  fleurs  de 
?sice,  comme  dans  la  haute?  Ici,  jevous  l'ai  déjà 
dit,  ce  sont  des  anges  du  paradis.  On  leur  donne- 
rait le  bon  Dieu  sans  confession. 

—  Et  comme  ça  serait  prudent,  faisais-je  en 
me  levant  de  table. 

La  demie  de  huit  heures  venait  de  sonner  à 
l'horloge  de  campagne  debout  dans  sa  gaine. 

—  Allons  !  je  vois  que  c'est  ici  lArcadie, 
l'Arcadie  des  bria^ands  transformée  en  beroers. 
Mais  il  se  fait  tard  et  je  crois  que  la  neige  a 
cessé  de  tomber. 

Et  posant  la  main  sur  l'épaule  de  Guilloury  : 

—  Vous  me  reconduisez,  j'espère?  Je  ne  me 
soucie  pas,  moi,  de  m'en  aller  seul  par  la  berge. 

—  Oui,  on  vous  reconduira,  quoiqu  y  ait 
pas  de  danger,  mais  vous  resterez  bien  encore 
une  heure  avec  nous.  Nous  allons  prendre  du 
punch  maintenant. 


530  BORDS  DE  SEINE 

—  Edmond,  hasardait  alors  M™'  Guilloury, 
M.  Jean  a  raison,  il  vaut  mieux  s'en  aller  main- 
tenant. La  neige  ne  tombe  plus.  »  Et  comme  son 
mari  la  regardait  étonné.  «  Et  puis  j'aime  mieux 
te  le  dire,  je  ne  me  soucie  pas  non  plus  de  rester 
seule  ici,  passé  dix  heures. 

—  Comment  tu  as  peur,  maintenant! 

—  C'est  que  je  te  connais  1  Quand  tu  recon- 
duis M.  Jean,  un  cigare  au  bureau  de  tabac,  un 
grog  au  concert,  histoire  d'entendre  une  chan- 
son, tu  en  as  pour  une  heure  et  demie.  Or,  la 
bonne  a  congé  ce  soir,  elle  ne  rentrera  que 
demain  et  je  ne  veux  pas  demeurer  seule  ici  avec 
les  deux  enfants,  passé  neuf  heures  et  demie. 
Yois-tu,  si  on  venait  frapper  à  la  porte,  pendant 
que  tu  ne  serais  pas  là,  et  menacer  d'enfoncer, 
comme  cette  fois  où  nous  avons  eu  si  peur, 
même  que  tu  as  pris  ton  fusil... 

—  Ah  !  Ali  !  m'écriai-je  triomphant,  vous 
avez  donc  eu  peur  une  fois.  Vous  l'avouez 
enfin? 

Alors  Guilloury  : 

—  Elle  peut-être,  mais  pas  moi.  Des  vaga- 
bonds, est-ce  que  je  sais?  Trois  soûlauds  qui 
sont  venus  cogner,  un  soir  de  l'autre  hiver,  et 


LE  FIACRE  2ol 

à  qui  j'ai  du  me  montrer  au  balcon  de  la  gale- 
rie, armé  de  mon  flingot  pour  les  faire 
déguerpir. 

—  Des  soûlauds  !  s'exaltait  alors  la  jeune 
femme.  Trois  hommes  encapuchonnés  qui  vien- 
nent essayer  de  crocheter  une  porte  à  deux 
heures  du  matin,  en  janvier... 

—  Crocheter  une  porte  I  Si  Ton  peut  dire  î 
C'étaient  des  clients  attardés. 

—  Des  clients!  Et  la  pince-monseigneur  qu'on 
a  trouvée  le  matin  à  dix  pas  de  là,  sur  la  route? 

—  Une  pince-monseigneur.  Ce  pouvait  être 
en  effet  de  vos  habitués,  madame,  ne  pouvais-je 
m'empêcher  de  sourire. 

A  quoi  la  jeune  femme  très  pâle  : 

—  Oui,  riezl  Ça  n'empêche  pas  que  ce  gros- 
là  —  et  elle  désignait  son  mari  —  ne  tremblât 
de  tous  ses  membres.  J'étais  là,  derrière  lui,  le 
pinçant  jusqu'au  sang  pour  lui  donner  le  courage 
de  leur  crier  au  large.  Monsieur  n'avait  plus  de 
voix  et  il  a  fallu  que  je  lui  fasse  du  thé,  une  fois 
qu'ils  ont  été  partis. 

—  Et  votre  bonne,  interrogeai-je  intéressé, 
qu'était-elle  devenue?  Vous  étiez  donc  seuls 
aussi  cette  nuit-là? 


2o2  BORDS  DE  SEINE 

—  La  bonne?  Ahl  c'en  est  une  bien  bonne  I 
202fuenardait  Guillourv:  nous  l'avons  retrouvée 

oc  - 

le  lendemain  dans  la  cave,  même  qu'elle  avait 
mouillé  toute  la  provision  de  charbon.  Le  poêle 
a  fumé  pendant  quinze  jours. 

—  Oui,  joue  ton  rôle,  romps  les  chiens  ! 
poursuivit  M""^  Guillourv  tout  à  fait  sortie  de 
son  caractère.  Toi  non  plus,  cette  nuit,  tu  n'en 
menais  pas  large.  Et  la  fois  du  fiacre,  donc  !  Avec 
ça  que  tu  n'as  pas  eu  peur  cette  fois-là! 

Et  se  tournant  vers  moi  : 

—  Monsieur,  il  m'est  rentré  si  pale  que  j'ai 
cru  qu'il  lui  était  arrivé  malheur.  Je  l'ai  cru 
blessé.  Une  attaque  nocturne,  ça  n'est  pas  chose 
rare  dans  ces  quartiers.  El  il  a  été  si  peu  ému, 
cette  nuit-là,  Monsieur  Xa-pas-peiir,  que  le 
lendemain  il  a  été  malade.  Il  n'a  pu  rien  manger 
delà  journée;  j'ai  vu  le  moment  où  il  faudrait 
aller  chercher  le  médecin. 

—  Mais,  mon  bon  Guillourv,  goguenardai- 
je  à  mon  tour,  il  me  semble  que,  pour  un  homme, 
qui  ne  connaît  pas  la  frousse,  voilà  déjà  deux 
fois  où  vous  avez  eu  une  émotion  grande,  pour 
ne  pas  prononcer  le  vilain  mot  de  peur. 

—  Oh  !    ça,    je    l'avoue,    répondait    le  gros 


LE  FIACRE  2o3 

homme,  cette  fois-là,  ça  m'a  fait  un  coup,  mais 
c'est  que  ce  n'était  pas  une  affaire  ordinaire,  cette 
histoire  du  fiacre.  Jugez  plutôt,  monsieur  Jean. 
Et  comme  il  s'apprêtait  à  me  raconter  la 
chose  : 

—  Ah!  cette  fois,  non,  intervenait  M"''^  Guil- 
loury,  c'est  pour  le  coup  que  je  ne  veux  pas 
rester  seule  ici,  si  tu  te  mets  à  raconter  cette 
histoire-là.  Je  vous  accompagnerais  plutôt  jus- 
qu'au Point-du-Jour  avec  les  enfants! 

—  Eh  bien,  c'est  donc  moi  qui  vais  partir, 
faisais-je  en  me  dirigeant  à  regret  vers  la  porte, 
car  moi  non  plus  je  ne  me  soucie  pas  de  retour- 
ner par  le  bord  de  l'eau  par  un  temps  pareil,  la 
tête  farcie  d'histoires  de  voleurs. 

—  De  voleurs  !  ripostait  Guilloury,  c'était 
m.ieux  que  ça.  Mais  restez  donc.  Je  me  sens  en 
veine  et  elle  n'est  pas  ordinaire,  mon  histoire. 

—  D'autant  plus  qu'il  neige  à  gros  flocons, 
disait  M™"  Guilloury  qui  s'était  levée  pour  aller 
regardera  la  fenêtre,  et  il  fait  un  vent!  C'est 
par  rafale  que  cela  tourbillonne  sur  le  chemin 
de  halage.  On  ne  voit  pas  à  dix  pas  devant  soi. 
11  faudra  vous  résis"ner  à  être  notre  hôte  cette 
nuit,  monsieur  Jean. 

15 


254  BORDS  DE  SEINE 

Je  m'étais  levé  à  mon  tour.  Par  la  fenêtre 
donnant  sur  la  cour  et  des  terrains  vagues,  der- 
rière la  maison,  mon  regard  n'embrassait  que 
du  noir,  du  noir  moucheté  de  blanc  comme  si  les 
vitres  eussent  été  tendues  d'une  invraisemblable 
hermine,  mais,  par  moments,  tout  ce  blanc  se 
massait  en  colonnes  mouvantes  et,  dans  leur 
intervalle,  apparaissait  une  bande  horizontale 
d'un  noir  plus  dense,  la  Seine  avec,  au-dessus, 
une  autre  bande  d'un  srris  cendreux,  le  chemin. 

—  Il  n'y  a  pas  à  dire,  ricanait  dans  mon  dos 
le  gros  Guilloury  qui  était  venu  me  rejoindre,  il 
va  vous  falloir  coucher  cette  nuit  à  Y  Eperon 
d'or.  Bah!  vous  ne  serez  pas  mal,  on  vous  don- 
nera la  chambre  de  Gabrielle  Bompard.  celle  où 
Eyraud  et  sa  coquine  venaient  dormir  dans  la 
belle  saison.  Eh!  ehî  avec  cela  vous  aurez  peut- 
être  de  drôles  de  rêves  ! 

J'étais  revenu  m'asseoir  à  table,  un  peu  énervé 
du  contre-temps  :  Guilloury,  auquel  sa  femme 
venait  de  faire  signe  de  ne  pas  m'agacer  davan- 
taire,  s'installait  vis-à-vis  moi  et  commençait  : 

—  L'histoire  du  fiacre?  Elle  n'est  pas  longue, 
mais  j'ai  diantrement  eu  peur  cette  nuit-là. 
C'était,  il  y  aura  bientôt  un  an,  vers  la  fin  mars; 


LE  FIACRE  2oo 

j'avais  dîné  ce  soir-là  à  Paris:  ça  ne  m'arrive 
pas  souvent,  mais  on  a  des  amis.  J'avais  pris  le 
dernier  train  de  ceinture,  celui  de  minuit  qua- 
rante, qui,  vous  le  savez,  ne  va  que  jusqu'à 
Auteuil.  De  la  gare  chez  moi  il  y  a  encore 
une  bonne  trotte,  mais  en  prenant  par  les  forti- 
fications, la  porte  de  Versailles  et  de  là  en  cou- 
pant à  travers  champs  j'en  ai,  moi,  pour  vingt 
minutes.  Me  voilà  donc  filant,  par  une  nuit 
noire,  sous  une  petite  pluie  tiède  et  fine,  comme 
il  en  tombe  souvent  à  cette  époque  de  Tannée,  un 
peu  embêté  par  la  boue  grasse  qui  me  collait 
aux  talons.  J'arrive  sans  encombre  jusqu'au  che- 
min de  halage  par  le  petit  sentier  du  père  Moret, 
celui  que  vous  prenez  souvent;  de  là  à  la  maison 
il  y  a  bien  encore  une  centaine  de  mètres  à  mar- 
cher le  long  de  la  Seine,  et,  dame!  c'est  un  peu 
désert,  la  berge  de  Billancourt,  à  cette  heure-là: 
tous  les  voisins  sont  calfeutrés,  verrouillés,  en 
train  de  dormir,  et  on  crierait  à  l'assassin  que 
pas  un  ne  se  dérangerait;  et  puis  la  maison 
est  isolée.  Aussi  n'étais-je  pas  un  peu  étonné  en 
avisant  de  loin,  presque  arrêté  devant  la  cam- 
buse, un  fiacre,  comme  qui  aurait  dit  le  fiacre 
d'un  visiteur  qui  serait  venu  serrer  la  main  à 


256  BORDS  DE  SEINE 

ma  femme.  J'ai  confiance  en  Corisande  ;  n'em- 
pêche que  ça  me  fit  un  coup.  Me  voilà  donc 
hâtant  le  pas  et  rasant  les  palissades,  quand,  à 
vingt  mètres  en  avant  du  fiacre,  j'avise  deux 
particuliers  descendus,  eux,  au  hord  de  l'eau,  et 
qui  jetaient  des  pierres  dans  le  bouillon,  comme 
pour  voir  si  la  Seine  était  profonde. 

—  Qu'est-ce  qu'ils  peuvent  bien  foutre  là  î 
que  je  m'dis  flairant  une  manigance:  et,  m'a- 
platissant  contre  les  murs  de  clôture,  je  ne 
m'avance  plus  qu'à  petits  pas,  mais  assez  pour 
voir  que  leur  fiacre  n'a  pas  de  lanternes,  pis, 
qu'il  y  en  a  des  lanternes,  mais  qu'on  a  collé 
dessus  des  bandes  de  papier  pour  cacher  le 
numéro.  Caché  aussi  le  numéro  de  derrière 
le  fiacre,  par  un  petit  collage  idem;  et  j'me  dis, 
plus  du  tout  rassuré  :  «  Ça  sent  mauvais.  Pour 
<(  prendre  tant  de  précautions  ces  particuliers- 
«  là  font  de  la  sale^ouvrage.  Pourvu  qu'y  n'me 
ce  pigent  pas!  » 

((  Ils  étaient  heureusement  toujours  occupés 
à  tripoter  leur  eau,  si  bien  que  j'me  carre,  que 
j'gagne  ma  cambuse,  introduis  ma  clef  en  douce, 
et  m' voilà  chez  moi.  Mais  faut-il  quThomme 
soit  pervers  I    Une   fois  à  l'abri,  l'envie  m'dé- 


LE  FIACRE  2o7 

mangeait  d'aller  voir  ce  qu'il  y  avait  dans  le 
liacre  ;  je  reviens  sur  mes  pas,  j'm'approche  de 
la  portière,  Tvasistas  était  baissé  et  j'déméle 
dans  le  noir  une  femme  qui  dormait,  et  alors  une 
idée  diabolique,  me  prend  d'iui  passer  la  main  sur 
la  figure  pour  voir  si  elle  dormait  pour  de  bon, 
la  gonzesse  !  C'était  un  cadavre,  monsieur  Jean. 
Oh!  le  froid  de  cette  joue  sur  ma  main,  jTai 
encore.  J'n'ai  pas  demandé  mon  reste,  j  me  suis 
cavale  chez  moi. 

«  Un  macchabée  qu'ils  allaient  enterrer  en 
Seine,  à  la  douce,  comme  ça,  les  brigands  I  car 
du  haut  de  ma  galerie  j'ies  ai  vus  revenir,  faire 
avancer  Ffiacre,  prendre  la  gonzesse  l'un  sous 
les  bras,  l'autre  par  les  pieds,  et  la  j'ter  dans  le 
bouillon,  et  puis  après,  fouette  cocher  !  ils  ont 
tourné  par  la  rue  du  Cimetière,  ^'i  vu  ni  connu, 
j' t'embrouille  ! 

«  N'est-ce  pas  qu'on  aurait  pu  être  ému  à 
moins  ?  » 


UNE  LETTRE 


Monsieur, 

Dans  un  de  vos  derniers  contes  intitulés  : 
Histoire  du  bord  de  leau,  vous  mentionnez  la 
rencontre  d'un  fiacre  stationnant  la  nuit  sur  les 
berges  de  la  Seine  et  servant  à  transporter  un 
cadavre  de  femme.  Vous  avez  eu  soin  de  décrire 
les  bandes  de  papier  collées  sur  les  numéros  des 
lanternes  et  sur  celui  de  la  caisse  du  fiacre  ; 
vous  avez  même  raconté  l'aventure  en  argot 
pour  donner  plus  de  réel  à  la  chose,  comme  si 
c'était  là  un  conte  fantastique,  presque  incroya- 
ble, un  fait  tout  à  fait  rare,  convaincu  sans 
doute  d'avoir  fait  une  belle  découverte. 

Eh  bien.!  détrompez- vous,  Monsieur,  et  croyez- 
en  un  vieux  noctambule.  Le  fait  que  vous  avez 
narré    est    tout    à   fait  ordinaire  :   votre  fiacre 


UNE  LETTRE  259 

anonyme  aux  lanternes  voilées  circule  toutes 
les  nuits  dans  Paris.  Il  ne  s'en  passe  pas  une 
où  quelque  corps  d'assassiné  ne  soit  plus  ou 
moins  mystérieusement  voiture  jusqu'aux  bords 
des  berges,  oii  la  Seine,  ce  tombeau  mouvant 
des  secrets  de  Paris,  accueille  le  macchabée 
avec  toute  la  discrétion  promise  aux  clients  par 
ces  nouveaux  entrepreneurs  de  pompes  funè- 
bres. 

Il  faut  bien  faire  disparaître  les  cadavres  com- 
promettants. Le  crime,  ce  n'est  rien  à  commettre, 
mais  il  faut  en  effacer  les  traces,  car,  si  mala- 
droite qu'elle  soit,  la  police  est  là.  Or-  l'impor- 
tant, c'est  de  la  dépister,  de  la  dépayser  surtout 
en  établissant  un  alibi  d'abord,  et  si,  par  exem- 
ple, vous  transportez  dans  la  plaine  de  Grenelle 
un  monsieur  refroidi  rue  de  laChaussée-dWntin, 
vous  avez  toute  chance  d'égarer  quelque  temps 
le  flair  des  policiers. 

Et  puis  la  Seine  est  là,  qui  ne  rend  ordinai- 
rement les  objets  confiés  qu'après  deux  ou  trois 
semaines  et,  la  plupart  du  temps,  si  avariés,  si 
abîmés  par  le  séjour  dans  Teau  et  déchiquetés 
par  les  poissons  qu'il  faut  le  témoignage  des 
parents  au  premier  degré  pour  établir  l'identité 


2G0  BORDS  DE  SEINE 

des  repêchés  à  la  Morgue.  Les  veuves  de  maris 
disparus  reconnaissent  toujours  leurs  conjoints; 
l'attrait  de  la  liberté  retrouvée  est  si  grand, 
qu'on  n'admet  même  plus  le  témoignage  des 
veuves  en  matière  de  reconnaissance.  Et  puis 
allez  donc  établir,  après  quinze  jours  de  villé- 
giature en  Seine,  si  tel  noyé  a  été  auparavant 
strangulé,  empoisonné  ou  même  un  peu  lardé 
de  coups  de  couteau  !  les  coups  d'aviron,  les 
harpons  des  mariniers  et  l'hélice  des  bateaux- 
mouches  expliquent  bien  des  bleus  et  des  meur- 
trissures et,  la  plupart  du  temps,  on  conclut  à 
un  suicide  et  c'est  une  affaire  classée. 

Le  voisinage  du  fleuve  reste  donc  la  ressource 
et  la  Seine  le  cimetière  indiqué  de  MM.  les 
chourineurs  :  tout  cadavre  gênant  doit  prendre 
le  chemin  qui  conduit  à  la  berge.  Je  sais  bien 
qu'il  y  a  aussi  les  dépeceurs,  mais  en  général 
ces  petites  opérations  à  domicile  réussissent  mal. 
Outre  qu'elles  demandent  des  aptitudes  particu- 
lières, qui  ne  les  rendent  possibles  qu'aux  gar- 
çons bouchers,  elles  entraînent  avec  elles  mille 
inconvénients  comme  l'odeur  fétide,  le  sang  qui 
suinte  à  travers  le  plancher  et  des  lavages  ex- 
traordinaires   qui   signalent    toujours   l'aimable 


CNE  LETTRE  261 

charcuteiir  à  Tattention  des  voisins.  Le  petit 
voyage  en  fiacre  au  bord  de  l'eau  demeure  donc 
à  nos  yeux  le  moyen  le  plus  sur  qu'on  ait  encore 
trouvé  d'escamoter  d'ausTUstes  débris  et  de  faire 
classer  une  afîaire. 

Et  Dieu  sait  s'il  s'en  classe,  des  affaires  !  Les 
cartons  de  la  préfecture  en  sont  bondés  d'af- 
faires classées,  cadavres  anonymes,  disparitions 
mystérieuses  sans  parler  des  crimes  inconnus. 
Bien  naïf,  en  effet,  serait-on  de  s'en  tenir, 
comme  statistique  criminelle,  aux  comptes  ren- 
dus des  chroniqueurs  judiciaires  et  même  aux 
menues  atrocités  révélées  tous  les  jours,  sous 
la  rubrique  des  faits-divers,  pour  la  grande  joie 
et  la  petite  terreur  aussi  des  bons  rentiers  et 
des  concierges. 

Paris  voit  se  commettre  tous  les  jours  deux  ou 
trois  crimes  dont  aucun  journal  ne  rendra  jamais 
compte.  La  police  en  a  vent  parfois,  mais  il  y 
va  de  son  intérêt  que  le  public  les  ignore.  Devant 
certaines  disparitions,  devant  les  affaires  de 
guet-apens  surtout  elle  demeure  impuissante  ; 
les  fils  de  l'imbroglio  lui  échappent  et,  sure  de 
ne  jamais  déchiffrer  l'énigme,  elle  préfère  y 
renoncer.  A  quoi  bon  perdre  un  temps  précieux 


262  BORDS  DE  SEINE 

à  des  recherches  inutiles? Mais,  se  sentant  char- 
gée de  veiller  à  la  sécurité  publique  et  de  rassurer 
l'opinion,  elle  trouve  bon  de  ne  pas  l'effrayer 
par  l'aveu  de  sa  faiblesse  et  néglige  de  livrer 
la  liste  des  victimes  à  l'indiscrétion  des  jour- 
naux. Affaire  classée,  écrit-on  au  dossier  du  pro- 
cès-verbal, et  l'incident  est  clos. 

Or,  sur  cent  affaires  classées  il  y  a  gros  à 
parier  que  la  victime  aura  pris  au  moins  soixante 
fois  le  chemin  du  bord  de  l'eau  et  que  le  fiacre 
sans  numéro  aura  transporté  le  macchabée 
gêneur  à  travers  Paris  endormi  jusqu'aux  berges 
accueillantes  du  fleuve.  Nous  l'avons  cent  fois 
croisé  à  la  sortie  des  théâtres,  le  (îacre-corbil- 
lard.  Or.  lequel  d'entre  nous  ajamais  soupçonné 
que  sa  boite  roulante  contenait  un  misérable 
corps  raidi  aux  yeux  vides  en  partance  pour  le 
Havre  et  New-York  par  Asnières  et  Poissy  ? 

J'ai  écrit  sans  numéro  et  c'est  votre  faute, 
Monsieur.  Les  fiacres  des  fius  assassins,  des 
artistes  du  crime  ont  toujours  un  numéro.  Sans 
cela  ils  attireraient  l'attention  delà  police,  mais 
ils  en  ont  un  faux  et  votre  fiacre  des  berges  de 
Billancourt  avec  ses  lanternes  voilées  était  un 
fiacre  d'amateurs. 


UNE  LETTRE  263 

Sans  les  bandes  de  papier  collées  sur  les  lan- 
ternes, jamais  votre  Guilloury,  qui  m'a  tout  l'air 
de  s'être  offert  votre  tête,  n'aurait  eu  la  curiosité 
d'aller  regarder  dans  l'intérieur  du  fiacre;  mais 
il  est  vrai  qu'il  n'y  eût  point  découvert  la  terrible 
femme  soi-disant  endormie  et  vous  auriez  eu  un 
beau  conte  de  moins  à  narrer  à  vos  lecteurs. 

Mais  je  vous  ai  assez  ennuyé  de  ma  prose  et, 
puisque  intéressé  je  fus  par  votre  récit,  je  de- 
meure votre  débiteur.  Or,  un  conte  valant  un 
conte,  en  échange  du  vôtre  je  vous  chuchoterai 
une  histoire  et  une  vraie,  colle-là,  puisque  c'est 
une  affaire  classée  où  le  fiacre  transbordeur  de 
cadavre,  le  fiacre  légendaire  des  nuits  sans  lune 
au  bord  de  l'eau  a  certainement  joué  un  rôle. 

D'abord  suivez-vous  les  faits-divers?  Si  oui, 
vous  avez  peut-être,  il  y  a  une  quinzaine  de 
jours,  remarqué  le  fait  assez  curieux  d'une 
dame  ***  partie  de  chez  elle  après  déjeuner  pour 
rendre  une  visite,  et  retrouvée  en  Seine  trois 
semaines  après.  Crime  ou  suicide,  on  n'a  jamais 
pu  rétablir  la  vérité,  et  la  police,  saisie  de  l'affaire 
sur  la  plainte  d'un  gendre,  a  conclu  à  un  accident. 
■Or  cette  affaire  a  de  mystérieux  dessous  qui,  par- 
venus à  la  connaissance  du  parquet,  éveilleraient 


264  BORDS  DE  SEINE 

peut-elre  ratlention  du  juge  d'instruction.  D'a- 
bord ce  n'est  pas  à  la  requête  d'un  gendre, 
mais  d'un  fils,  que  la  police  a  recherché  la  femme 
disparue,  et  la  dame  ***  a  été  supprimée  dans  les 
circonstances  singulières  que  voici,  —  vous  par- 
donnerez mon  style  de  procès-verbal  : 

M™®  X....  bonne  bourgeoise,  fortune movenne, 
vivant  avec  son  fils  employé  dans  un  ministère, 
domicile  au  faubour»-  Saint- Germain.  Yous 
m''excuserez  de  ne  pas  préciser. 

M""^  X...  s'intéressait  à  deux  jeunes  filles, 
deux  sœurs  orphelines  de  vingt  à  vingt-trois 
ans  que  leur  mère  mourante  lui  avait  recom- 
mandées. Couturières  de  l'état  même  de  leur 
mère,  qui  avait  longtemps  habillé  M'"^  X...,  les 
deux  sœurs  demeuraient  ensemble  du  côté  de 
la  rue  Paradis  et,  sans  avoir  conservé  la  clien- 
tèle de  M™^  X...,  la  voyaient  néanmoins  de  temps 
à  autre. 

Tous  les  étés,  M"'^  X...  et  son  fils  s'absentent 
deux  ou  trois  mois.  En  novembre  dernier, 
M""^  X...,  de  retour  depuis  six  semaines  à  Paris, 
et  qui  n'avait  pas  encore  revu  ses  protégées, 
recevait  la  lettre  suivante  : 

«  Madame,  M^^^  Clara  S...,  une  des  deux  jeunes 


UNE  LETTRE  265 

filles  auxquelles  vous  vous  intéressez,  est  très 
srravement  malade  et  désirerait  vivement  vous 
voir;  M"^  Clara  S...  ne  demeure  plus  avec  sa 
sœur;  elle  habite,  lo,  avenue  des  Epinettes,  et 
implore  la  faveur  de  votre  visite.  Venez,  le  plus 
tôt  sera  le  mieux.  »  Et  c'était  sia^né  :  femme  V... 
garde-malade. 

M°"^  X...  ne  put  se  rendre  ni  le  jour  ni  le  len- 
demain à  l'adresse  indiquée,  mais  le  troisième 
jour  elle  recevait  une  dépèche  encore  plus  pres- 
sante que  la  lettre.  M"^  S...  était  au  plus  mal  et 
c'était  faire  une  bonne  œuvre  que  se  rendre  à 
son  appel.  Si  M°'^  X...  redoutait  une  longue 
course  en  voiture,  un  tramway  partait  justement 
de  la  place  Saint- Germain-des-Prés,  qui  s'arrê- 
tait tout  près  de  l'avenue  des  Epinettes;  une  per- 
sonne l'attendrait  à  la  station  qui  la  conduirait 
auprès,  de  la  malade. 

M""^  X...  communiquait  la  dépêche  à  son  fils 
et,  dans  l'après-midi,  prenait  le  tramway  indi- 
qué... et  M™^  X...  n'a  jamais  reparu.  Son  fils  l'a 
attendue  vainement  ce  soir-là  et  les  soirs  sui- 
vants. Une  plainte  a  été  déposée  à  la  police.  Or 
le  15  de  l'avenue  des  I']pinettés  n'existe  pas,  n'a 
jamais  existé;  c'est  une  voie  nouvellement  per- 


266  BORDS  DE  SEINE 

cée,  toute  de  palissades  et  de  terrains  vagues, 
derrière  la  gare  d'Orléans,  et  les  demoiselles 
S...,  les  deux  sœurs,  n'ont  jamais  changé  d'a- 
dresse. On  s'est  servi  de  leur  nom  pour  attirer 
M™®  X...  dans  quel  sinistre  guet-apens '?  On  le 
devine,  puisque  le  cadavre  de  la  malheureuse 
femme  a  été  repêché  quinze  jours  après,  à  hau- 
teur de  Saint-Gloud.  Le  crime,  s'il  y  en  a  eu  un 
(la  police  a  émis  lidée  de  suicide),  a  donc  eu 
lieu  vers  les  cinq  heures  du  soir,  en  plein  Paris, 
et  le  cadavre  a  dû  forcément  être  transporté 
nuitamment  jusqu'à  la  Seine,  puisque  l'avenue 
desÉpinettes  s'en  trouve  relativement  éloignée. 
Et  dire  que  vous  l'avez  peut-être  croisé,  cher 
Monsieur,  le  fiacre  anonyme  au  faux  numéro 
qui.  sûrement,  a  voiture  M"^  X...  jusqu'aux 
berges  du  fleuve. 


UN  ACOMPTE 


Ce  jour-là.  en  entrant  chez  Guilloury,  je  vis 
quelqu'un  quitter  précipitamment  le  comptoir  et 
disparaître  derrière  la  porte  de  la  cuisine. 
M"^  Guilloury,  qui  s'était  levée  pour  venir  à  ma 
rencontre,  avait  elle-même  un  air  gêné,  Fairdans 
ses  petits  soidie?\s  d'une  femme  prise  en  faute  ; 
je  les  dérangeais  évidemment.  Je  demandai  pour 
la  forme  des  nouvelles  de  Guilloury  (il  n'était 
pas  là,  parti  à  Paris  depuis  le  matin),  et  après 
quelques  menus  propos  échangés  au  comptoir, 
je  me  retirai  assez  intrigué,  mais  assez  rensei- 
gné sur  le  genre  de  clientèle  de  rétablissement 
pour  n'avoir  pas  soufflé  mot  de  cette  panique. 

C'était  un  mardi.  Deux  ou  trois  jours  après, 
comme  j'étais  allé  commander  une  friture  à  un 
des  pêcheurs  de  la  berge,  une  friture  de  premier 
choix  pour  mon  ami  Marcel  Schoiï  que  j'avais 


268  BORDS  DE  SEINE 

à  déjeuner  le  lendemain,  je  poussai  machinale- 
ment jusqu'à  VEperon  clOr  el  vis  cette  fois-là, 
penchée  à  la  halustrade  de  la  galerie,  une  sil- 
houette d'homme  qui.  à  ma  vue,  se  retirait  brus- 
quement. Presque  en  même  temps,  Guilloury 
paraissaità  l'entrée  delauberge,  la  face  épanouie, 
et,  familièrement,  d'une  tape  sur  l'épaule  me 
poussait  jusqu'au  comptoir,  M""^  Guilloury  un  peu 
pâle  m'y  accueillait  d'un  sourire.  On  avait  prévu 
ma  visite  et  le  ménage  jouait  à  la  sécurité:  on 
forçait  môme  la  note  de  cordialité  accueillante, 
on  voulait  me  retenir  à  déjeuner,  mais  il  y  avait 
là  un  mystère,  une  énigme  qu'on  me  voulait 
celer  :  les  Guilloury  cachaient  quelqu'un  chez 
eux  et  sûrement  quelqu'un  de  compromettant, 
car  ils  ne  se  souciaient  ni  l'un  ni  l'autre  qu'on 
en  éventât  la  présence. 

La  porte  de  la  cuisine  était  ce  jour-là  grande 
ouverte  et  celle  de  l'escalier  aussi,  trop  ouverte 
même,  comme  pour  protester  contre  tout  soup- 
çon. A  Tétage  au-dessus  pas  un  bruit.  L'individu 
faisait  le  mort  et  j'allais  quitter  Guilloury  quand 
un  fracas  de  vaisselle  brisée  éclatait  soudain  au- 
dessus  de  nos  tètes,  il  était  suivi  du  choc  sourd 
d'un  meuble  qui  tombe  ;  des  pas  légers  couru- 


UN  ACOMPTE  269 

rent.  «  Sacré  nom  de...!  ))  Et  Guilloury  étouf- 
fait un  iuron.  Ce  sros  homme  sanguin  était 
devenu  tout  pâle.  Quant  à  M'"'  Guilloury,  les 
reins  appuyés  au  comptoir,  elle  y  crispait  deux 
petites  mains  de  femme  nerveuse,  défaillante, 
visiblement  prête  à  tomber.  Deux  mariniers 
venaient  justement  d'entrer,  un  roux  et  un 
brun,  tous  deux,  le  teint  rissolé,  couleur  de  bri- 
que, des  gens  qui  passent  leur  vie  surTeau,  Har- 
douin,  dit  la  Pipe,  et  Yerget  l'Esturgeon,  deux 
rigolos  bien  connus  de  Suresnes  à  Grenelle  et 
qui,  les  beaux  lundis  du  Point-du-Jour,  passent 
en  bateau  escarpes  et  gigolettes  au  bal  de  l'île 
des  Vaches.  Ils  s'amenaient  pour  prendre  un 
verre  et  s'étaient  arrêtés,  tête  levée,  bouche 
béante,  au  bruit. 

—  Ben!  j'crois  qu'on  l'arrange,  vot'vaisselle, 
patronne  !  plaisantait  le  Hardouin.  Si  c'est 
comme  ça  qu'y  caressent  vot'mobilier,  les  démé- 
nageurs n'auront  point  grand  ouvrage  à  faire  à 
vot'fîn  d'bail.  Faut-y  monter  leur  donner  un  coup 
d'main  pour  relever  la  casse? 

Mais  Guilloury  était  déjà  dans  l'escalier. 

—  C'est  cette  satanée  bonne,  faisait-il  en  bar- 
rant de  son  corps  toute  la  largeur  des  marches, 


270  BORDS  DE  SEINE 

elle  n'en   fait  jamais  d'autres  î  j'y  vais  (et  avec 
un  regard  expressif  à  sa  femme),  j'y  vais  î 

M""^  Guilloury  avait  repris  sa  place  et,  penchée 
vers  ses  clients  : 

—  Que  faut-il  vous  servir,  la  Pipe  ? 
Alors  moi  entrant  dans  son  jeu  : 

—  Trois  absinthes  orgeat,  n'est-ce  pas  ?  dé- 
clarai-je  en  me  tournant  vers  les  deux  pêcheurs, 
et  double  tournée,  c'est  moi  qui  régale. 

—  Ça  va,  ça  va,  monsieur  Jean  1 

Et,  les  absinthes  bues,  leur  moustache 
essuyée  du  revers  de  leur  manche^  les  deux  mari- 
niers se  retiraient  avec  le  salut  des  hommes  du 
peuple  esquissé  d'un  geste,  et  je  sortais  avec 
eux. 

—  On  ne  vous  voit  plus  ?  Vous  boudez  donc 
les  amis  ? 

C'était  Guilloury  qui  m'interpellait,  soudaine- 
ment surgi  devant  moi  sous  le  pont  du  chemin 
de  fer  de  la  gare  d'x\uteuil.  Il  avait  croisé  ses 
bras  sur  sa  poitrine  et  penchait  la  tête  avec  un 
sourire  goguenard. 

—  Dame!  mon  ami,  lui  répondais-je,  j'atten- 
dais que  vous  me  fissiez   signe.  Je  n'aime  pas 


UN  ACOMPTE  271 

déraDOfer  les  «"ens.  et  vous  aviez  une  si  drôle  de 
mine  la  dernière  fois  que  je  suis  allé  à  \  Eperon 
dOr  !  On  ne  paye  donc  plus  dans  votre  mai- 
son? 

—  >yon,  le  payeur  est  parti  I 

Et  me  frappant  familièrement  dans  le  dos  : 

—  On  nvous  l'met  pas,  à  vous.  Vous  en  avez 
à' la  gourance  ^  î  Eh  bien  !  oui,  nous  avions 
quelqu'un  chez  nous  qui  ne  se  souciait  pas  d'être 
vu.  C'n'est  pas  que  nous  nous  méfions  de  vous, 
monsieur  Jean,  et  Gorisande  en  avait  assez  gros 
sur  le  cœur  d'penser  à  toutes  les  mauvaises  sup- 
positions qu'allaient  amener  nos  cachoteries  ; 
mais  Fpauvre  gas,  lui,  ne  vivait  plus.  Il  se  serait 
plutôt  jeté  en  Seine  que  de  savoir  quelqu'un  au 
courant  de  sa  situation.  C'est  qu'elle  était  juste 
drôle,  sa  situation,  et  nous  étions  juste  fiers, 
Gorisande  et  moi,  les  sept  jours  que  ça  a  duré. 
Mais  ni-ni,  c'est  fini;  le  gas  maintenant  vogue 
pour  IWmérique.  Il  s'est  embarqué,  il  y  a  dix 
jours,  au  Havre.  Peut-être  bien  qu'il  est  à  New- 
York  à  cette  heure. 

Et  comme  je  Técoutais  un  peu  abasourdi  : 

'  De  la  méfiance. 


272  BORDS  DL  .«?i:iNE 

—  Mais  j 'parle  par  énigmes,  vous  devez  pas  y 
voir  goutte.  Bah  !  le  gas  est  parti,  j'peux  vous 
dessaler^  la  chose,  mais  pas  de  bêtise,  n'allez 
pas  jaspiner  ça  dans  vos  feuilles.  Vous  m'feriez 
une  mauvaise  affaire  avec  les  aminches. 

Et  passant  familièrement  son  bras  sous  le 
mien  : 

—  J'vas  vous  conter  ça  en  route,  vous  m'ac- 
compagnerez bien  jusqu'à  YEperon  d'Or?  Cori- 
sande  sera  si  contente  de  vous  revoir!  Elle  a  bien 
vu  qu'vous  boudiez,  allez  I  C'est  dit,  vous  venez. 
Nous  allons  prendre  par  le  plus  court,  le  long 
des  fortifes. 

Et  quand  nous  fûmes  engagés  dans  l'étroit 
petit  sentier  qui  serpente  au  ras  du  talus, 
au  bord  même  des  fossés ,  Guilloury  com- 
mença : 

—  Yoilà  l'affaire.  Vous  l'avez  peut-être  lue 
d'ailleurs  dans  les  journaux.  Il  y  a  à  peu  près 
trois  semaines,  un  mois,  une  fille  de  Montpar- 
nasse trouvée  à  moitié  assommée,  défoncée  à 
coups  de  bottes  dans  le  fossé  des  fortifications, 
entre    les   portes   de  Montrouge   et  de  Yanves. 

'  Raconter. 


UN  ACOMPTE  273 

Une  vraie  marmelade,  quoi  !  une  bouillie  d'a- 
mour qui  creva  le  même  jour  à  l'hôpital,  mais 
non  sans  avoir  jaspiné,  car  ils  s'étaient  mis 
à  douze  pour  faire  le  coup  et,  sur  les  douze, 
dix  au  moins  lui  avaient  passé  sur  le  corps. 
Elle  nies  nomma  pas  tous  pour  une  bonne 
raison,  c'est  que  la  chose  s'était  faite  la  nuit  et 
qu'elle  n'ies  avait  pas  tous  reconnus,  mais  elle 
en  dit  assez  pour  en  faire  arrêter  cinq  à  six 
et  faire  rechercher  le  septième,  et  activement, 
encore. 

—  Et  le  septième  était  chez  vous.  C'était  lui 
que... 

Comme  je  m'étais  écarté  instinctivement  de 
Guilloury. 

—  Et  le  septième  était  innocent,  il  n'avait  rien 
fait,  le  pauvre  bougre,  il  n'en  courait  que  plus 
de  danger,  car  il  n'avait  pas  qu'à  se  rjourrer  d'ia 
police,  il  avait  à  se  cacher  des  six  autres  qui 
avaient  fait  le  coup  et  avaient  juré  de  l'occire  et 
de  lui  régler  son  compte,  comme  à  une  vache 
qu'y  croyaient  quil  était  et  qu'il  n'est  pas, 
c'pauv'Séraphin...  Mais  tout  ça,  faudrait  vous 
expliquer  tout  le  commencement  de  la  chose. 
C'est  des  histoires  de  vengeances,  des  affaires  de 


274  BORDS  DE  SEINE  g|Uj 

macs  qui  ont  leur  point  d'honneur  tout  comme     | 
des  gentilhommes,  et  avec  des  complications  à 
n'en  plus  finir. 

(c  J'vais  tâcher  d'vous  éclaircir  ça  :  Voilà  :  la 
fille  massacrée,  la  grande  Lisa  de  Montparnasse 
était  une  casserole,  c'est-à-dire  qu'elle  avait 
vendu  son  homme.  Quand  Julot-Mes-Pattes,  qui 
marchait  avec  elle,  fut  arrêté  pour  montage  en 
fair  ^  elle  chiala  -  tant  par  tout  Montpar- 
nasse et  Grenelle,  que  toute  \di  soce  coupa  dans 
le  pont  de  sa  peine.  Elle  resta  trois  mois  veuve 
et  ne  se  mit  avec  le  beau  Polyte  des  Moulins,  un 
gas  de  la  barrière  d'Italie,  qu'après  l'jugement 
d'son  homme  (Julot,  récidiviste,  en  avait  attrapé 
pour  deux  ans),  et  tous  les  amis  de  Julot  approu- 
vèrent, bien  qu'Polyte  ne  fût  pas  du  quartier, 
parce  qu'une  femme  n'peut  pas  vivre  sans 
homme  et  qu'il  faut  qu'une  marmite  rap- 
porte. 

«  Aussi  y  en  a  eu  un  pétard  dans  la  haute 
pègre  de  Montparnasse  quand  on  sut  par  un 
môme,    dé  carré  ^   la  veille    de    Poissy,   que   la 

'  Cambriolage. 

-  Pleura. 

'  Sorti  de  prison. 


UN  ACOMPTE  275 

grande  Lisa  avait  manaé  Tmorceau.  C'était  elle 
qu'avait  tout  dit  chez  Ycurieux,  elle  qu'avait 
vendu  Julot  à  la  rousse.  Encore  dans  l'trou  pour 
dix-huit  mois.  Julot  faisait  dire  ça  aux  amis 
pour  qu  on  s'méfiàt  de  la  grande  Lisa  et  qu'on 
lui  donnât  même  un  petit  acompte,  avant  qu'il  lui 
réglât  son  affaire  à  sa  sortie.  Vous  savez  comme 
moi  quel  acompte  on  lui  a  donné.  Ça  se  fît 
après  boire,  un  soir,  chez  un  troquet  de  la  rue 
de  la  Gaîté;  on  décida  que  trois  de  la 
bande  endormiraient  ^  Tbeau  Polyte,  l'homme 
à  Lisa,  qu'ils  l'emmèneraient  picter  ailleurs, 
pendant  qu'eux  descendraient  la  fille  jusqu'aux 
fortifications  et  ils  l'ont  vraiment  descendue  à 
coups  de  bottes  et  de  tout  ce  qui  s'ensuit.  Elle 
s'méfiait  pas  d'abord,  toute  contente  d'aller  en 
vadrouille  avec  tout  c'qu'y  a  de  plus  rupin  dans 
Montparnasse  et  de  tromper  un  peu  son  homme, 
car  c'était  un  vrai  cœur  de  vache,  parait-il.  Une 
gonzesse,  ça  se  saoule  comme  un  enfant,  et  elle 
s'est  laissée  m'ner  de  marchand  de  vin  en  mar- 
chand de  vin  jusqu'à  la  porte  de  Yanves.  G'n'est 
qu'en  dehors  des  fortifs,  une  fois  sur  les  glacis, 

*  Occuperaient. 


276  BORDS  DE  SElNE 

qu'elle  a  commence  à  comprendre  et  à  avoir 
peur. 

—  «  Y  a-t-il  longtemps  qu't'as  eu  des  nouvelles 
de  Julot?  lui  a   dit  comme  ça  le  irros  Alfred.  )> 

Et,  panl  un  gnon  en  pleine  figure. 

«  — Tiens I  pour  toi,  sale  bourrique!  » 

C'a  été  Tsiornal.  Ils  lui  sont  tous  tombés  dessus, 
la  bourrant  de  coups  de  poing,  de  coups  de  pied, 
lui  déchirant  sa  robe  et,  comme  elle  criait,  ils 
lui  ont  enveloppé  la  tète  avec  son  chàle  et  l'ont 
tramée  dans  le  fossé  où  dix  sur  douze  lui  ont 
fait  les  mille  et  une  horreurs.  Séraphin  seul,  qui, 
lui,  est  quasi  honnête,  n'a  pas  voulu  y  toucher; 
il  intercédait  même  pour  elle  et  a  failli  avoir 
une  affaire  avec  les  gas;  y  voulaient  le  forcer 
à...  vous  me  comprenez.  Si  la  fille  a  pas  été  tuée 
sur  l'coup,  c'est  grâce  à  lui,  et  cest  lui  qu'elle 
a  nommé  avec  les  six  autres.  Ils  ont  tous  été 
arrêtés,  sauf  lui  ;  et  l'reste  d'ia  bande,  qui  le  sait, 
a  juré  de  lui  servir  la  pareille,  attendu  que 
c'est  une  vache,  un  pante  qui  n'a  pas  voulu 
marcher  avec  eux  et  qu'bien  sûr  il  a  mangé 
l'morceau...  Alors  il  a  quitté  le  quartier. 

«  Traqué  par  la  police  et  recherché  par  les 
cinq  plus  grandes  terreurs  de  Montparnasse,  vous 


UN  ACOMPTE  277 

jugez  si  rpauvre  gas  était  à  son  aise  chez  nous 
et  s'il  aimait  les  visiteurs.  Et  nous  non  plus, 
nous  n'étions  pas  à  notre  aise,  monsieur  Jean. 
Enfin  il  est  en  sûreté,  il  a  trouvé  de  Tardent 
pour  partir.   Moralité  :  Il  faut  hurler  avec   les 

loupb.    » 


16 


NUIT  DE  JANVIER 


—  J'crois  qu'vous  y  prenez  goût,  aux  his- 
toire fantastiques  î 

Et  Guilloury,  qui  venait  de  me  surprendre 
en  flagrant  délit  de  mon  péché,  m'enlevait  des 
mains  une  vieille  édition  elzévir  des  Contes 
d' Hoffmann.  Je  l'avais  trouvée  en  furetant  dans 
Fespèce  de  galetas  qui  servait  à  Guilloury 
de  hibliolhèque.  J'y  avais  pénétré  en  son  absence 
avec  Tautorisation  de  M""'  Guilloury.  Et,  commo- 
dément installé  dans  un  grand  fauteuil  à  oreil- 
lettes, j'y  feuilletais  depuis  une  heure  au  moins 
les  savoureuses  et  délirantes  histoires  du  con- 
teur allemand,  ravi  de  la  bonne  aubaine  d'un 
conte  non  encore  lu  dans  aucune  édition,  le 
Choix  d'une  fiancée.  L'entrée  de  Guilloury  me 
déranofeait  au  beau  milieu  des  estomirantes 
aventures  du  secrétaire  privé   Tussmann,   val- 


>'UIT  DE  JA>'VIER  '210 

sant,  malgré  lui,  dans  la  rue  de  Spandaii,  un 
sale  balai  entre  les  bras,  au  centre  d'un  millier 
de  secrétaires  Tussmann  tourbillonnant  autour 
de  lui  avec  des  balais  pour  danseuses. 

— .Oui,  je  les  adore  et  je  m'en  vante,  répon- 
dais-je  au  maître  de  YEperon  d'or.  Où  diable 
avez-vous  déniché  ce  volume  '^  Vous  me  le 
cédez,  n'est-ce  pas?  Je  vous  Tacheté,  c'est  con- 
venu. Le  prix? 

—  A  aucun,  même  pour  vous.  C'est  une  tra- 
duction introuvable,  mais  le  volume  reste  à  votre 
disposition  et  vous  pouvez  venir  le  lire  tant 
qu'il  vous  plaira;  mais  vous  êtes  rouge  et  con- 
gestionné, mûr  pour  une   attaque  d'apoplexie. 

I  Assez  causé  comme  cela  avec  le  conseiller  Cres- 
pel  et  le  vieux  Goppelius;  ce  sont  là  des  person- 
nages qu'il  ne  faut  pas  trop  fréquenter,  monsieur 
Jean;  vous  finiriez  par  voir  des  tètes  de  renard 
sur  les  épaules  de  vos  amis,  comme  le  secrétaire 

f  privé  Tussmann  lui-même,  à  moins  que  vous  ne 
preniez  ma  servante  pour  une  autruche,  la 
gigantesque  et  fallacieuse  autruche  qui  vient  ou- 
vrir la  porte  aux  visiteurs  et  fait  à  la  famille 
Mock  épouvantée  de  si  belles  révérences  dans  le 

F    Docteur  Cinabre. 


280  BORDS  DE  SEINi: 

—  Ah  I  ce  Docteur  Cinabre,  m'écriai-je  quel 
chef-cCœuvre^  quel  imprévu  dans  le  fantastique! 
Cet  Hoffmann  est  le  vrai  maître  du  cauchemar. 
Ln  mot,  un  détail  dans  l'histoire  la  plus  simple, 
la  plus  naturelle  et,  boum!  c'est  comme  le  coup 
de  gong- de  la  folie;  on  perd  pied  et  on  tombe 
dans  le  surnaturel.  Ainsi  cette  autruche  du  Doc- 
teur Cinabre  venant  ouvrir  la  porte  et  introdui- 
sant froidement  chez  son  maître  l'ahurissement 
des  visiteurs,  moi  je  trouve  cela  tout  bêtement 
merveilleux. 

—  Et  que  vous  avez  raison,  monsieur  Jean! 
En  fait  de  cauchemar,  cela  est  du  plus  fin  et  du 
meilleur,  mais  il  n'y  a  pas  besoin  d'aller  cher- 
cher si  loin  pour  trouver  de  l'étrange  et  du  sur- 
naturel. Ce  buveur  de  chopes  qu'était  Hoffmann 
était  servi  par  la  plus  belle  imagination,  j'vous 
le  concède,  mais  il  était  aussi  bien  aidé  par  les 
circonstances.  Dans  le  décor  emfumé  de  ces 
vieilles  brasseries  d'Heidelberg,  au  milieu  de 
toutes  ces  figures  quasi  grimaçantes  de  conseil- 
lers à  perruques,  vêtus  à  la  mode  du  siècle  der- 
nier, les  effarantes  silhouettes  de  V Orfèvre  et  de 
YHomme  au  sable  s'imposaient  presque  à  ses 
veux  hallucinés.  Hoffmann  était  srrand  buveur, 


NUIT  DE  JANVIER  iSl 

VOUS  le  savez,  plus  grand  fumeur  encore,  et  nul 
doute  que  la  nuit,  à  la  sortie  des  brasseries  où  il 
s'attardait,  le  cerveau  brouillé  de  fumée  de  tabac 
et  de  bière  anglaise,  il  n'ait  fait  les  plus  mys- 
térieuses rencontres  par  ces  rues  moyenâgeuses 
et  quasi  fantastiques  de  Spandauet  d'Heidelberg. 
Avez-vous  remarqué  avec  quelle  espèce  de  han- 
tise, dans  la  plupart  de  ses  contes,  il  revient  à 
ces  scènes  nocturnes  d'auberges?  C'est  toujours 
là  que  ses  héros  rencontrent  les  équivoques  per- 
sonnages à  transformations  subites,  qui  désor- 
mais s'attachent  à  leurs  pas  et  ne  le  quittent 
plus. 

C'est  en  sortant  d'un  café,  où  il  avait  coutume 
de  passer  la  soirée,  que  le  secrétaire  privé  Tuss- 
mann  aborde  le  terrible  Léonard.  C'est  dans  une 
taverne,  où  l'étranger  l'emmène  souper,  qu'il  as- 
siste aux  effrayantes  jongleries  du  vieux  juif  et 
de  r  Orfèvre  ;  et  dans  le  Reflet  perdu  enfin,  c'est  en 
sortant  d'un  bal,  dans  le  bouge  de  maître  Thier- 
mann,  qu'HofTman  lui-même  fait  la  connaissance, 
entre  une  chope  et  une  pipe  de  tabac,  du  général 
SouwarofT,  l'homme  au  reflet  perdu,  et  de  ce  pauvre 
Spicken,  l'homme  qui  a  vendu  son  ombre;  et 
cela  se  passe    toujours    entre    onze    heures    et 

16. 


282  BORDS  DE  SEINE 

minuit,  après  boire,  par  des  nuits  sans  lune, 
toutes  secouées  de  rafales  et  de  cris  de  girouettes 
glapissant  sur  les  toits,  comme  des  chats  en 
fureur. 

«  Mais  ces  apparitions  inexplicables,  inexpli- 
quées et  terrifiantes,  les  nuits  de  Paris  moderne 
en  sont  pleines,  et  Dieu  sait  pourtant  que  le  décor 
n'y  prête  guère  avec  nos  rues  larges,  tirées  au  cor- 
deau, éclairées  au  gaz  et  à  Télectricité.  Mais  bah  ! 
une  imagination  un  peu  vive,  la  surexcitation 
d'un  bon  dîner,  quelques  souvenirs  de  lectures 
aidant,  l'incident  le  plus  futile  en  apparence,  et 
l'homme  le  mieux  équilibré,  le  plus  sain  de  corps 
et  desprit,  Guilloury  lui-même  devient  vision- 
naire. 

—  Comment  vous-même,  mon  bon  Guil- 
loury î 

- —  Moi-même,  et  j'ai  une  aventure  dont  le  con- 
teur Hoffmann  aurait  fait  son  profit,  et  elle  m'est 
bien  personnelle  et  j'y  ai  songé  bien  souvent 
depuis.  Il  y  avait  autre  chose  qu'un  hasard  dans 
ce  que  j'ai  vu  cette  nuit-là;  c'était  quasi  comme 
une  révélation  d'outre-tombe:  lesg-ens  du  métier 
appellent  ça  une  communication  d'au  delà.  Or, 
la  maison  Guilloury  ne  fait  pas  commerce  avec 


NUIT  DE  JANVIER  283 

les  esprits,  que  je  sache.  Bref,  tout  ça  m"a  long- 
temps tarabusté  le  cerveau,  d'autant  plus  qu'il 
y  avait  des  coïncidences...  Mais  vous  vous  lan- 
guissez d'en  apprendre  plus  long,  je  ne  suis  pas 
dur  et  mon  histoire,  la  voilà  : 

u  C'était  il  y  a  deux  ans,  à  la  fin  janvier.  Il 
gelait  même  ferme  depuis  une  quinzaine,  ça 
avait  pris  tout  d'un  coup  le  dimanche  des  Rois. 
Il  n'y  avait  pas  de  jour  où  il  ne  fût  question  de 
miséreux  trouvés  morts  de  froid,  et  la  Seine 
charriait  de  gros  glaçons.  J'avais  dîné  à  Paris, 
une  espèce  de  banquet  annuel  d'anciens...  J'vous 
dirais  bien  d'anciens  commis  de  librairie,  mais 
vous  n'me  croiriez  pas...  d'anciens...  enfin  vous 
m'avez  compris...,  tous  aujourd'hui  établis  avec 
de  bonnes  rentes  au  soleil,  qui  marchands  de 
vins,  qui  nourrisseurs,  bref,  un  banquet  de 
rigolos,  o\x  Ton  en  avait  bu  et  du  bon,  vu  qu'on 
n'avait  pas  regardé  à  la  dépense  et  qu'y  avait 
parmi  nous  deux  ou  trois  patrons  de  maisons, 
qui  en  avaient  apporté  de  leurs  caves. 

«  Bref,  vers  une  heure  du  matin,  j'm'trouve 
sur  le  pavé,  à  la  hauteur  du  Pont-?seuf,  un  peu 
parti,  mais  solide  sur  mes  jambes  et,  comme 
vous  voyez,  pas  tout  près  d'Auteuil.  Plus  d'omni- 


28i  BORDS  DE  SEINE 

bus,  plus  de  train  à  Saint-Lazare;  je  hèle  un 
fiacre  à  lanternes  A'ertes  (les  lanternes  vertes,  ça 
remise  à  Grenelle,  c'est  presqule  quartier). 

c(  Cent  sous,  que  je  dis  au  cocher,  et  condui- 
sez-moi hors  barrière,  quai  du  haJage.  à  Billan- 
court, numéro  26.  La  route  de  Versailles  tout 
droit  devant  vous.    » 

«  Et  me  voilà  roulant  le  long  des  quais,  ballotté 
sur  les  coussins  avec  une  sacrée  lune  d'hiver 
toute  blanche  dans  un  ciel  pale,  même  qu'on  eût 
dit  qu'il  y  avait  de  la  limaille  de  fer  répandue 
partout.  Enfin  j'm'endors. 

(c  Je  pionçais  ferme  quand  il  m'semble  que  le 
fiacre  s'arrête. 

«  Bah  I  que  je  me  dis,  je  rêve.  Continuons  de 
dormir. 

c(  Mais  non,  nous  ne  marchions  plus. 

«  Ah  ça  !  que  je  me  dis,  ça  sent  mauvais.  Est- 
ce  que  le  collignon  me  prendrait  pour  un  pante. 

«  Et  je  m'éveille  tout  à  fait;  on  venait  d'ouvrir 
la  portière. 

«  —  Ah  ça  !  cocher,  est-ce  que  vous  vous 
foutez  de  moi? 

«  Mais  l'homme,  engoncé  dans  son  cache-nez 
jusque  par-dessus  les  yeux  : 


îs'UIT  DE  JA>'VIER  285 

0  —  Excusez-moi,  mon  bourgeois,  mais  je 
n'peux  pas  aller  plus  loin,  mon  cheval  vient  de 
se  déferrer  des  deux  pieds  de  devant  et  vous 
n'avez  plus  qu'à  descendre.  D'ailleurs,  vous  êtes 
à  mi-chemin,  presqu'arrivé. 

«  —  Comment  !  à  mi-chemin  ! 

«  Nous  étions  un  peu  au-dessus  de  la  passerelle 
de  Passy,  au  pied  de  la  propriété  du  D'"  Blanche. 
Un  endroit  tout  à  fait  plaisant  à  deux  heures 
du  matin,  ces  parapets  du  quai  et  cette  suite  de 
grands  murs. 

'<  —  Allons,  mon  bourgeois,  si  vous  préférez 
dormir,  je  vous  laisse  ma  voiture.  Ça  sera  trois 
francs  l'heure,  moij'détèle  Cocotte  etjTemmène 
au  dépôt.  » 

«  Je  m'exécutais  en  grognant,  je  donnais  deux 
francs  au  cocher  et  l'attelage  gagnait  en  clopi- 
nant le  pont  de  Grenelle. 

(c  Me  voilà  donc  seul  sur  le  quai  d' Passy,  un 
désert.  Pas  même  au  loin  Tombre  d'un  sergent 
de  ville,  les  quelques  guinguettes  du  quai  comme 
mortes,  tous  les  volets  clos  et  un  de  ces  froids  I 
les  asiles  de  nuit  s'en  souviennent,  ils  regor- 
geaient de  monde  cet  hiver-là,  et  je  marquais  le 
pas  en  marchant  pour  me  réchauffer,  quand  me 


f>86  BOBDS  DE  SEINE 

voilà  tout  à  coup  devant  un  pavillon  aux  fenêtres 
violemment  éclairées  :  un  pavillon  Louis  XVI  à 
deux  étages  enclavé  de  grands  murs,  le  rez-de- 
chaussée  exhaussé  d'un  sous-sol  avec  des  bal- 
cons de  fer  ouvragé  à  ses  portes-fenêtres,  une 
vraie  petite  maison  de  fermier-général,  surgie 
tout  à  coup  devant  moi  sur  le  quai.  Drôle  de 
maison  !  Je  ne  l'avais  jamais  remarquée  en  plein 
jour.  Etais-je  seulement  sûr  de  l'avoir  jamais 
vue  ?  Toutes  les  fenêtres  flambaient,  celles  du 
rez-de-chaussée  surtout.  On  recevait  sûrement 
cette  nuit-là  dans  ce  pavillon  et  les  persiennes 
n'étaient  pas  poussées.  Une  curiosité  diabolique 
me  prend  !  je  m'approche  du  pavillon,  me  cram- 
ponne aux  ferrures  des  balcons  et,  me  hissant  à 
la  force  des  poignets,  je  regarde  à  l'intérieur... 
et  je  vois...  comme  je  vous  vois,  une  pièce  à  boi- 
series sculptées,  illuminée  d'un  tas  de  bougies, 
et  sur  une  table  une  femme  nue,  couchée  sur 
le  ventre  et  comme  écartelée,  les  mains  et  les 
pieds  fixés  par  des  courroies  et  qu'un  homme  en 
habit  de  marquis,  un  habit  de  velours  amarante, 
tailladait  dans  le  vif  avec  un  scalpel  :  un  vrai 
cauchemar  !...  et  la  femme  frémissait,  pantelant, 
essayant  de  briser  ses  liens,  mais  elle  était  soli- 


>'U1T  DE  JANVIER  287 

dément  maintenue,  un  bâillon  lui  bouchait  la 
bouche...  le  sang  perlait  sur  le  scalpel  et  la  souf- 
france de  la  misérable  était  telle  que  des  frissons 
lui  couraient  comme  une  onde  sur  la  chair. 
Le  temps  de  voir  la  perruque  de  l'homme  qui 
me  tournait  le  dos,  je  n'ai  pas  d'mandé  mon 
reste  et  j 'cours  encore,  comme  bien  vous  le 
pensez...  Et  j'avais  rêvé,  car  le  lendemain,  mon 
vin  cuvé,  j'ai  eu  beau  redescendre  toute  la  route 
de  Versailles,  pas  plus  de  petite  maison  que  sur 
ma  main.  Le  pavillon  Louis  XVI  avait  disparu 
et,  à  la  place  où  jTavais  vu  la  veille,  se  dres- 
saient les  murs  de  rétablissement  Sanfourche, 
la  maison  de  santé  des  chiens  ;  et  ce  ne  serait 
qu'une  hallucination  d'homme  un  peu  bu,  si,  à 
quelque  temps  de  là,  je  n'avais  acheté  un  vieux 
plan  de  Paris  avec  vues  de  divers  quartiers,  et 
reconnu  sur  une  estampe  la  petite  maison  de  ma 
nuit  visionnaire,  oh  !  mais  toute  crachée  avec 
les  mêmes  balcons  et  les  mêmes  ferrures  de 
fenêtres.  Et  savez-vous  comment  était  catalogué 
dans  mon  plan  le  pavillon  criminel?  Pavillon  des 
Sablons,  appartenant  à  M.  d'Hérauville,  vendu 
en  mai  1778  au  marquis  de  Sade.  » 


TABLE  DES  xMATIEHES 


L'ARYENNE  1 

GENS    DE   MER 

Le   Bon  chauffeur 103 

Passagères llo 

Un  grand  mariag.i 129 

1   Le  saint  coupable 142 

[  Salue  a  Angèle'.     155 

BORDS    DE    MARNE 

Oraison  funèbre lO'.i 

Une  fin. 1S3 

!    La  proie 195 

Les  vacances  de  Ninie 208 

;    Le  joug 222 

BORDS    DE   SEINE 

Chez  Guilloury 237 

Le  fiacre 247 

Une  lettre 258 

Un  acompte 267 

Nuit  de  janvier 278 


EVREDX,     IMPRIMERIE     CH.    HERISSE Y     ET    FILS 


Les  Livres  du  ^our 


La  dixième  Muse 

par  Georges  OHNET 

L'Hôtel  de  S^e=Agnès 
et  des  Célibataires 

par  Lucien  ROLMER 


La  Juive 

par  ÉNAGRYOS 


L'Amazone  blessa 

par  Marcel  BOULENGl 

La  Victime 

par  Fernand  VANDÉRE 


La  Réincarnatior 

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Christian  Chaumei 

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